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DU
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Gi^lRAL DESAIX
JISSE ET ITALIE
(1797)
PUBLIÉ AVEC INTRODUCTION ET NOTES
PAR
ARTHUR CHUQUET
MFMBRE DE L'INSTITUT
Deuxième édition
PARIS
LIBRAIRIE PLON
plon-nouriutkt c-, imprimeurs-éditeurs
s, RUK GARAXCIÈRK — 6'
1907
Tous droits réxervéi
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QVAE DE SVIS ITINERIBVS PER ITALIAM
NARRAVERVNT NONNVLLI VIATORES
COLLEGIT DOCTOR CAMILLVS MONNET
GENTILIS DE MONTBARBON
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JOURNAL DE VOYAGE
DU
GENERAL DESAIX
SUISSE ET ITALIE
(1797)
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LE GÉNEHAL DESAIX EN 1799
(Dessine au Caire, par A. Dutertre.)
JOURNAL DE VOYAGE
DU
GÉNÉRAL DESAIX
SUISSE ET ITALIE
(1797)
PUBLIÉ AVEC INTRODUCTION ET NOTES
PAR
ARTHUR CHUQUET
MKMBRE DE L'INSTITUT
Deuxième édition
PARIS
LIBRAIRIE PLON
PLON-NOURRIT et C", IMI'KIME UIIS-KDITEUKS
8. RUK OAKANCIÈRU — 6'
1907
ToHi droits réxervéi
Tous droits de reproduction et de traduction
réservés pour tous pays.
Published 2 October 1907.
Privilège of copyright in tlie United States
reservnd under tlie Act approved March 3^ 1905
ky Plon-iN'ourrit et C'«.
PREFACE
La relation du voyage que Desaix fit en Suisse
et en Italie dans l'année 1797 est connue des his-
toriens. Plusieurs l'ont consultée aux Archives de la
guerre. Félix-Bouvier l'a citée dans son Bonaparte
en Italie. Martha-Beker Ta résumée dans son Général
Desaix. Vanson en a reproduit uno partie dans les
n" 70-74 du Carnet de la Sabretaclie, non sans fautes
graves, car l'écriture du général est très mauvaise,
parfois illisible : « Travaillez à me lire, disait-il à
Reynier, et occupez-vous à me déchiffrer. » Il nous
a paru utile de publier le texte complet de ce pré-
cieux Journal en l'accompagnant d une étude et
d'un commentaire; pour plus de clarté, nous l'avons
divisé en chapitres.
INTRODUCTION
I. Vie de Desaix. — II. La mission do ûesaix. — III. Le journa
de Desaix.
Une des plus belles et des plus attachantes figures que
nous offre l'armée de la Révolution est celle de Desaix.
11 était noble, et la vraie forme de son nom est
Des Aix. Son père portait le titre de seigneur de Vey-
goux, et sa mère, qui lui donna le jour le 17 août
1768, à Saint-Hilaire d'Ayat, près de Riom, était une
Beaufranchet. Il fit ses études de 1776 à 1783, à l'École
militaire d'Effiat, dirigée par des Oratoriens — de
même que Bonaparte, de 1779 à 1784, à l'École mili-
taire de Brienne, dirigée par des Minimes, — et^ le
20 octobre 1783, il fut admis comme sous-lieutenant
au régiment de Bretagne. On l'appelait alors le cheva-
lier de Veygoux, pour le distinguer de son aîné.
Lorsque éclata la Révolution, il refusa d'émigrer et
de suivre à l'étranger ses frères et ses cousins. Sa
mère, fervente royaliste, lui reprocbait sa tiédeur, l'en-
VIII JOURNAL DE VOYAGE DU GENERAL DESAIX
gageait ironiquement à garder les troupeaux, puiscfu'U
abandonnait la défense du trône, et une cousine
menaça de lui envoyer une quenouille. Desaix répa|i-
dit qu'il ne servirait pas contre son pays (4). '^w
Lieutenant et aide de camp de Victor de Broglïe,
bientôt capitaine, il se signala, le 3 août 4792, au com-
bat d'Arzheim, qui fut son premier combat et le pre-
mier de la guerre. Custine^ accompagné de Keller-
mann et de Victor de Broglie, allait en reconnaissance;
attaqué à l'improviste par les hussards de Wurmser,
il n'eut que le temps de regagner Landau à toute
bride; Desaix, armé seulement de sa cravache, fit pri-
sonnier un des assaillants (2).
Quelques jours après, la monarchie s'écroulait et les
commissaires de la Législative arrivaient au camp de
Wissembourg pour recevoir le serment des troupes;
Broglie, qui ne voulait pas se soumettre aux décrets
de l'Assemblée, était suspendu, et Veygoux — ou
Desaix, — son aide de camp, déclarait qu'il ne sépa-
rait pas sa cause de celle de son général, tant que l'As-
semblée n'aurait pas prononcé.
Broglie s'était retiré, selon la loi, à vingt lieues des
frontières, à Bourbonne-les-Bains. Le capitaine Desaix
désirait le rejoindre. Arrêté dans les Vosges, à la Cha-
pelle-aux-Bois, par une municipalité soupçonneuse,
conduit à Épinal et emprisonné, il ne fut relâché qu'au
bout de six semaines sur les instances de son cousin,
le général Beaufranchet d'Ayat (3).
(1) Martha-Beker, le Général Desaix, 1-57.
(2) A. Chuqdet, l'Expédilion de Custine, 15.
(3) Félix-Bouvier, let Vosges pendant la Révolution, 169. -
INTRODUCTION ix
Nommé adjoint à l'état-major de l'armée du Rhin
sur la recommandation de Custine, il se fit remarquer
dans la campagne de 1793 par son sang-froid et son
intrépidité. Le 17 mai, à l'affaire de Rûlzheim, il rallia
son ancien régiment, le 46% ci-devant Bretagne, et, le
surlendemain, les représentants du peuple lui don-
naient le grade d'adjudant général chef de bataillon.
Attaché à la division de droite ou de Lauterbourg,
il encouragea, stimula l'avant-garde ; « on s'y aperce-
vait, a dit Saint-Cyr, de la présence de Desaix. »
Le 20 août, en avant de la forêt de Bienwald, il reçut
une balle qui lui traversa les deux joues; mais, tout
saignant de sa plaie, il combattit jusqu'à la nuit et il
ne se laissa panser qu'à la fin de l'action; les commis-
saires de la Convention le firent sur Tinstant général
de brigade.
Envoyé à la division de gauche, ou division des
montagnes, à Bubenthal, malgré les plaintes du géné-
ral Alexis Dubois qui le jugeait très nécessaire, il diri-
gea la retraite après le désastre de Wissembourg. Un
lièvre passa; les coups de fusil qu'on lui tira répan-
dirent l'épouvante. « Un lièvre seul, s'écria Desaix,
mit quelques troupes dans le plus grand désordre (1) t »
L'adjudant général Saint-Cyr l'aidait et l'assistait
dans cette malheureuse reculade. Ces deux hommes
devaient souvent agir de concert, et on les a parfois
comparés l'un à l'autre : avec Desaix, on gagnait des
batailles; avec Saint-Cyr, on était sûr de ne pas les
(1) A. CHnoi'ET, Wissembourg, 19, 107, 199, 210; E. Donnai,,
Hixtoire de Desnir, 40.
X JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
perdre. Mais Saint-Cyr laissait volontiers ses cama-
rades dans l'embarras; Desaix venait au secours de ses
frères d'armes. « Je me saignerai en cavalerie pour
toi, écrivait-il à Saint-Cyr; instruis-moi si ton attaque
doit avoir lieu, afin que je te secoure et t'appuie (1). »
Promu général de division le 20 octobre par les re-
présentants, et chargé de commander la droite de
l'armée qui s'était repliée sous le canon de Strasbourg,
Desaix n'accepta qu'avec regret son nouveau grade. Il
était bien jeune, disait-il, et manquait d'expérience;
mais il comptait qu' « avec bien de la bravoure » et
« un zèle sans bornes », il entraînerait sa division, et
que les volontaires, ces pauvres volontaires, marchant
dans la boue jusqu'aux genoux et fatigués par un con-
tinuel service, auraient encore assez de force pour
chasser l'envahisseur.
Le 26 octobre, après une lutte meurtrière, il refou-
lait les Impériaux dans les bois de Reichstett, et de ce
jour date véritablement sa gloire militaire.
Pendant qu'il versait son sang pour la République,
les Jacobins de Riom le dénonçaient à Paris. Il appar-
tenait, écrivaient les clubistes, à la caste nobiliaire; il
avait dix-sept parents émigrés, dont deux frères qui
servaient dans l'armée de Condé (2) ; il était cousin du
général Beaufranchet d'Ayatqui venait d'être destitué ;
(1) « Saint-Cyr, dit Caslellane, mauvais camarade, et qui lais-
sait volontiers échiner ses voisins » {Journal, II, 333.)
(2) Le conventionnel Maribon-Montaut, accusé, lui aussi, aux
Jacobins do Paris, d'avoir deux frères émigrés, répondait : « Au
lieu de m'en faire un reproche, je crois que cela pourrait deve-
nir un sujet de louange. » {Mon., 29 novembre 1793.)
INTRODUCTION XI
il ne possédait pas dix mille livres de fortune^ et l'on
pouvait craindre qu'il ne fût séduit par l'or de Pitt et
de CobourgI Le 13 novembre, Desaix fut suspendu.
Il défendait pourtant et louait le nouvel ordre de
choses. Certes, il avait, dans le secret de son cœur,
déploré l'exécution de Louis XVI; dans ses lettres
intimes, il accusait les représentants de désorganiser
l'armée et de lui ôter ses meilleurs officiers et ses géné-
raux qu'ils qualifiaient à tort de traîtres et de scélé-
rats. Mais, disait-il, sa famille n'avait pas de droits
féodaux et presque pas de fortune; il avait eu pour
amis et confidents de bons paysans; il avait partagé
leurs fêtes et leurs peines, il était de leur nombre, et
il n'avait qu'un désir : assurer le triomphe de la Répu-
blique, vaincre les ennemis^ les étrangers, ces « cruels »,
ces « barbares », et, après avoir sauvé son pays et lui
avoir prouvé son amour par de « glorieuses et utiles »
blessures, revenir en Auvergne, sur le sol natal, pour
adoucir la vieillesse de sa mère, pour « déposer les
couronnes de la victoire entre les mains de maman,
comme autrefois celles de lierre qu'il remportait au
collège, pour raconter ses souffrances et son courage
à sa charmante petite sœur » . Sa vraie récompense,
c'était Veygoux, ses bois et ses bruyères (1).
Heureusement, Pichegru commandait l'armée du
Rhin, et il ne pouvait se passer des conseils de Desaix
qui — témoigne Saint-Cyr — avait enlevé sa con-
fiance et pris sur lui l'influence la plus grande. Il écri-
vit au ministre Bouchotte qu'il était très content de
(1) Martha-Beker, 73-114.
XII JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
Desaix, que le jeune général se conduisait fort bien,
qu'on devait « retirer sa suspension ». Desaix garda
son commandement, et, l'année suivante, lorsqu'un
agent du Conseil exécutif le dénonçait comme noble,
« c'est la seule chose, disait cet agent, qui ne soit pas
en sa faveur; il a souvent donné des preuves de sang-
froid et de courage dans des affaires difficiles (4). »
La campagne de 1793, remarque Desaix avec raison^
a été bien dure. Ce ne fut qu'à force de ténacité que
les Français eurent le dessus. Il n'a fallu aux Alle-
mands, en 1870, qu'une seule journée, celle de Wœrth,
pour s'emparer de l'Alsace. Il fallut aux Français, en
1793, six semaines d'efforts obstinés pour reconquérir
la province. Durant six semaines, l'armée du Rhin et
celle de la Moselle attaquèrent les Autrichiens sans
trêve ni répit; mais elles n'avaient ni discipline ni
solidité, et les Autrichiens, excellents soldats, défen-
dirent le sol pied à pied, refoulèrent tous les assauts,
rendant coup pour coup, recommençant la lutte lors-
qu'elle était terminée, essayant de reprendre le soir ce
qu'ils avaient lâché le matin, perdant trois fois moins
de monde que les Français, imposant le respect à
l'adversaire par leur belle contenance et leur peau
noircie de poudre, mettant, avouait Pîchegru, autant
d'acharnement à la résistance que les républicains
mettaient d'impétuosité dans leur choc, et néanmoins
consumés et usés par une suite de combats incessants,
brisés de fatigue, succombant enfin sous la poussée
(1) Saint-Cyr, Mémoires, 1, 143; A. Chuqcet, Hoche, 103; Piche-
gru à Bouchotte, 3 et 5 décembre 1793; Renkin à Boucholte,
20 février 1794(^1. G.).
INTRODUCTIOI^ Xltl
des carmagnoles, de cette « indigne horde », de cette
« canaille », de ces enragés » et « fous furieux » qui
les houspillaient et harcelaient opiniâtrement sur tous
les points, de l'aube au crépuscule, jusque dans la
nuit, et qui, bien que battus, revenaient à la rescousse
avec la même animosité et réitéraient chaque jour,
comme s'exprimait Wurmser, leurs agressions infer-
nales.
Le 18 novembre, Desaix reculait de La Wantzenau
jusqu'au Jardin d'Angleterre; le 20, il ressaisissait La
Wantzenau et Hœrdt; le 21, il abordait vainement
Weyersheim; le 22, il passait la Zorn pour attaquer
Kurtzenhausen, mais il était rejeté sur Weyersheim;
le 23 et le 27, il se portait de nouveau contre Kurt-
zenhausen et de nouveau il était ramené.
Le 1" décembre, il eut la gloire de la journée; c'est
lui, disait Pichegru, qui a le mieux fait : il enleva
Gambsheim. Le 2, il fut battu devant Offendorf. Le 3,
il revenait à la charge, et, cette fois, il chassait les
ennemis d'OlTendorf et de Herlisheim. Le 4, il les
poussait jusqu'aux premières maisons de Drusenheim.
Le 10, il prenait possession de Weyersheim et de
Kurtzenhausen que les Impériaux évacuaient pour
mieux couvrir leur ligne. Le 13, le 15, le 17, il échouait
contre Marienthal.
L'armée du Rhin, droite, centre, gauche, se mor-
fondait ainsi devant les redoutes établies par Wurmser
sur les rives de la Moder. Ce ne fut que le 22 décembre,
lorsque Hoche, à la tête de l'armée de la Moselle, et
après vingt jours d'infructueuses tentatives, eut forcé
la position de Frœschwiller, que l'armée du Rhin
XIV JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
cessa de piétiner impuissante. Le 23 décerabrej Desaix
entrait dans Drusenheim, et, le 27, dans Lauter-
bourg (1).
Durant la campagne de 1794, l'arme'e du Rhin,
commandée par Michaud, resta d'abord sur la défen-
sive. De nouveau Desaix conduisait Taile droite, et le
représentant Rougemont louait lesprit républicain
qui régnait parmi ses troupes : les soldats et les
officiers vivaient dans la plus étroite intimité ; ils
avaient une extrême confiance dans leur général; ils
admiraient le calme facile et imperturbable, la douce
gaieté qu'il montrait sous le feu le plus meurtrier, et
Michaud, séduit et dominé, comme Pichegru, par son
lieutenant, assurait que Desaix était « très en état de
commander une armée avec le plus gTand succès (2) » .
Le 23 mai, lorsque les Prussiens chassèrent les
Français de Kaiserslautern et les rejetèrent derrière la
Sarre et la Queich, ce fut Desaix qui couvrit la retraite.
Il résista longuement sur le Rehbach; il chargea les
Prussiens à la tête d'un régiment de dragons, et c'est
alors qu'à ses soldats qui fuyaient, il disait cette
superbe parole : « On vous a mal rendu mes ordres ;
ce n'est pas votre retraite que j'ai ordonnée, c'est celle
de l'ennemi. »
Quelques jours plus tard, le 28 mai, il tenta de
réparer l'échec et de pousser jusqu'au Hardt; il fut
battu de nouveau. Blûcher, qui reçut à cette occasion le
(1) Cf. notre volume Hoche et la lutte pour l'Ahace, passim.
(2) Lav.allette, Mémoires, I, 152 ; MarthA-Beker, H5-H8;
E. BONNAL, 30-51.
INTRODUCTION xv
grade de général-major, assaillit hardiment les troupes
de Desaix, les délogea de Kirweiler et d'Edesheim, leur
enleva six canons et leur fit trois cents prisonniers.
Mais les Français profitaient des dissentiments de
la coalition et ils se renforçaient pendant que les
Prussiens négociaient avec l'Autriche et demeuraient
inactifs. Les deux armées de la Moselle et du Rhin
combinèrent leurs mouvements. Elles furent refoulées
le 2 juillet, lorsqu'elles abordèrent les lignes des
alliés^ et la cavalerie de Desaix, jeune, peu instruite,
peu manœuvrière, prit la fuite à la vue des hussards
de Blùcher. Mais le 12 et le 13, et bien que Desaix se
plaignit de la mollesse de leurs attaques et de ce
qu'elles avaient de partiel et de décousu, les républi-
cains eurent l'avantage. Les Prussiens perdirent le
Schiinzel, Johanneskreuz, Trippstadt, et reculèrent
sur le Mont-Tonnerre tandis que les Autrichiens, que
Desaix avait été chargé d'observer et de contenir,, se
repliaient sur 3Iannheim.
Les Prussiens quittèrent bientôt la rive gauche du
Rhin pour n'y revenir que vingt ans après, non sans
donner aux Français une dernière et rude leçon. Le
18, le 19, le 20 septembre, Hohenlohe-lngelfingen fon-
dit brusquement sur l'armée du Rhin et la rejeta jus-
qu'au delà de Kaiserslautern; mais, au lieu de pousser
sa pointe, et à la grande surprise des Français, il rétro-
grada : la Prusse ne pensait qu'à la Pologne et ne
voulait plus rien entreprendre contre la France (1).
(1) Cf. Saint-Cyh, II, 50, 52, 56, 73, 462, et le Campagne- Journal
de Blûcher, 120-130.
XVI JOURNAL DE VOYAGE DU GENERAL DESAIX
Après avoir, durant l'hiver, commandé l'aile gauche
de l'armée de Rhin-et-Moselle^ qui bloquait Mayence
sur la rive gauche, Desaix commandait dans l'été de
1795 un corps d'observation dans la haute Alsace,
entre Brisach et Bâle, lorsque se produisirent de nou-
veaux revers.
Jourdan, général en chef de l'armée de Sambre-et-
Meuse, avait franchi le Rhin à Dùsseldorf, refoulé les
Autrichiens sur le Main et investi Mayence par la rive
droite. Pichegru, général en chef de l'armée de Rhin-
et-Moselle, s'était emparé de Mannheim. Mais Glerfayt
traversa le Main au-dessus de Francfort et parut tout
à coup sur les derrières de Jourdan qui se hâta de
repasser le Rhin. Puis il se tourna contre Pichegru et
il surprit l'armée de Rhin-et-Moselle devant Mayence.
Dans le même temps, Wurmser marchait sur Mann-
heim. Il trouva Desaix sur les bords du Neckar :
dans ce danger pressant, Pichegru avait rappelé de
la Haute-Alsace le jeune général. Mai^ le vieux
Wurmser avait de bonnes troupes enhar Jies par le
succès; il se saisit de Neckarau et de la plaine entre
le Neckar et le Rhin, et le 29 octobre, le jour où
Glerfayt débloquait Mayence^ il emporta la hauteur
du Galgenberg.
Pichegru laissa dans Mannheim une garnison qui
devait se rendre trois semaines plus tard, et recula
derrière la Pfriem. Le Gomité de salut pubUc l'enga-
geait à mettre dans Mannheim un commandant intré-
pide qui ne capitulerait que devant la brèche. « Desaix^
écrivait le Gomité, nous paraît convenir. » Pichegru
•répondit que Desaix convenait infiniment mieux à
INTRODUCTION xvii
l'avant-garde, et ce fut Desaix qui, cette fois encore^
protégea la retraite. Pichegru avouait que l'énergie de
l'armée était fortement altérée; Desaix sut relever le
moral de sa division, et le 10 novembre, lorsque Gler-
fayt assaillit Pichegru sur les bords de la Pfriem, elle
fit une honorable résistance. Mais elle couvrait toute
la droite française et sa position était trop étendue;
elle n'avait que trois pièces de canon et ne put tenir
nulle part. 11 fallut s'abriter derrière la Queich, et le
25 décembre Desaix, au nom de Pichegru, et Baillet
de Latour, au nom de Clerfayt, signaient une suspen-
sion d'armes.
La bravoure de Desaix avait jeté sur la triste fin de
cette campagne de 1795 un rayon de gloire. Le 12 no-
vembre, il avait;, avec de la cavalerie et une compagnie
d'artillerie à cheval, réoccupé Frankenthal. Le repré-
sentant Rivaud louait son activité et l'ascendant qu'il
exerçait sur le soldat : « Il a, disait le conventionnel,
habitué les troupes à le voir partout; elles iraient avec
lui au diable. »
Pichegru était déjà suspect. Il passa joyeusement
Ihiver à Strasbourg pendant que son armée campait
dans la boue ou sur la neige. Desaix vint un jour le
prier de cantonner les troupes et de mettre un terme à
leurs souffrances. Pichegru le fit attendre longtemps
avant de le recevoir et l'accueillit avec colère. <i 11 était,
raconta Desaix à Saint-Cyr, dans un état tel que j'avais
honte d'être entré dans cette maison, et je sortis aussi-
tôt en jurant de ne plus y remettre les pieds. »
Le gouvernement remplaça Pichegru par Moreau,
XVlii JOURNAL DE VOYAGE DU GENERAL DESAIX
et, du 5 mars au 20 avril 1796, Desaix fit l'intérim. Il
se hâta de cantonner les demi-brigades dans les villages
d'Alsace et de Lorraine. Mais la misère était trop
grande. Pas de chevaux, pas de magasins, pas d'ar-
gent. Desaix fut aise, comme il dit, d'être débarrassé
du commandement en chef, et, lorsque Moreau arriva,
il refusa de diriger une division; il ne voulait que « ses
avant-postes et troupes légères ». Moreau insista, et
Desaix, s'inclinant, consentit à mener la division du
centre qui tenait les lignes de la Queich, entre Ger-
mersheira et Landau (1).
Carnot avait dicté le plan de la campagne, plan trop
vaste et voué à Tinsuccès. L'armée de Sambre-et-Meuse
commandée par Jourdan, et l'armée de Rhin-et-Moselle
commandée par Moreau, passeraient le Rhin pour
déborder les ailes de l'archiduc Charles : l'une le rejet-
terait en Bohême; l'autre, qui le repousserait derrière
le Danube, viendrait en même temps se liera la gauche
de l'armée d'ItaUe. Au lieu de ces deux armées, ne
valait-il pas mieux, disait Desaix, n'avoir qu'une seule
armée » bien vigoureuse et écrasante (2) » ?
Le 25 juin 1796, l'armée de Rhin-et-Moselle passait
le fleuve à Kehl. Les troupes n'aboutirent à la rive
droite qu'après avoir traversé des îles marécageuses,
très fourrées, et de petits bras qui n'étaient pas
guéables dans cette saison. Mais on avait pu rassem-
bler secrètement à Strasbourg tous les agrès et bateaux
nécessaires et les conduire par eau le long du canal de
(1) Martha-Bkker, 128-143; E. Bonnal, 88-90; Saint-Cyr, H,
300, 335, 525, et IH, 8.
(2) Martha-Beker, 165.
INTRODUCTION XiX
navigation jusque dans le bras Mabile et de là dans le
grand Rhin. On fit quatre démonstrations qui détour-
nèrent l'attention des ennemis et attirèrent leurs prin-
cipales forces loin du point désigné. Grâce à ces judi-
cieuses combinaisons et à la rapidité des mouvements,
l'opération eut le plus heureux succès (1).
Trois jours plus tard, après avoir aisément dispersé
les troupes du cercle de Souabe, Desaix culbutait un
corps d'Autrichiens dans la plaine de Renchen. Le
5 juillet, à l'affaire de Rastatt, il attaquait de front un
autre corps autrichien qu'il rejetait au delà de la Murg.
Le 9, il eut une part marquante à la bataille d'Ettlin-
gen. Il était à l'aile gauche: par trois fois il prit et
perdit le village de Malsch, mais il conserva la hauteur
boisée qui dominait la position, et lorsque quelques-
uns de ses hussards et de ses chasseurs, par un faux
mouvement, prêtèrent le flanc aux escadrons autri-
chiens, il sut déployer à temps sa réserve de cavalerie,
secondée par l'artillerie légère, et l'ennemi s'arrêta.
« Le feu de notre canon, écrivait Moreau, et les ma-
nœuvres brillantes qu'a fait faire Desaix, ont rendu
les desseins de l'archiduc inutiles (2). »
L'archiduc se retira par la vallée du Neckar sur le
Danube. L'armée de Rhin-et-Moselle le suivit. Elle lui
livra le 11 août la bataille indécise de Neresheim. Puis,
tandis que le prince laissait une partie de ses troupes
à Latour et courait avec l'autre à la rencontre de
l'armée de Sambre-et-Meuse, elle passa le Danube et
(1) Dedon, Précis historique des campagnes de l'armée de Rhin-
et-Muselle, 15-54.
(2) Dedo.n, 82; Martha-Bbker, 147-130; Bonnal, 100-107.
XX JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
le Lech, elle battit Latour le 24 août à Friedberg et
le 1" septembre à Geisenfeld dans une affaire dont
Desaix eut tout l'iionneur. 11 avait dû dégarnir la
gauche qu'il commandait et la cavalerie autrichienne
allait le charger. Il fit avancer contre elle un bataillon
d'infanterie et une batterie d'artillerie légère; mais il
avait caché derrière une hauteur trois régiments à
cheval, carabiniers, dragons et chasseurs. La cavalerie
autrichienne marche bravement sur la batterie; sou-
dain les carabiniers se jettent sur son front, les dra-
gons et les chasseurs la prennent en flanc et l'obligent
de défiler devant le bataillon d'infanterie; elle laissa
plus de 200 hommes sur le champ de bataille, et ce
succès entraîna celui de la journée. Quelques instants
plus tard, Desaix ressaisissait l'offensive et un de ses
bataillons s'emparait, sur la droite, de la chapelle
Saint-Cast que l'adversaire avait occupée. L'archiduc
Charles reconnaît que Desaix montra dans cette action
non seulement de l'énergie, mais une grande justesse
de coup d'œil.
A vrai dire, Moreau, supérieur en forces à l'ennemi,
pouvait lui porter des coups plus rudes et plus déci-
sifs. Il n'avançait que lentement et ne gagnait que
peu de terrain. Mais il arrivait au bord de l'Iser, il
tenait les ponts de Freisingen et de Mosbourg. La
Bavière tremblait, l'Électeur s'était enfui, et, le 7 sep-
tembre, les États et la haute aristocratie dépêchaient
au camp de Pfaffenhofen des députés, Arco, Seins-
heim, Thurn-et-Taxis, pour signer une suspension
d'armes et promettre à Moreau des chevaux et du
fourrage, des grains, des souliers, du drap et dix
INTRODUCTION xxi
millions. C'est ainsi que, le 17 juillet, le duc de Wur-
temberg avait signé une suspension d'armes, ouvert
son duché et promis quatre millions.
Le traité ne fut pas exécuté et Moreau dut presque
aussitôt opérer sa retraite. Il commençait à s'alarmer;
il ne recevait de nouvelles de l'armée de Sambre-et-
Meuse que par les gazettes allemandes ; il savait que
les paysans s'insurgeaient sur ses derrières ; il sentait
que les ennemis qu'il avait en face ne cherchaient
qu'à l'amuser, qu'à l'attirer plus loin entre l'Iser et le
Danube afin de lui tomber sur le flanc. Il concentra
son armée à Neubourg dans une position plus res-
serrée, et, pour dégager Jourdan, il envoya sur la rive
droite du Danube le corps de Desaix qui prendrait à
dos l'archiduc Charles.
Le 40 septembre, Desaix passait le Danube à Neu-
bourg; il marchait sur Eichstiidt et Nuremberg. Mais
il sut bientôt que les convois de l'archiduc, qu'il croyait
intercepter, avaient changé leur route et que Nauen-
dorf se mettait à ses trousses. Le 46, il regagnait
Neubourg et toute l'armée fut réunie sur la rive droite
du Danube.
Moreau ne doutait plus de la reculade de Jourdan.
L'armée de Sambre-et-Meuse, elle aussi, avait eu
d'abord des succès. Elle avait refoulé Wartensleben et
occupé Francfort, Wùrzbourg, Bamberg, Amberg.
L'archiduc Charles l'arrôta. t Peu importe, disait-il à
Latour, que Moreau arrive devant Vienne si je bats
Jourdan. » Et il battit Jourdan. Pressé sur son front
par Wartensleben et sur ses derrières par l'archiduc,
Jourdan se replia vers le Main, puis sur la Lubn, uia
XXII JOURNAL DE VOYAGE DU GENERAL DESAIX
sur le Rhin. Il essuya le 3 septembre à Wûrzbourg
une grande défaite; il traversa dans un affreux désarroi
la Franconie dont les villages sonnaient le tocsin pour
appeler les paysans au pourchas des Français ; il
perdit Moreau à Altenkirchen.
L'armée de Rhin-et-Moselle, désormais compromise,
commença sa retraite le 49 septembre, mais lentement
et comme à son aise, sans trouble ni désordre. Elle
comptait encore 50,000 hommes et elle n'avait affaire
qu'à des corps isolés et disséminés, Latour, Nauen-
dorf, Frœlich, Petrasch, qui ne surent s'unir pour
l'entourer et la vaincre. Latour, brave soldat et
médiocre général, la suivait de très près avec
23,000 hommes. Il fallait le rejeter assez loin, du
moins pour quelques jours, avant de forcer le pas-
sage de la forêt Noire. Le 2 octobre Moreau assaillit
Latour à Biberach, et sa victoire fut complète. Desaix
put en revendiquer sa part; il mit en déroute la divi-
sion Kospoth qui formait la droite autrichienne. Débar-
rassée de Latour, l'armée française continua sa marche;
elle refoula Nauendorf à Rottweil et à Villingen, et
poussa vers les villes frontières. L'archiduc Charles
cimpait au débouché des vallées de la Renchen et de
la Kinzig, et un seul chemin restait aux Français, le
défilé qui mène de Neustadt à Fribourg par le val
d'Enfer. Mais ce n'était pas, comme on l'a dit, un
défilé effrayant, et, malgré son nom, il ne fallait pas
être diable pour y passer. Le 11 octobre, après avoir
facilement chassé les soldats et paysans qui défen-
daient la gorge, l'armée entrait dans la plaine du
Brisgau.
INTRODUCTION XXIII
Le général en chef voulait se porter vers Kehl en
descendant le Rhin, et ses avant-gardes avaient déjà
traversé la petite rivière d'EIz à la hauteur d'Emmen-
dingen. Mais il perdit du temps. L'archiduc assembla
toutes ses forces. Le 19 septembre eut lieu à Emmen-
dingen un combat meurtrier. L'intrépide Beaupuy y
succomba. La nouvelle de celte mort consterna Desaix;
il versa des larmes^, puis prenant la main à Decaen :
« Sauvons l'armée, dit-ilj et nous pleurerons notre
ami dans un moment plus propice. » Le lendemain^
l'archiduc passa l'Elz et attaqua de nouveau les Fran-
çais^ sans les entamer. Toutefois Moreau voyait bien
qu'il aurait peine à se maintenir dans le Brisgau avec
des troupes fatiguées par tant de marches et d'efforts.
Il décida d'abandonner la rive droite du Rhin et de
rentrer en France par Huningue ; Desaix dut^, avec la
division de gauche, opérer une diversion utile et courir
à Kehl pour menacer les derrières de l'archiduc.
Le 21, Desaix passait le Rhin à Vieux-Brisach et
marchait sur Strasbourg; le reste de l'armée, après
s'être battu à Schliengen, traversa le fleuve cinq jours
plus tard sur le pont d'Huningue.
Durant celte campagne de 1796, Desaix avait été,
avec le chef d'état-major Reynier, le confident et le
mentor de Moreau. Lorsqu'il fut attaqué par l'archiduc
à Neresheim, Moreau ne voulut rien prescrire avant
d'avoir vu son lieutenant. Mais, selon Saint-Cyr,
Desaix avait exercé quelquefois une influence fâcheuse,
et, si Moreau s'était par instants montré timide à
l'excès, c'est qu'il avait écouté Desaix. Accoutumé à
faire la guerre dans les plaines sur les bords du Rhin
XXIV JOURNAL DE VOYAGE DU GENERAL DESAIX
et avec des avant-gardes, Desaix, dit encore Saint-
Cyr, était embarrassé de commander une division, et
il eut besoin de temps pour connaître son nouveau
métier. Il avait acquis une belle réputation et souhai-
tait de la conserver; il craignait d'éprouver un revers;
de là, les conseils de prudence qu'il donnait à Moreau;
de là, une circonspection qui « nuisit dans cette cam-
pagne au développement des grands talents qu'il pos-
sédait. » (1)
Les soldats de Rhin-et-MoselIe avaient, à leur retour
en Alsace, la démarche fière, l'air martial et imposant,
et, dit un de leurs généraux, quelque chose de farouche
dans le regard. Mais ils étaientexténués; un tiers allaient
pieds nus, sous des haillons de paysans. Ils durent
pourtant recommencer la lutte et défendre les uns le
fort de Kehl^ les autres, la tête de pont d'Huningue.
L'archiduc Charles aurait dû masquer ces deux postes
et détacher la plus grande partie de ses troupes au
secours de Mantoue ; il crut qu'il ne pourrait finir la
campagne et mériter le titre de libérateur de l'Alle-
magne que s'il s'emparait de ces deux points, les seuls
que les Français tenaient encore sur la rive droite du
Rhin.
Desaix avait, dès son arrivée, mis les ouvrages de
Kehl en assez bon état : il avait fait achever des
retranchements ébauchés; il avait commencé dans les
îles du Rhin et de la Kinzig de petites redoutes qui
flanquaient la position. Mais Moreau prit de mauvaises
mesures. Desaix et Saint- Cyr commandaient chacun
(1) Saint-Cyh, m, 119 et 1.^2.
INTRODUCTION xxv
tous les cinq jours à tour de rôle, et les troupes, au
lieu d'être les mêmes, se relevaient tous les deux ou
trois jours. Le 9 janvier 4797, lorsque Kehl ne fut
plus qu'un amas de de'combres, lorsque Moreau eut la
certitude que l'ennemi détruirait infailliblement dans
les vingt-quatre heures le pont de bateaux qui reliait
les deux rives, Desaix signa la capitulation : il obtint
le droit d'emporter jusqu'au lendemain soir tout ce
qu'il pourrait (1).
La campagne de 1796 était terminée sur le Rhin. Il
fallait réorganiser l'armée. Pas de chevaux, pas d'équi-
pement^ pas d'argent. On attelait l'artillerie avec des
bœufs, et les officiers, les soldats n'avaient pas de quoi
payer le blanchissage de leurs chemises et le port des
lettres qui leur étaient adressées. Comme l'année pré-
cédente, Desaix exerça le commandement pendant
l'absence du général en chef — du 31 janvier au
9 mars 1797. — Il cantonna les troupes, il s'efforça de
solder leur arriéré; il ramassa de tous côtés des bois
de construction et des fers parce qu'il voulait envahir
de nouveau l'Allemagne et qu'il avait besoin de bateaux.
Un instant, il craignit que l'armée de Rhin-et-Moselle
ne fût condamnée à faire des sièges, et, comme il
disait, à végéter tristement, ennuyeusement autour de
Mayence et devant Mannheim, tandis que l'armée de
Sambre-et-Meuse, commandée par Hoche et pourvue
de tout, marcherait sur le Danube. Quelle cruelle idée!
(1) Cf., sur toute celte campagne de 1796, Sai.nt-Cyr, Dedo.v,
Mautha-Beker, Bonnal.
XXVI JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
Quelle humiliante destinée pour des hommes « très
bien disposés et pleins d'une excellente volonté » 1 Et
quel voisin « avalant » que ce Hoche I Non; Tarmée
de Rhin-et-Moselle franchirait encore la barrière du
Rhin et irait « donner de la tablature » aux Autri-
chiens. « Nous soutiendrons et augmenterons sa
gloire, écrivait-il à Saint-Cyr, par de nobles et vigou-
reux efforts (1)! »
Il avait résolu de profiter de 1' « engourdissement »
des ennemis et de surprendre, comme en 4796, le pas-
sage du fleuve. Les préparatifs furent faits avec acti-
vité et dans le plus profond secret. Moreau, alors à
Paris, ne vint qu'au moment même et « plus prompte-
ment que l'éclair » pour ne pas mettre les Autrichiens
en éveil.
L'opération eut lieu le 20 avril, à 3 heures du matin,
en face de Diersheim. Elle faillit manquer. La flottille
de débarquement devait descendre l'Ill, passer de l'IU
dans un bras du fleuve et de ce bras déboucher dans
le Rhin. Durant la nuit, qui fut très obscure et ora-
geuse, quelques-uns des bateaux échouèrent et n'arri-
vèrent pas à l'heure dite; l'un d'eux, sur lequel étaient
toutes les rames destinées à la traversée, s'engrava
tellement qu'on ne put le remettre à flot, et vainement,
pour le dégager à grands efforts des mains et des
épaules, Moreau, De.saix et plusieurs officiers supé-
rieurs se jetèrent dans l'eau jusqu'à la ceinture; on
dut appeler de l'infanterie qui prit les rames et les
porta au point d'embarquement. Mais le jour paraît
(1) Martha-Beker, 509; Saint-Cyr, IV, 301 et 309
INTRODUCTION xxvii
et les Autrichiens sont sur leurs gardes. Faut-il tenter
le passage? On le tente. On aborde sous le feu de
l'ennemi un gravier de la rive droite; on passe à gué
les deux bras qui se'parent ce gravier de la terre
ferme; on prend, on perd et on reprend le village de
Diersheim et le bois qui l'avoisine. Un instant^ l'adver-
saire se saisit d'une digue à laquelle s'appuie la gauche
des Français. Desaix et Davout le repoussent; malgré
les obstacles que présente un terrain marécageux et
coupé, malgré une très violente raousqueterie, ils
s'emparent de la digue, ils culbutent les Autrichiens,
ils les rejettent en désordre sur le village d'Honau.
Dans cette charge — à 11 heures du matin — Desaix
fut blessé d'un coup de feu à la cuisse, et, vers
3 heures de l'après-midi, les ennemis, renforcés par des
troupes fraîches et supérieurs en artillerie, réussirent
à rentrer dans Diersheim qu'ils livrèrent aux flammes.
Le combat recommença le lendemain. Toute l'armée
avait passé sur la rive droite. 11 y eut autour de
Diersheim une terrible mêlée de cavalerie. Enfin, les
Autrichiens battirent en retraite; l'avant-garde fran-
çaise s'avança jusqu'à la Renchen,, au delà d'Offen-
bourg. Le 22^ les républicains, poursuivant leur
marche, forcèrent le passage de la Ilenchen et arri-
vèrent à Bubl et à Lichtenau. Une bataille allait peut-
être se livrer le 23, lorsqu'un parlementaire autri-
chien, qui fut accueilli par des huées, annonça les
préliminaires de paix signés par Bonaparte (1).
Desaix avait été transporté à Strasbourg. Mais on
(1) Delon, 25^-255.
XXVIII JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
savait qu'il avait, selon le mot d'un officier d'artillerie;,
infiniment contribué au succès du passage; s'il avait
été parfaitement secondé par le chef d'état-major
Reynier, par les chefs des armes spéciales Lamartil-
lière et Boisgérard, par d'autres encore, toute l'armée
et la population de Strasbourg répétaient que Desaix
avait, en l'absence de Moreau, tellement accéléré les
préparatifs que la campagne avait pu s'ouvrir un mois
plus tôt. Sa blessure lui valut des hommages de toute
sorte. Le Directoire le félicitait, dans le langage du
temps, des lauriers qu'il avait teints de son sang.
Mathieu Dumas demandait au Conseil des Anciens
quelle récompense il fallait donner à de tels généraux.
Les Autrichiens Latour et Rosenberg venaient lui
témoigner leur estime. Les dames de la ville lui ren-
daient visite, et il mandait à sa sœur que des femmes
très aimables s'empressaient autour de lui, qu'il avait
mangé cinquante pots de confiture pour le moins.
Mais, au milieu de ces distractions, son âme se repor-
tait vers l'armée qu'il avait dû quitter. Il s'entretenait
des opérations avec un autre blessé, le général
Duhesme, qui avait eu la main percée par une balle,
et les lettres qu'il lui envoyait commençaient par ces
mots : Le général boiteux au général manchot. Trois jours
après sa blessure, il écrivait à Moreau qu'il désirait
être avec ses compagnons d'armes, partager leurs
peines, et «. bien travailler ces messieurs » les Autri-
chiens : « En grâce, pas un instant de relâche, qu'ils
soient battus deux fois par jour (1) » I
(1) Dedon, 259; Martha-Beker, 173; Galerie militaire, an IX,
m, 341.
INTRODUCTION xxix
Au bout de trois mois, lorsqu'il fut entièrement réta-
bli, il partit pour l'Italie, et ce fut dans ce voyage de
1797 qu'il connut Bonaparte.
A son retour, il reçut, par arrêté du 26 octobre, le
commandement provisoire de l'armée d'Angleterre. Il
se rendit dans les ports et arsenaux de la marine, du
Havre à l'embouchure de la Loire, pour préparer la
descente : il avait contre les Anglais, disait-il, la haine
la plus prononcée, une haine nourrie dès l'enfance.
Mais l'expédition d'Egypte avait été secrètement réso-
lue. Le 16 mars 1798, Desaix fut désigné pour com-
mander les troupes qui devaient s'embarquer à Civita-
Vecchia. Il vit alors Rome et ses environs. Ses trois
aides de camp, Clément, Savary et Rapp, l'accompa-
gnaient; ils ne partageaient pas son enthousiasme
pour les ruines augustes du passé; ils trouvaient,
selon le mot de Ilapp, qu'il y avait à Rome assez de
vieilles pierres, et, du reste, chacun avait son emploi :
à Clément, les courses; à Savary, la cuisine, et à
Ilapp, les coups (1).
Quelques semaines après l'arrivée de Desaix, la flot-
tille de Civita-Vecchia était prête, et, le 9 juin, elle
ralliait dans les eaux de Malte la grande flotte de Tou-
lon. Il a, en un petit mémoire, raconté la prise de
l'île, et il assure que les chevaliers étaient tellement
inquiets qu'ils avaient perdu la tête.
Il débarqua sur la terre d'Egypte le 1" juillet et sa
division fit l'avant-garde. Elle était harassée, tour-
mentée par la soif; mais il donnait à ses soldats
(1) Thiéuallt, Mémoires, H, 189.
XXX JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
l'exemple de l'endurance; il avait cédé son cheval aux
charrois de l'artillerie et il allait à pied. « J'eus beau-
coup de peine, disait plus tard Napoléon, dans la route
d'Alexandrie au Caire; le mécontentement était extrême;
des régiments refusaient de marcher; Desaix seul pen-
sait comme moi (1). » Il commandait le 21 juillet, à la
journée des Pyramides, un des cinq carrés d'infanterie
contre lesquels se brisèrent les charges furieuses des
mameluks.
Pendant que Bonaparte refoulait Ibrahim-Bey dans
les déserts de la Syrie, Desaix gouverna la province
du Caire et maintint la discipline de ses troupes. Mais
Bonaparte lui réservait une tâche plus glorieuse, l'ex-
pédition de la haute Egypte qu'il désirait ardemment
et avec un cœur qui, au seul nom de Thèbes et de
Philœ, palpitait d'impatience.
Il dut d'abord s'emparer de la moyenne Egypte où
Mourad-Bey avait, après la bataille des Pyramides^
cherché un refuge. Dans les derniers mois de 1798, il
conquit le Fayoum : il avait auparavant infligé à Mou-
rad, le 7 octobre, à Sédiman, une défaite complète; la
lutte fut héroïque, l'infanterie française repoussa les
charges des mameluks et, à son tour, avec autant
d'audace que de vigueur, les chargea et leur prit leurs
canons. Puis, Desaix entra dans la haute Egypte. Le
22 janvier 1799, il remportait sur Mourad la victoire
décisive de Samhoud, et, les jours suivants, il montrait
à ses troupes enthousiasmées les restes imposants du
temple de Denderah et de la Thèbes aux cent portes,
(1) GouRGAUD, Sainte-Hélène, I, 3i8.
INTRODUCTION xxxi
ces chefs-d'œuvre, disait-il, qui sont dignes de l'admi-
ration du monde entier. Le 1" février, il arrivait en
face de Syène, aux limites de l'empire romain, et pre-
nait possession de l'île d'Éle'phantine. Le lendemain,
il entrevit, de la rive, lîle de Philee, sans pouvoir y
atterrir, parce que les barques n'avaient pu remonter
les cataractes. Mais il fallait encore, comme deman-
dait Bonaparte, se de'barrasser de ces vilains mameluks;
il fallait « pousser à toutes jambes » ces mameluks
que Desaix comparait à l'hydre de Lerne et qui, tou-
jours battus, n'e'taient jamais détruits. Desaix et ses
lieutenants les attaquèrent, les pourchassèrent, et,
malgré les maladies, malgré l'ophtalmie dont presque
tous les soldats — Desaix compris — furent atteints,
malgré l'extrême difficulté des communications, après
avoir marché à grandes journées, après avoir fait de
longues et dures et fatigantes étapes, à force de pa-
tience, de bravoure, de rigueur, ils finirent par rejeter
dans l'Oasis ce Mourad qui ne pouvait entamer leur
infanterie, et qui constamment distançait leur cavalerie,
par occuper le port de Kosseir sur le bord de la mer
et du désert, par soumettre l'immense contrée. Alors
commença l'œuvre de l'administrateur. Desaix, a dit
Napoléon, gouvernait une province comme il savait la
conquérir et la défendre. II organisa la haute Egypte,
et, par la fermeté, par l'équité de ses décisions, il
mérita des populations le surnom de sultan Juste. Il
recommandait à ses généraux d'établir une bonne
police, de punir avec éclat les voleurs et les assassins,
d'encourager dans les tribus le goût de la culture et
de les attacher au sol. « Je ne trouve pas, écrivait-il,
XXXII JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
de plus belle gloire pour un gouverneur de province
que d'entendre louer son exacte justice. »
En octobre 1799, il dut revenir au Caire, où l'appe-
lait Kléber, qui succédait à Bonaparte. « Vous savez,
lui mandait-il, l'estime que j'ai pour vous, et vous
devez croire que je servirai sous vos ordres en toute
confiance. » Ce fut lui qui négocia l'évacuation de
l'Egypte avec Sidney Smith, et, sur l'ordre précis de
Kléber et d'un conseil des généraux, il signa, non sans
regret, le 24 janvier 1800, la convention d'El Arish.
Un mois après, il partait avec un sauf-conduit. Bona-
parte lui avait ordonné de rentrer en France dès no-
vembre, « à moins d'événements majeurs. » Arrêté
par une frégate anglaise en vue des îles d'Hyères,
mené à Livourne et enfermé au lazaret comme pri-
sonnier de guerre, il ne fut relâché qu'au bout de
trente jours de détention, le 29 avril 1800.
Lorsqu'il fut pris par les Anglais, il apercevait déjà
les côtes de France et il faisait, dit-il, mille extrava-
gances qui témoignaient de son plaisir. Quand il entra
dans Toulon, il s'écria : « J'ai eu des peines excessives,
des fatigues prodigieuses, des inquiétudes sans nombre;
mais j'ai revu la patrie et tout s'est effacé; les jouis-
sances restent, et elles sont délicieuses (1)! »
Tandis que Desaix faisait à Toulon une quarantaine
d'un mois, Bonaparte franchissait le grand Saint-Ber-
nard. Il avait le 14 mai écrit à Desaix pour lui donner
(1) Cf. MARTHA-BEKEn,22S-430, et surtout C. de La Jonocièhe,
VExpédition d'Égijpte, III, 214, 228, 352, 504, 513, 533-535, 607,
674; V, 258,262, 653.
INTRODUCTION XXXIII
rendez-vous en Italie. Desaix partit, et, par Grenoble,
Chambéry, la Tarentaise, le petit Saint Bernard, des-
cendit dans la vallée du Pô. Le il juin, il arrivait au
quartier général de Stradella. Il passa toute la nuit
avec Bonaparte. Jusqu'à l'aube, les deux hommes s'en-
tretinrent de l'Egypte, et Desaix assura que Kléber
avait réparé par la bataille d'Héliopolis les fautes qu'il
avait commises, mais qu'il ne voulait plus rester en
Egypte, et qu'une armée éloignée de la patrie et du
gouvernement partage toujours les sentiments du
général en chef; que la capitulation d'El Arish était,
par suite, inévitable. Selon Napoléon, Desaix aurait
même prononcé ces mots : « Si vous aviez emmené
Kléber et si vous m'aviez laissé le commandement, je
vous aurais conservé l'Egypte et vous n'auriez jamais
entendu parler de capitulation. »
Le Premier Consul employa Desaix sur-le-champ. Il
mit sous son commandement les deux divisions Boudet
et Monnier. Trois jours plus tard avait lieu la bataille
de Marengo. Trompé par de faux renseignements,
Bonaparte croyait que les Autrichiens opéraient leur
retraite, et il avait envoyé pour les arrêter soit au
nord, soit au sud, la division Lapoype sur la route de
Milan, et la division Boudet, avec Desaix, sur le chemin
de Gènes.
Le 14 juin, le gros de l'armée, divisions Victor,
Lannes, Monnier et garde consulaire, fut subitement
attaqué à Marengo par les Autrichiens et refoulé sur
San-Giuliano. La garde consulaire résista vaillamment
et couvrit la fuite de l'armée; mais, assaillie sur ses
derrières pur les hussards de Nauendorf et par les
XXXIV JOURNAL DE VOYAGEDU GÉNÉRAL DESAIX
chasseurs de Bussy, elle fut taille'e en pièces ou faite
prisonnière. Les Autrichiens se crurent vainqueurs ;
le vieux Mêlas qui les commandait rentra dans Alexan-
drie pour annoncer son triomphe ; son chef d'état-
major Zach disait superbement : « Le voilà, ce grand
Bonaparte; où est-il, ce rare génie? »
Bonaparte avait rappelé Lapoype et Desaix sur le
champ de bataille. Lapoype, que l'aide de camp n'attei-
gnit qu'à 6 heures et demie du soir, ne prit aucune
part à l'action. Mais Desaix vint et il ramena la for-
tune. Aujourd'hui encore, pour les paysans de la
plaine, le vainqueur de Marengo, c'est Desaix et non
Bonaparte.
Selon les instructions qu'il avait reçues la veille, à
midi, il devait traverser la Scrivia et pousser sur
Rivalta et Serravalle. Par bonheur, une crue de la
Scrivia retarda ses mouvements. Il ne put passer la
rivière que le 14 juin, dans la matinée, et il était à un
mille de Rivalta, lorsque, à une heure de l'après-midi,
l'aide de camp Bruyère lui apporta l'ordre de marcher
sur San-Giuliano. La division Boudet fit aussitôt demi-
tour.
A 5 heures, Desaix, sur qui reposait l'espoir suprême
de Bonaparte, était à San-GiuUano. Les Français recu-
laient de toutes parts vers Torre di Garofolo. Les
blessés, les domestiques, les vivandiers, les charre-
tiers obstruaient le passage. Desaix s'était rendu sur-
le-champ auprès du Premier Consul. « Quelle échauf-
fouréet » lui dit Bonaparte avec un sourire qui dissi-
mulait son angoisse. — « Eh bien, répondit Desaix,
j'arrive, nous sommes tout frais, et, s'il le faut, nous
INTRODUCTION xxxv
nous ferons tuer. » Il y eut alors, au milieu des boulets,
une espèce de conseil de guerre auquel assistaient
Berthier et Marmont. Desaix déclara qu'il fallait, sinon
gagner la victoire qui semblait définitivement perdue,
du moins livrer un combat d'arrière-garde pour arrêter
les ennemis et donner à l'armée le temps de se replier
durant la nuit. « Il n'y a, ajoutait-il, qu'à faire un feu
d'artillerie bien nourri pendant un quart d'heure, et,
ensuite, nous nous ébranlerons. » Son avis est adopté.
Marmont réunit ses canons à ceux de la division
Boudet; il forme une batterie de dix-huit pièces, et,
tandis que cette artillerie tire à travers les intervalles
des bataillons, Desaix pousse ses troupes en avant, la
9" légère au nord, la 30' et la 59» demi-brigade de
ligne au sud du grand chemin.
Le canon de Marmont, joint à la mousqueterie de la
division Boudet, démonte l'artillerie des Autrichiens et
met en déroute leur infanterie qui se développe sur
deux lignes : la première, composée du régiment Michel
Wallis; la seconde, de quatre bataillons de grenadiers
Lattermann. Le régiment Michel Wallis prend la fuite.
Mais, à la voix de Zach, les grenadiers Lattermann
marchent bravement au-devant de l'adversaire sans
lâcher un coup de fusil et Michel Wallis se rallie der-
rière eux. La 9" légère plie et fléchit.
A cet instant, le général de brigade Kellermann,
chargé d'appuyer Desaix, s'élance avec 600 chevaux
sur le flanc de la colonne autrichienne, la sabre, la
renverse, et un de ses cavaliers fait Zach prisonnier.
Le régiment des dragons de Liechtenstein pourrait
arrêter Kellermann; il est saisi de panique, il tourne
XXXVI JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
bride en criant sauve-qui-peiit, il entraîne dans sa
de'route tous les bataillons qu'il rencontre. A 7 heures,
l'armée autrichienne est dispersée.
Mais la victoire^, cette victoire soudaine, inespérée,
incroyable, était chèrement achetée par la mort de
Desaix. Le général marchait avec la 9* légère lorsqu'une
balle lui traversa le cœur; il n'eut que le temps de
dire à Lefcbvre-Desnoëttes, qui était près de lui, un
seul mot : Mort. 11 n'était pas en uniforme; les soldats
le dépouillèrent aussitôt, selon l'usage de la guerre, et
ne lui laissèrent que sa chemise. Savary, son aide de
camp, averti dans la soirée par le colonel de la 9" lé-
gère, reconnut son général, malgré l'obscurité, à son
épaisse chevelure, liée encore par un ruban. Le corps,
enveloppé d'un manteau, fut mis sur un cheval qu'un
hussard conduisit par la bride à Garofolo, et, de là,
porté à Milan et embaumé. Savary voulait envoyer la
chemise et le cœur de Desaix à sa mère; la chemise ne
put être conservée à cause du sang putréfié, et le
cœur, entièrement déchiré par la balle, s'était corrompu
au bout de douze heures. L'aide de camp n'envoya
que les cheveux du général et le mouchoir avec lequel
il avait essayé d'étancher le sang de la blessure.
Bonaparte regretta sincèrement Desaix et il fut sur
le point de verser des larmes. « Je suis inconsolable,
écrivait-il, je suis dans la plus profonde douleur de la
mort de l'homme que j'aimais et que j'estimais le
plus. » La mère de Desaix reçut une pension de
3,000 francs; sa sœur fut mariée à l'adjudant général
Beker; ses aides de camp, Rapp et Savary, devinrent
ceux du Premier Consul, et le 19 juin 1805 ses restes
INTRODUCTION xxxvii
qui reposaient depuis cinq années à Milan, sous les
voûtes du couvent de San Angelo, furent ensevelis en
présence de Berthier dans la chapelle de l'hospice du
grand Saint-Bernard. On sait d'ailleurs que Bonaparte
projetait de faire Desaix ministre de la guerre. « Il
sera toujours mon second, avait-il dit, et je le ferais
prince, si je pouvais, car je lui trouve un caractère
antique. » S'il eut, à la fin de son règne, une sorte de
prédilection pour Gérard, c'est que le coup d"œil de
Gérard, sa bravoure calme, sa droiture, sa sereine sim-
plicité lui rappelaient Desaix. Mme de Rémusat n'a-
t-elle pas témoigné que Desaix est le seul homme dont
Napoléon ait parlé avec une sorte d'enthousiasme (1)?
Desaix était de taille haute; mais il avait une phy-
sionomie un peu étrange, le visage coloré, le nez atta-
ché au sommet du front, les lèvres épaisses et défi-
gurées, depuis sa blessure du 20 août 1793, par un bec
de lièvre. Son maintien était timide, embarrassé. Il se
taisait volontiers et, à moins qu'il ne fût avec des
amis, se tenait sur la réserve. On sentait qu'il n'avait
pas l'habitude du monde, et un officier le compare à
ces sauvages de l'Orénoque qui s'habillent à la fran-
çaise. Toutefois ses beaux yeux ardents, des cheveux
d'ébène, des dents d'une éclatante blancheur rache-
taient la singularité de sa mine et la gaucherie de son
(!) Savary, Mémoires, I. 201; IV, 115; Tholabd, De Rivoli ù
Marengo, 113; Cug.nac, l'Armée de réserve, II, 412; Huffer, Die
Schlacht von Marengo (relation de Neipperg), 110; Alfred Herk-
MA.v.N, Marengo, 179; Martha-Beker, 451-468; Ségur, Mémoires,
éd. Bapst, III, 151; Mme de Rémusat, Mémoires, II, 207.
xxxvin JOURNAL DE VOYAGE DU GENERAL DESAIX
attitude. Sa voix était douce, et, lorsqu'il s'épanchait et
se laissait aller, il charmait ceux qui l'entouraient par
l'aimable franchise de ses manières comme par l'éten-
due de ses connaissances. On n'aurait pas cru qu'il
avait passé sa vie dans les garnisons et les camps ; pas
un mot grossier ne sortait de sa bouche, et, s'il enten-
dait une expression indécente, ses joues se couvraient
de rougeur. Non qu'il fût prude. Semblable, écrit un
de ses intimes, au père indulgent qui pardonne les
étourderies de ses enfants, il souriait en voyant ses
aides de camp conter fleurette aux jolies filles du
Palatinat. 11 détestait toute représentation; rarement
il revêtait son uniforme de général; le plus souvent il
mettait un habit bleu sans broderies et aux manches
très courtes, le même, disait plaisamment son état-
major, qu'il avait à sa première communion. Il ne
portait pas d'épée, et, un jour que des Autrichiens le
surprirent dans les vignes aux environs de Mayence,
il dut saisir un échalas qu'il brandissait comme s'il
maniait la Durandal de Roland (1).
Son seul défaut^ remarquait Carnot, était de « ne
point s'occuper de discipline », et peut-être dans les
commencements de la Révolution fermait-il les yeux
sur d'inévitables désordres. Mais, en Egypte, il fit des
exemples de sévérité, et il s'élevait contre les pillards
qui «. déshonoraient sa division »; qui, « par leur
infâme conduite, excitaient les habitants à la ré-
volte et compromettaient la sûreté des détache-
(1) Lavallette, AfétnoiVes, I, 143; Saint-Cyr, III, 3; il raconte
que Moreau ne portait pas d'uniforme et ne se distinguait d'un
bourgeois que parce qu'il avait un sabre.
INTRODUCTION xxxix
ments (1). » Il était très brave et poussait la bravoure
jusqu'à la témérité. Aussi ne fut-il d'abord qu'un géné-
ral de main, et il ne consentait en 4793, en 1794, à
mener la droite de l'armée que parce qu'elle jouait le
rôle de l'avant-garde. Lui-même assurait qu'avant
d'avoir servi sous Bonaparte, il n'avait aucune idée de
la guerre. « Qu'a fait Desaix? s'écrie Gourgaud dans
un de ses entretiens avec Napoléon, il n'a jamais com-
mandé en chef; en Egypte, les opérations contre les
Turcs n'étaient rien et vous avez confié l'armée à
Kléber, et non à Desaix! » Mais le savant et sévère
Saint-Cyr reconnaît que Desaix possédait de grands
talents, et ces talents s'étaient peu à peu développés ;
en 1796, Desaix est encore lent, hésitant; en 1797, il
est hardi, entreprenant, et Carnot juge que « son
caractère tient à l'audace » . Napoléon ne disait-il pas
que la nature semblait avoir des vues sur Desaix et le
destiner à la plus belle carrière, qu'il était, avec Hoche,
le seul des généraux de la Révolution qui pût « aller
loin »? Un jour qu'il classait ses lieutenants, il donnait
le troisième rang à Lannes, le deuxième à Kléber, et
le premier à Desaix. « Desaix, répondait-il à Gour-
gaud, était le plus capable de commander l'armée
d'Orient, mais il était plus utile en France; Kléber
venait ensuite, puis Reynier », et il ajoutait qu'il
voulait un instant emmener en France ces trois offi-
ciers, et laisser les troupes à Lanuâse (2).
(1) La Jonquiêre, III, 222.
(2) Carnot, note inédite (cf. A. Chijquet, Hoche, 101); Saint-
Cyr, I, 135; Clgnac, H, 422; Gouboalo, I, 83, 570; II, 186 et 423;
Campagnes d'Egypte et de Syrie. (Corr., XXX, 98.)
XL JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
Il avait de l'ambition, et Napoléon te'moigne qu'il était
insatiable de gloire, que, si Kléber aimait la gloire comme
le chemin des jouissances, Desaix aimait la gloire pour la
gloire. « Oui, disait Desaix en partant pour l'Egypte,
c'est l'ambition qui me pousse, l'ambition de s'exposer
au plus grand des dangers, de risquer la gloire acquise
pour en avoir de nouvelle; on a toujours assez de ri-
chesses, on n'a jamais assez de célébrité. » Mais la
gloire qu'il rêvait était pure et noble; c'était la gloire du
bienfaiteur des peuples, et non celle du dévastateur (1).
Peu de généraux furent autant aimés du soldat. Ses
talents, sa vaillance,, sa candeur, la façon modeste
dont il remplissait les devoirs de son métier et donnait
l'exemple de toutes les qualités guerrières, l'avaient, dès
ses débuts, rendu populaire. Lorsque, après le combat
du 20 août 1793, il reparut la tête enveloppée d'un
bandeau, l'armée du Rhin le salua par des acclama-
tions. Trois ans avant Marengo, en 1797, le colonel
d'artillerie Dedon écrit que Desaix rappelle Bayard par
ses vertus civiques et militaires (2).
Mais Desaix n'était pas moins estimé et aimé des
ennemis. Tous ont vanté son humanité; tous ont senti
qu'il personnifiait mieux que quiconque ce qu'il y
avait de noble, de chevaleresque et de vraiment grand
dans la Révolution, et un historien allemand lui
applique le vers de Virgile :
justissimus unus
qui fuit in Teucris et servantissimus œqui (3).
(1) GoDRGAUD, II, 185; Martha-Beker, 23a et 277.
(2) Lavai.ette, I, 143; Dedon, Précis, 259.
(3) ScHLOssEB, Gesehichte des xviii Jahrhunderls, V, 621.
INTRODUCTION XLl
II
Desaix aimait les voyages. Lorsqu'il e'tait à Grenoble
et à Briançon sous-lieutenant au régiment de Bretagne
ou, comme il a dit, un e'tourdi de sous-lieutenant, —
et, ajoutait-il, il était alors avec 100 livres d'appointe-
ments mensuels aussi heureux que plus tard, lorsqu'il
était général de division avec 2,600 livres par mois, —
il parcourait les montagnes du Dauphiné. En 1789,
quand il était en garnison à Iluningue, il poussait
jusqu'à Lucerne. En 1790, il saisissait avec empresse-
ment l'occasion de venir à Paris avec le capitaine
Uuféron, pour se plaindre à l'Assemblée nationale de
la sévérité du colonel baron de Goëtlosquet. A l'armée
de Rhin-et-Moselle, durant les suspensions d'hostilités,
il voyageait, non pour son plaisir, — ainsi qu'il s'ex-
prime lui-même, — mais pour son instruction, rendant
visite à ses frères d'armes qui lui racontaient leurs
actions récentes (1), explorant les champs de bataille,
allant voir la forteresse de Luxembourg, la plaine
d'Aldenhoven et les coteaux de Wattignies.
Aussi désirait-il connaître l'Italie, connaître cette
armée qui remportait en Lombardie et sur le sol môme
de l'Autriche tant de victoires brillantes et inattendues,
connaître ce Buonaparte — d le nomme toujours ainsi
(1) C'est ainsi qu'il alla voir Marceau qui souliaite, dans une
lettre du 15 juin 1796 (Bonnal, 317), « le bonheur de le posséder
quelque temps. »
xur JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
pendant Tannée 1797 — que l'Europe regardait déjà
comme le plus grand capitaine qui fut jamais.
Savary a prétendu qu'il haïssait le Directoire et
devinait dans Bonaparte l'homme qui devait réprimer
l'anarchie et maintenir, rehausser même le prestige de
l'armée que les avocats tentaient d'affaiblir. Desaix ne
voyait pas si loin. Séduit par les talents de Bonaparte,
par la vigueur de ce génie impétueux, il se prenait à
souhaiter de servir sous lui. Il avait soif d'action et de
renommée. Quand donc, s'écriait-il au mois de février
1797, redeviendrait-il le voisin de son cher Saint-Gyr
et disputerait-il avec lui à qui ferait le plus de tapage
et aurait le plus de succès? A Strasbourg, durant sa
convalescence, dans les mois de mai et de juin, il
comparait Moreau et Bonaparte. Les victoires de
l'armée d'Italie ne hantaient-elles pas les imaginations?
Les bulletins qui retraçaient ses marches hardies et
ses combats acharnés ne causaient-ils pas, selon le
mot d'un contemporain^ une sorte d'éblouissement?
]\Ioreau, relatant les débuts heureux de sa campagne
de 1796, n'assurait-il pas au Directoire qu'elle pouvait
s'égaler à celle de Bonaparte? « On ne parle ici que de
Bonaparte, » écrivait le commandant de place d'Ander-
nach. Et, dès la fin de 1795, dans ses conversations
avec Desaix qui l'accusait de se laisser aveugler par
l'amitié, le capitaine d'artillerie Marmont ne disait-il
pas qu'il avait connu devant Toulon et à l'armée
d'Italie un homme du nom de Bonaparte et d'une
intelligence transcendante^ qui surpasserait les plus
grands capitaines si jamais la fortune lui donnait le
commandement en chef?
INTRODUCTION XMH
Certes, pensait Desaix, Moreau e'tait très bon ; mais
que de prudence et de circonspection! Avait-il l'acti-
vité, la rapidité, la décision de Bonaparte? Savait-il
seulement se défendre à Paris, dans les bureaux de la
guerre et dans le conseil du Directoire, contre les pré-
tentions et les empiétements de Iloche ? Un jour,
Desaix reçut à Strasbourg, dans sa chambre de malade,
la visite de Saint-C}T. Il déclara, à l'extrême étonne-
ment de son ami, qu'il s'attacherait peut-être à Bona-
parte : Moreau, disait-il, ne ferait jamais rien de grand,
et ses généraux ne joueraient auprès de lui qu'un rôle
très subalterne; la gloire de Bonaparte, au contraire,
serait si éclatante qu'elle rejaillirait sur ses lieutenants.
Lorsque sa blessure fut entièrement cicatrisée, il
annonça donc l'intention de se rendre au delà des
Alpes pour parcourir les champs de bataille et voir
ses camarades de l'armée d'Italie. Mais il voulait sur-
tout lier connaissance avec Bonaparte. Il pressentait
■ que la France, après avoir vaincu l'Autriche, se tour-
nerait contre l'Angleterre, qu'elle allait de nouveau
entreprendre l'extraordinaire et l'impossible, et quel
général, sinon Bonaparte, saurait mener les Français
et les entraîner, comme s'exprimait Desaix, à faire
cet impossible (1)?
Il avait d'ailleurs une mission à remplir. L'armée de
Bhin-et-Moselle était derechef dans une très cruelle
position. Pas d'habillement, pas de subsistances régu-
lièrement assurées, pas de solde; furieux de n'être pas
(1) Savary, Mémoires, p. Lacroix, I, 18; Saint-Cyr, Mémoires,
IV. 191; Maiitha-Bi;keh, 148, 162 175, 509; Lettres de L. de Vil-
liers, 74.
XLIV JOURNAL DE VOYAGE DU GENERAL DESAIX
payés depuis deux mois, les canonniers venaient
de se révolter, et Moreau craignait que le reste des
troupes ne suivît leur exemple. Le gouvernement ne
promettait rien, et le général n'avait plus qu'un espoir,
qu'une ressource : obtenir de la Souabe et de la
Bavière les contributions qu'il leur avait imposées
l'année précédente : « Si partie de ces fonds, écrivait-
il à Bonaparte^ ne nous rentrent pas promptement, je
ne sais comment sortir de l'embarras où je me trouve,
et il est impossible que notre situation actuelle dure
encore longtemps. Je profite de la convalescence du
général Desaix et du désir qu'il a de voir l'Italie et la
brave armée qui l'a conquise pour vous faire passer
des renseignements intéressants sur les contributions
qui nous sont dues par la Souabe et la Bavière (1). »
Bonaparte gardait rancune à Moreau. Il pensait au
mois de mai 1796 le joindre dans les montagnes du
Tyrol et pousser avec lui jusqu'au cœur de l'Autriche.
Au mois d'août, il croyait que Moreau serait maître
d'Innsbruck et il s'avançait à sa rencontre jusqu'à
Trente ; mais les revers de Jourdan arrêtèrent l'armée
de Rhin-et-Moselle au moment où elle s'apprêtait à
forcer les barrières du Tyrol. En 1797, Bonaparte, qui
comptait de nouveau sur Moreau, fut de nouveau déçu.
Il demandait avec instance au mois de mars que l'ar-
mée de Rhin-et-Moselle franchît promptement le fleuve;
sans quoi, disait-il, il serait hors d'état de se soutenir
longtemps; il s'impatientait, s'irritait. Il était en Alle-
(1) Martha-Beker, 502.
INTRODUCTION XLV
magne ; pourquoi Moreau n'y entrait-il pas et ne mar-
chait-il pas à grandes journées pour empêcher les
Impériaux de se jeter tous sur l'armée d'Italie? Pour-
quoi les vainqueurs de Rivoli étaient-ils seuls exposés
aux assauts de rAutriche"? Aussi, le 7 avril, convint-il
avec l'adversaire d'une suspension d'armes qui devait
durer d'abord jusqu'au 13, puis jusqu'au 20, et, le 18,
il signait les préliminaires de paix. 11 s'écriait que
l'armée du Rhin n'avait pas de sang dans les veines.
Elle l'avait abandonné; eh bien, il l'abandonnait, lui
aussi, et elle serait accablée par toutes les forces de
l'Empereur ! Ne pouvait-elle passer le Rhin tandis qu'il
passait le Tagliamento? Quelle campagne étonnante il
aurait faite si Moreau avait agi de concert avec lui, et
combien la situation de l'Europe aurait été boulever-
sée! (1)
II avait pourtant, en mars 1797, reçu des renforts
de l'armée du Rhin et de larmée de Sambre-et-Meuse.
Mais il les accueillit assez froidement et il tâcha dès
leur arrivée de les prendre en faute. Ces troupes
avaient une plus belle tenue et une meilleure discipline
que celles d'Italie qui ne connaissaient guère d'autre
devoir que celui de culbuter l'ennemi. Ronaparte criti-
qua leur conduite. Il assura que les généraux du Rhin
avaient peine à mettre de l'ordre parmi leurs demi-
brigades. Il blâma principalement la division Berna-
(1) Correspondance, passim, et E. Picard, Bonaparte et Moreau,
2-3. Bonaparte garda cette opinion; il jugeait que Moreau n'était
bon qu'à commander une division « Il me semble le voir, disait-
il à Sainte-IIdlène, bavardant et fumant sa pipe. » (Gourgaud,
II. 417-424.)
XLYi JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESA-IX
dotte : partout on se plaignait d'elle; elle pillait en Italie
de même qu'elle avait pille' en Allemagne, et Bonaparte
demandait pourquoi Bernadotte ne faisait pas d'exemple
et ne fusillait pas les délinquants (1). Mais les soldats
du Rhin se battirent aussi bien que ceux d'Italie, et le
i 6 mars, au passage du Tagliamento et devant Gradisca,
les uns et les autres rivalisèrent d'audace et d'héroïsme,
comme s'il s'agissait de décider de la réputation de
deux armées françaises, et non de vaincre l'Autrichien.
Ils ne cessèrent pas toutefois de se jalouser. Ceux
d'Italie vo3-aient avec humeur que d'autres vinssent
partager et leur gloire et leur solde : leur armée était
la seule qui fût payée en argent^ et, sur 183 francs que
le capitaine Thiébault touchait par mois, il donnait
100 francs à son père. Les officiers disaient que le
Directoire leur envoyait les troupes qu'il ne pouvait
nourrir; ils témoignèrent à leurs camarades d'Alle-
magne une sorte de défiance et refusèrent de frater-
niser avec eux.
Il y avait d'ailleurs entre les deux armées un anta-
gonisme d'opinion. Recrutée dans les départements du
Midi, l'armée d'Italie se piquait d'un ardent démocra-
tisme et se prétendait l'armée révolutionnaire par
excellence. Elle se moqua des façons honnêtes et polies
de la division Bernadotte où le mot de monsieur et non
de citoyen était employé. Il y eut des querelles, des
duels. Enfin, le 22 mai, à GoritZ;, où se trouvaient les
divisions Bernadotte, Masséna et Augereau^ éclata
comme une guerre civile. Des soldats de la 18« dirent
(1) Donapartc à Bernadotte; 26 mars 17'J7.
INTRODUCTION XLVii
aux grenadiers de la 61' : « Bonsoir^ messieurs les aris-
tocrates, ï et les grenadiers leur re'pondirent : « Bon-
soir, citoyens sans-culotles. » On échangea des coups
de sabre; les Masséna furent, dans leur lutte contre les
Bernadotte, soutenus par les Augereau. Des officiers
envoyés de part et d'autre se joignirent aux combat-
tants au lieu de les séparer. Une centaine d'hommes,
dont soixante Masséna, furent blessés. Les demi-bri-
gades menacèrent de se charger à la baïonnette. 11
fallut battre la générale, consigner tout le monde, et,
avant l'aube, Brune, qui commandait la division Mas-
séna, sortit de Gorilz. Là-dessus, le 27 mai, dans un
ordre du jour, Augereau déclara que le mot monsieur
semait le trouble, causait des rixes et faisait verser le
sang, et que, par suite, quiconque dans sa division
se servirait de ce mot verbalement ou par écrit,
serait destitué et chassé des armées de la Répu-
blique (1).
Les passions finirent par se calmer. Deux mois plus
tard, lorsque Desaix vit l'armée d'Italie, toute trace de
discorde était effacée, et, ni dans sa correspondance, ni
dans son journal, il ne parle de dissensions intestines.
Les succès remportés par l'armée du Rhin dans la der-
nière semaine d'avril avaient donné d'elle l'opinion
la plus avantageuse, ^"avait-elle pas traversé le Rhin
en plein jour, construit un pont sous le feu de l'artil-
lerie ennemie, et livré dans la m^me journée une série
de combats opiniâtres aux Autrichiens qui s'efforçaient
(l)Cf. Thiédailt, II, 102;MiOT,IJ71; RAruiAS, 11,363; Cachot,
Campagne d'Italie, 303.
XLViu JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
de la précipiter dans le fleuve? « Notre passage du
Rhin, mande Desaix à Reynier, nous vaut de la consi-
de'ration ; sans lui^ nous aurions eu de la peine à nous
présenter, mais il nous sauve. » Du reste^ lorsqu'il
arriva, l'armée du Rhin avait, comme les autres armées,
envoyé au Directoire une profession de foi jacobine,
f On se plaignait, ajoute Desaix, de ce qu'elle ne disait
rien; on Ta vue avec plaisir se prononcer et on lui a
su gré de la manière vigoureuse avec laquelle elle a
parlé (1). »
Ce fut le 27 juillet que Desaix entra dans Milan.
Bonaparte fit mettre son arrivée à l'ordre : « Le géné-
ral en chef avertit l'armée d'Italie que le général
Desaix est arrivé de l'armée du Rhin et qu'il va recon-
naître les positions où les Français se sont immorta-
lisés. » Partout où passa Desaix^ il reçut la visite des
chefs de brigade et des principaux officiers, et il ne
peut s'empêcher de noter dans son journal que ces
témoignages de respect et de sympathie sont vraiment
flatteurs. Il plut à tous ceux qui le virent par sa sim-
plicité, sa douceur, sa politesse et l'agrément de sa
conversation. On admira son tact, i II se conduisit,
rapporte Roguet, sans aucune des préventions
qu'avaient alors contre nous les autres armées, et sa
tenue fut une leçon pour ceux qui l'avaient pré-
cédé (2). »
Mais le jeune général fut déçu dans l'espoir qu'il
(1) Desaix à Rejnier, 3 septembre 1797.
(âj RoGi'ET, Mémoires, I, 419; cf. le témoignage de Marmont.
INTRODUCTION XLix
avait eu de connaître la campagne d'Italie dans tous
ses détails. Il ne recueillit que des anecdotes et ne put
rien apprendre de précis. L'armée, lui disait-on, avait
perdu devant Mantoue un fourgon qui contenait les
papiers relatifs aux deux mois les plus intéressants.
Les généraux et le chef de l'état-major s'enveloppaient
de mystère^ et Desaix se plaignait de n'en savoir pas
plus qu'auparavant.
Du moins, en voyant la contrée, comprit-il le genre
de guerre qui s'était imposé : pas ou presque pas d'en-
droit où mettre un escadron en bataille; d'un bout à
l'autre des fossés^ des marais, des vignes, des arbres
et des plantations de toute sorte. 11 ne fallait donC;,
comme écrivait Desaix, que des tirailleurs^ que des
colonnes, et on pouvait opérer sans inquiétude les
mouvements qu'on désirait faire, puisqu'on vivait aisé-
ment où l'on voulait, grâce à la richesse du pays et à
l'abondance du vin.
Quanta l'armée, pensait Desaix, elle avait combattu à
merveille, et sa valeur, excitée, exaltée de toutes ma-
nières, ne pouvait se peindre; elle était belle et bien
tenue; elle allait être habillée de neuf; l'argent ne lui
manquait pas. Mais sa cavalerie n'était pas forte, et ses
régiments ne comptaient, comme ceux de l'armée du
Rhin, que 250 à 350 chevaux. Les soldats n'avaient
pas une bonne nourriture : un pain mal fait, de
l'huile, quelques pois, tous les deux ou trois jours de
la viande. Aussi ceux qui venaient de l'armée du Rhin
regrettaient l'Allemagne où ils trouvaient chez leurs
hôtes du lard, des pommes de terre, des légumes de
toute espèce; en Italie, ils n'avaient que de la bouiUie
L JOURNAL DE VOYAGE DU GENERAL DESAIX
de maïs, le climat les travaillait et la moitié étaient
malades (1).
Il ne manqua pas d'étudier de près Bonaparte quil
rencontra d'abord à Milan, puis à Passariano. « Je
suis, disait-il à Reynier, enchanté de l'avoir vu. Vous
ne vous formez pas une idée de son caractère, de son
esprit et de son génie; c'est un homme bien admirable
et d'une vivacité, d'une vigueur au delà de ce qu'on
peut dire. » Et il ajoutait que Bonaparte poussait acti-
vement les négociations, que Bonaparte faisait aller le
cabinet autrichien et lui donnait de l'embarras, que
Bonaparte excellait dans la diplomatie comme dans la
guerre et finirait par dicter la paix malgré tout le
monde.
Entre temps, Desaix tâchait de s'acquitter de la
mission que Moreau lui avait confiée. Il peignait à
Bonaparte la situation de Tarmée du Rhin et Bona-
parte écrivait au Directoire que le tableau tracé par
Desaix n'était pas du tout rassurant.
Mais, lorsque Desaix le pria d'user de son influence
sur les plénipotentiaires autrichiens Merveldt et Gallo
pour faire payer les contributions promises en 1796 à
Moreau par la Souabe et la Bavière, Bonaparte se ré-
cusa. Il objecta qu'il était absorbé par d'autres soins,
qu'il ne pouvait entamer une négociation nouvelle.
(1) C'est ainsi que, dans son Journal, les soldats d'une demi-
brigade de Sambre-et-Meuse, couchés sur un peu de paille dans
un cloître de Côme, lui disent qu'ils ne sont pas à leur aise el
qu'ils regrettent celte bonne Allemagne où ils trouvaient tou-
jours quelque chose chez l'habitant.
INTRODUCTION Li
« Ses occupations du moment, remarquait Desaix_, ne
lui permettent guère de penser à nous. » Pourquoi,
d'ailleurs, Bonaparte aurait-il rendu service à l'armée
du Uhin ? Il n'he'sitait pas au même instant à l'afTaiblir.
Ses lieutenants avaient ordre d'incorporer les prison-
niers de l'armée du Rhin qui viendraient à celle
d'Italie, et Desaix dut protester, non sans vivacité;
remontrer à Bonaparte que Moreau perdait ainsi
nombre de soldats^ et qu'il avait pourtant, « avec bien
de la bonne foi^ » renvoyé à l'armée d'Italie tous les
prisonniers qui rentraient par Bàle sur le territoire
français. Mais, dans le même moment, Bonaparte ne
voulait-il pas enlever à Moreau i,5C0 hommes de
troupes à cheval? Il demandait à Desaix quels étaient
les meilleurs régiments de cavalerie de l'armée du
Rhin et il ne cachait pas son désir d'avoir à l'armée
d'Italie les carabiniers et le 4-= dragons. « Prévenez,
mandait Desaix à Reynier, prévenez le général Moreau
qu'il se défende; il ne faut pas donner des hommes
dont nous avons si besoin. »
Dès le dél)ut, Bonaparte n'intervint donc pas pour
obtenir de Merveldt et de (lallo le payement des sub-
sides. « Nous n'aurons pas un sac de nos contribu-
tions^ s'écriait Desaix dans un accès de décourage-
ment; Bonaparte et Clarke n'ont pas su les négocier;
ils mettent toujours les ambassadeurs autrichiens en
avant, et avec eux, cela n'ira pas; ils n'iront pas
donner des verges pour se faire foueltcr; ils seraient
bien buJis. »
Cependant, sans se lasser ni se rebuter, Desaix
revint à la charge. Moreau assurait que la situation de
LU JOURNAL DI-: VOYAGE DU GENERAL DESAIX
l'armée de Rhin-et-MoselIe empirait de jour en jour,
qu'elle était mal nourrie^ qu'elle n'avait pas reçu le
moindre fonds depuis cinq mois, que l'arriéré de sa
solde montait à quatre millions. Desaix invoqua de
nouveau le secours de Bonaparte. L'armée du Rhin,
jusqu'alors tranquille, sage, patiente, n'allait-elle pas,
sous le coup de trop longues soufTrances, céder au
dégoût et au désespoir? Et Bonaparte ne pouvait-il
« faire suivre » avec les plénipotentiaires autrichiens
cette négociation particulière des contributions de
Souabe et de Bavière?
Bonaparte avait conçu pour Desaix estime et amitié.
Il consentit cette fois à intervenir et, comme dit Desaix,
il s'occupa de tout. Il amorça, il engagea la négocia-
tion, et, après l'avoir engagée, il voulut que Desaix la
prît en main. « Il faut, écrivait Desaix à Reynier,
qu'elle soit suivie par nous-mêmes et qu'elle ne soit
suivie que par nous; elle nous revient tout entière. »
Le 17 septembre, Bonaparte et Clarke, en leur qua-
lité de plénipotentiaires français, chargeaient Desaix
de remettre des dépêches à l'Electeur de Bavière et au
duc de Wurtemberg, et de faire verser dans les caisses
du payeur général de l'armée de Rhin-et-Moselle le
produit des contributions imposées à l'Électeur de
Bavière et au cercle de Souabe par les armistices des
17 juillet et 7 septembre 1796. Il était autorisé à
€ prendre tous les arrangements qui lui paraîtraient
justes et propres à assurer le succès de l'affaire ».
Six jours plus tard, le 23 septembre, Bonaparte,
désormais seul plénipotentiaire, confirmait les pou-
voirs de Desaix et priait les négociateurs autrichiens
INTRODUCTION lui
de s'unir à lui pour que la Bavière et le cercle de
Souabe « missent plus d'empressement et de sollici-
tude à remplir les conditions de l'armistice » (1).
Après avoir reçu le 49 septembre à Udine des passe-
ports signés par les ministres Gallo et Degelmann (2),
Desaix prit le chemin de Munich et de Stuttgart. 11
n'avait parcouru que l'Italie du Nord et il souhaitait
de faire le voyage de Rome : « C'était, disait-il, l'af-
faire de deux mois, et de bien de l'argent^ mais je le
trouvais bien employé. » Une mauvaise fièvre qu'il
avait attrapée à Lodi et dont il souffrit vivement à
Pizzighettone et à Crémone, et l'urgente nécessité d'en
finir avec les négociations de Bavière et de Souabe^ le
déterminèrent à partir sans avoir vu Rome.
Desaix était très content, il avait grand espoir, il
trouvait que l'affaire « prenait un peu de tournure » et
il comptait que la négociation entamée « sous de très
(1) Cf. les lettres de Desaix à Reynicr, 3 et 18 septembre, et à
Bonaparte, 6 septembre 1797. (M.\nTHA-BEKER, 504-510.)
(2) Voici le texte de ce passeport :
« Wir endesgefertigte bovollmiiclitigte Ministt>rs Seiner Majes-
tiit des Kaisers Kùnigs von Hungarn und Bùhmea ertheilen
liiemit dem franzosisehen Division?gcneraIen Desaix samt sei-
nen Adjutanten und seiner Suite die Erlaubniss ûber Ala, Rove-
redo, Trient, Innspruck, Munolion, Augsburg seine Routhe zu
nebmon, um sicii zu der franzùsisclien Armce ain Ober-Rbcin
herfijgen zu kùnnen. Diesem zufolge wird Jedermann nacli
Standesgebûlir ersucht, erwiihnten franzùsisclien Generalen auf
obbenannter Routiie frei und ungebindert passieren zu lassen,
und im nùtbigen Falle allen Vorschub zu leisten.
« Gegeben zu Udine am 19ten Seplember 1797.
« Le marquis de Gallo,
« Vo.N Degelmann. »
UV JOURNAL DE VOYAGE DU GENERAL DESAIX
bons et vigoureux auspices » aboutirait heureusement.
Mais Bonaparte lui avait conseillé de se méfier, l'avait
assuré qu'il ne serait guère écouté. Dès que Desaix eut
quitté le sol italien, il fut partout, même à Munich,
même à Stuttgart, accompagné par un officier autri-
chien qui ne le quittait pas, et il ne put voir que des
Autrichiens ou des gens de leur parti. « J'étais, a-t-il
dit, environné despions; les Autrichiens sont d'habiles
gens pour les petites choses. »
Il échoua par suite dans sa mission diplomatique.
Les Français avaient en 1796 traité avec les États de
Bavière, non avec l'Électeur Charles-Théodore, et
l'Electeur refusait de ratifier la convention faite en son
absence. Desaix voulut remettre à Charles-Théodore
lui-même la lettre de Bonaparte qui, en sa qualité de
plénipotentiaire du Directoire, priait Son Altesse Séré-
nissime Électorale d'acquitter immédiatement la dette
qu'EUe avait contractée envers le gouvernement fran-
çais. On lui déclara qu'il ne verrait Charles- Théodore
qu'en présence du ministre d'Autriche, comte de
Seilern : il était conduit par un officier autrichien, il
devait être présenté par un ministre autrichien. Ce
fut donc Seilern qui remit la lettre à l'Électeur, et
l'Électeur fit dire à Desaix par son conseiller intime de
légation, M. de Brot, que l'objet de la dépêche était
trop important, qu'il répondrait soit au général Bona-
parte, plénipotentiaire de la République, soit au Direc-
toire. Desaix comprit dès lors que sa négociation ne
réussirait pas. Pourtant, il écrivit une note vigou-
reuse. Il menaçait le gouvernement bavarois de la
INTRODUCTION I-V
colère des armées françaises et de leur indiscipline; il
ajoutait qu'elles e'taient sûres du succès, si les hostilités
recommençaient, et que le Directoire ne souffrirait pas
qu'un traité conclu d'une manière aussi solennelle et
aussi conforme aux usages ne fût point exécuté. De
nouveau il reçut une réponse évasive : l'Électeur,
disait-on, ne s'était-il pas exprimé en termes clairs et
qui n'étaient nullement équivoques, nullement « sujets
à une interprétation sinistre »? Il eut une conférence
avec le chancelier baron de Hertliog et il essaya de
l'intimider; mais il avait perdu toute linfluence qu'il
aurait pu avoir; les gazettes allemandes annonçaient
qu'il était compromis, destitué; le ministère bavarois
redoutait et l'Autriche et les États qui ne manque-
raient pas « de se donner de l'autorité si le traité était
reconnu » . Après être resté quatre jours à Munich;, le
général, convaincu qu'il n'obtiendrait aucun résultat,
s'éloigna.
Il se rendit à Stuttgart, toujours escorté de son
officier autrichien. Le duc était absent et Desaix ne
put lui remettre la lettre de Bonaparte. Les États du
cercle de Souabe ne siégeaient pas. Là aussi, il était
impossible « d'espérer quelque chose ».
On devait donc renoncer à ces contributions dont
l'armée du Rhin aurait profité. Mais, sur ces entre-
faites, le gouvernement avait envoyé des fonds et les
troupes n'attendaient plus que la solde de deux mois.
L'artillerie avait reçu des chevaux. Les réquisition-
naires venaient renforcer les bataillons.
En tout cas, le voyage de Desaix à travers l'Alle-
magne n'avait pas été absolument inutile. Plusieurs
LVI JOURNAL DE VOYAGE DU GENERAL DESAIX
membres des États de Bavière lui avaient témoigné le
désir de secouer le joug autrichien, la crainte d'en-
courir par la conduite de l'Électeur la vengeance
des Français, et Desaix proposait, si les républicains
envahissaient l'Allemagne, de tirer bon parti de l'in-
fluence qu'avaient ces membres des États, et surtout
de donner l'Électorat au duc de Deux-Ponts, et, par
là, de « susciter un ennemi dangereux à TEmpereur ».
Sa mission eut d'autres conséquences encore. 11
comprit, et, selon sa fière expression,, il fit connaître la
grandeur de la nation française. Il avait vu de près
les intrigues, les petites passions et la médiocrité des
Autrichiens : leur armée était faible, incomplète; leurs
recrues manquaient de vigueur, leurs officiers sem-
blaient humiliés par les revers et croyaient que, si la
guerre recommençait, elle serait de nouveau malheu-
reuse. » Partout où j'ai passé, écrit-il avec orgueil, on
tremble au nom des Français, et je ne saurais trop
répéter combien il est superbe d'être Français en pays
étranger (4). »
Enfin, il avait connu Bonaparte et conçu pour le
vainqueur d'Arcole et le négociateur de Passariano
une admiration sans bornes. Certes, il affectionnait
cette armée du Rhin qu'il nommait avec Reynier
« notre brave armée ». Il aimait toujours et estimait
Moreau; il consentait à servir encore sous ses ordres,
et, lorsqu'il sut que le général était rappelé par le
Directoire, il eut de l'inquiétude, il souhaitait son
(1) Cf. les lettres de Desaix à Reynier et à Bonaparte, notam-
ment celle du 24 octobre 1797.
INTRODUCTION LVII
prompt retour. € Je lui suis attaché, disait-il; ce me
serait bien désagréable qu'il ne fût plus avec nous. »
Mais il avait fait amitié avec Bonaparte, et Bonaparte
ne devait plus l'oublier. « Ce sera, écrivait alors Desaix
au général en chef de l'armée d'Italie, ce sera un jour
bien agréable que celui où je pourrai vous rejoindre
et contribuer à l'exécution de vos utiles et superbes
projets; à présent que la gloire de l'armée du Rhin ne
peut plus s'augmenter, je désire concourir à la vôtre. »
Et Bonaparte, apprenant que le Directoire confiait à
Desaix le commandement provisoire de l'armée d'An-
gleterre, jugeait qu'il était impossible de choisir un
officier plus distingué. « Nous nous serions toujours
entendus, disait-il à Sainte-Hélène, par conformité
d'éducation et de principes; Desaix se serait contenté
du second rôle, et il aurait toujours été fidèle. »
III
Desaix avait coutume de noter ses réminiscences de
voyage dans des cahiers dont la plupart sont perdus.
C'est ainsi qu'il raconta son excursion de 4790 en
Suisse, et son séjour à Malte en 1799. Durant l'été de
1797, tandis qu'il traversait les cantons et visitait le
nord de l'Italie, il tint un journal.
Ce journal estconservéaux archives du ministère de
la guerre dans un cahier de format inégal, qui compte
près de cent cinquante pages. Desaix y retraça ses
ouvenirs, non pas sur l'instant, non pas le jour même
LVIII JOURNAL DE VOYAGE DU GENERAL DESAIX
OU le lendemain^ mais, ce semble, au bout de plusieurs
jours, après être arrivé à Udine (1). Tantôt, surtout au
commencement de sa relation, il développe son sujet
avec un certain soin. Tantôt, et principalement vers la
fin du cahier, il se hâte, se presse, faisant une sorte
de canevas, dressant la table des matières qu'il veut
traiter, se rappelant soudain qu'il a omis tel ou tel
trait et Pinsérant sur-le-champ, dessinant parfois à la
marge les choses dont il parle. Toujours il laisse
courir sa plume, et de sa fine et presque illisible écri-
ture il griffonne rapidement ses impressions. Aussi
serait-ce injuste de lui reprocher des faiblesses de
style, des négligences, des répétitions; son journal
n'est que pour lui et il était loin de penser qu'on l'im-
primerait cent ans plus tard.
Ce qui frappe tout d'abord, c'est l'admiration que la
nature, soit gracieuse, soit terrible, inspire à Desaix.
11 a vu plusieurs fois le Jura bernois^ et chaque fois
avec délices : selon lui, la nature, en présentant cette
chaîne de collines aux voyageurs qui veulent parcourir
la Suisse, a le desseinde les aguerrir. Lorsqu'il traverse
le lac de Lucerne, il s'étend sur de la paille au fond de
la barque, et « mollement couché, » il contemple les
montagnes avec ravissement. Il décrit la Reuss, sa
vallée, les effroyables éboulements de pierres qui se
(1) Lorsque, à l'article de Milan, il parle des fresques que les
Français ont emportées, il remarque qu'on les lève aisément à
Pompéi et à Herculanum, et que Monge lui a expliqué les pro-
cédés en détail; or, c'est à Udine qu'il s'entretient sur ce sujet
avec Monge, et il date du 13 et du 14 septembre, c'est-à-dire
d'Udine. des passages de son Journal.
INTRODUCTION LIX
sont produits sur ses rives, le fracas e'pouvantable
avec lequel elle se précipite de rochers en rochers;
c'est, dit-il, la perfection du théâtre de la terreur, et il
ajoute à la page suivante que cette rivière, qui semble
indomptable, finit par couler « douce et tranquille en
serpentant, faisant à peine un léger mouvement ».
Bientôt s'annonce l'Italie. De loin, Desaix entrevoit le
lac Majeur où le Tessin se jette après quelques replis,
comme s'il était « fâché de disparaître dans cette
grande masse »; puis il le voit de plus près, à travers
les détours du chemin; puis il le découvre en plein et
il pousse un cri de joie. Il est « transporté » à l'aspect
des coteaux chargés de figuiers, de grenadiers, de
citronniers, et, quand il s'embarque à Lugano pour
gagner l'autre bord du lac, il assure qu'il ne s'éloigne
qu"avec peine d'un si beau rivage. Le voilà à Côme et
sur la route de Milan. Mais l'Italie, la plaine d'Italie,
cette immense et magnifique plaine, ne se montre pas
encore. Dévoré d'impatience, Desaix cherche, demande
l'Italie, et vainement il regarde et « se crève les yeux »;
il n'aperçoit que des buissons, des arbres, des bois,
des canaux. Enfin, il arrive à Milan et là éclate son
enthousiasme. Quelles nuits agréables! Quel air frais
et pur! Quel ciel serein! Quelles heures charmantes il
passe à l'observatoire de la Bréra! Deux femmes qui
sont là se mettent à chanter, et leur voix est parfaite.
« J'en fus pénétré, écrit Desaix; je ne l'oublierai
jamais. » Pendant ce temps, les astronomes lui ex-
pliquent les phases de la lune, et ces abbés, Desaix
les juge si bons, si honnêtes, si doux, si vertueux
([u'il les prend pour des hommes du ciel qui ne
LX JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
sont jamais descendus sur une terre corrompue.
Son enthousiasme ne dure pas. Mais il observe curieu-
sement le pays et en représente avec exactitude les
aspects divers. C'est le Milanais, semblable à une vaste
forêt de bois taillis, plein de blé, de maïs, de chanvres
et de buissons, de cerisiers, d'ormes auxquels se marie
la vigne; c'est la Brenta sillonnée de barques et ses
rives riantes bordées de splendides villas; c'est la
région qui s'étend entre Pordenone et Valvasone,
« immenses prairies maigres coupées par quelques
petits bouquets d'arbres clairs. »
Mais, comme il dit, il n'y a que les villes qui soient
vraiment intéressantes. Il parcourt volontiers Padoue
aux arcades si commodes et si fraîches. Il admire à
Venise la place Saint-Marc et le Rialto, leurs riches
magasins, le joli effet que fait dans la nuit l'illumina-
tion des boutiques et des gondoles. Il remarque à
Trieste que la ville s'accroît, qu'elle sera dans peu de
temps très considérable : partout des maisons neuves^
grandes et belles; partout de grosses pierres de taille;
partout le bruit des charpentiers et des maçons.
Il s'intéresse aux choses les plus variées. Il aimait
le théâtre, et pendant son séjour à Paris, en 1790, il
avait connu Beaumarchais, fréquenté le Théâtre-Fran-
çais et applaudi Talma dans le Charles IX de Joseph
Chénier (1). Aussi décrit-il quelques-uns des opéras et
des ballets qu'il a vus à Milan, à Venise, à Udine. Les
danseuses lui plaisent, surtout les danseuses de gro-
tesques qui luttent à qui fera les sauts les plus hauts^,
(1) Martha-Bekeii, 34.
INTRODUCTION LXI
les plus prodigieux, et il les nomme les bouffons de la
danse. Mais il n'a pas l'engouement irréfle'chi de Sten-
dhal pour le théâtre italien : Stendhal s'extasie sans
mesure sur la Scala, sur ses loges, sur ses spectacles;
Desaix, plus froid, plus rassis, nous montre que ces
spectacles sont tristes, monotones, et que ces loges
sont étroites et obscures.
Il avait, dans ses loisirs de garnison, étudié la bota-
nique, et en 1790, durant son séjour à Paris, passé de
longues heures au Jardin du Roi. A Milan, à Mantoue,
à Padoue, il visite le jardin des plantes.
Il s'arrête devant les chefs-d'œuvre de l'art, et, mieux
que les voyageurs du temps, mieux que Cochin et que
La Lande, il apprécie plusieurs peintures, comme l'As-
saut de rOlympe de Jules Romain dans le palais du Tè,
à Mantoue, et le tableau de Véronèse qui représente la
victoire de Gontarini.
Il recherche les ressources de tout genre que ren-
ferme un pays. Dans son mémoire sur Tile de Malte, il
expose les produits du commerce et de l'agriculture,
les revenus des douanes, ce que rapporte la vente des
oranges. De même, dans ces pages sur l'Italie et la
Suisse. A Liestal, il note que les habitants font des
gants de peau et des bonnets de laine enjolivés de
rouge. Il s'entretient dans le Jura bernois avec les
vieilles gens de leur récolte et de leurs troupeaux. A
Hospenthal, il visite l'écurie de l'auberge pour savoir
quelle litière ont les bestiaux en un lieu où il n'y a ni
feuille ni paille, et il est surpris de trouver que c'est de
la mousse. II remarque en Lombardie que les cochons
sont noirs, qu'ils ont les oreilles basses et plates, la
LXII JOURNAL DE VOYAGE DU GENERAL DESAIX
peau presque rase et sans poil, et, dans le Mantouan,
que les bœufs ont des cornes immenses, toutes droites,
qui partent du dessus de la tête et semblent se tenir
par leurs racines. Il décrit le costume des habitants et
il dira, par exemple, que les femmes d'Aarbourg ont
une jupe si courte qu'elles laissent voir leur jarretière
quand elles sont debout, et leurs cuisses quand
elles se baissent; que les paysans du Milanais vont
pieds et jambes nus, sans autre vêtement qu'une che-
mise et des culottes. Rien n'échappe à son regard. Il
avait, comme a dit Larrey, l'esprit constamment en
éveil et voulait se rendre compte de chaque chose.
Les renseignements qu'il a recueillis sont parfois si
précis qu'on ne trouve nulle part, même dans les meil-
leurs guides de cette époque, certains détails qu'il
donne sur l'industrie et le commerce de l'Italie du
Nord.
Ses aperçus sur la vie intime des Italiens témoignent
de sa finesse et de sa sagacité.
Sans doute son républicanisme influe sur ses juge-
ments. Desaix n'est plus le royaliste constitutionnel
de 1792 ni le tiède républicain de 1793. Il blâme l'igno-
rance et la superstition des paysans de la Suisse; il
trouve que les couvents encouragent la fainéantise; il
applaudit à l'expulsion de Mallet du Pan qui n'écrit
que des <• infamies »; il ne parle qu'avec une sorte
d'horreur des « vieilles carcasses » de châteaux forts
qu'il voit sur les sommets des Vosges et du Jura et
qu'il regarde comme des repaires d'oppresseurs; s'il
rencontre un prêtre émigré qui l'assure que le pays
INTRODUCTION LXiil
des Ligues grises est le plus démocrate du monde sans
en être plus heureux, « un prêtre royaliste, note le
général dans son cahier, devait tenir ce langage. » Il
déteste donc les nobles ou les riches de Milan. Au
cimetière, lorsqu'il remarque que les illustres familles
de la ville ont chacune leur caveau et leur terrain,
« ils ont beau faire, s'écrie Desaix, ils ont beau se
séparer des autres ; après leur mort, ils n'en sont pas
moins oubliés et confondus! »
Mais il a peut-être raison de mépriser ces nobles
milanais. Ce sont eux, dit-il, qui ont perdu leur pays.
Ils ne tiennent en honneur ni les sciences ni les arts.
Ils ne payent pas l'habitant et ne lui donnent que ce
qu'il faut strictement pour vivre. Une foule de domes-
tiques humbles et rampants, un peuple déguenillé qui
se nourrit de maïs, voilà le Milanais. Quelle pauvre
espèce d'hommes! Quelle nation dégradée!
Il dirait donc, comme Stendhal, que les Milanais de
1797 ne savaient rien désirer avec force (4). Toutefois il
a des vues que Stendhal n'a pas. Stendhal prétend que
les riches Milanais étaient heureux et que jamais riches
n'ont en aucune contrée plus doucement vécu. Desaix
juge qu'ils n'ont que le luxe de l'ostentation extérieure,
qu'ils ignorent les agréments réels de l'existence, la
table, les bains, les bons lits, l'élégance du costume, et
la façon même de se garantir du froid. Quelle est la
journée d'un Italien opulent, qu'il soit du Milanais ou
de la terre ferme? Il se lève tard, et, après avoir fait sa
(1) Chartreuse de Parme, 6; cl'. Rome, Naples et Florence,
409.
LXIV JOURNAL DE VOYAGE D U GENERAL DES AIX
toilette, il va dans les cafés demander à ses amis des
nouvelles de leur santé; puis il dîne et dort; à 5 heures,
il monte dans sa voiture qui le conduit près d'un café;
il prend des glaces. Il se rend de 10 heures à minuit
au théâtre où il mange et boit sans s'intéresser au
spectacle; enfin, il se couche.
Desaix reproche aux Italiens leur mollesse, leur
paresse, leur vie monotone. Leur bonheur, c'est d'avoir
des loges à eux et des cafés où ils s'assemblent : ils
pourraient faire une chère délicieuse et ils n'en ont
cure; ils ne soignent ni leurs fruits ni leurs légumes;
ils ne prennent même pas la peine de mettre leur vin
en bouteilles et de le tenir au frais; ils n'engraissent pas
leur volaille ; ils n'aiment ni à se baigner ni à se pro-
mener (1). Et, sur ce point, Bonaparte partage l'opi-
nion de Desaix ; il n'a pas assez d'épithètes pour carac-
tériser l'effémination du peuple italien; c'est un peuple
superstitieux, un peuple énervé^ lâche, qui n'a pas le
goût des armes, un peuple pantalon. Il a quinze cents
Italiens à son armée, et ce sont quinze cents polissons
qui pillent et qui ne sont bons à rien (2).
Avant tout, les choses de son métier, les choses de
la marine et de l'armée intéressent Desaix. Comme
Bonaparte, comme Saint-Cyr, il voulait d'abord être
(1) M. DE RÉMusAT décrit de même à. sa femme (Mévi., II, 1.39)
le genre de vie des Milanais, « leur ignorance de tous les agré-
ments de la société « et « leur manque absolu des jouissances
de la vie de famille » .
(2) Voir sa lettre du 7 octobre 1796 au ministre des relations
extérieures.
INTRODUCTION LXV
marin. Dans son enfance il lisait avidement les livres
de voyages, et les exploits de Duquesne et de Duguay-
Trouin avaient enflamme' son imagination. A l'école
militaire d'Effiat, en 1781, il enviait le sort de deux
de ses camarades qui partaient « pour aller à la ma-
rine ». Après les préliminaires de Léoben, lorsqu'il
crut les hostilités terminées sur le continent, il eut
l'idée de servir sur les flottes françaises et il deman-
dait combien de temps il faudrait pour devenir un
bon officier. Il n'avait pas encore vu la mer en 1797;
aussi, il se hâte d'arriver à Venise; il ne se lasse pas
de contempler l'Adriatique: il goûte l'eau salée, il
analyse son odeur, il remarque les brillantes étincelles
qui jaillissent du flot agité par la rame. Durant son
voyage^ à Venise et à Trieste, il examine avec soin les
navires de guerre; il les visite minutieusement du
haut en bas; il parcourt la cale, le premier et le second
pont, les chambres; il s'arrête devant les bâtiments qui
portent le nom des généraux morts dans la récente
campagne, le Laharpe, la Muiron, leStengel, sans penser
que dans trois ans un vaisseau de 74 s'appellera, et
pour la même cause, le Desaix.
Il étudie attentivement certains champs de bataille.
Dans les pages consacrées à Lodi, il décrit le célèbre
pont de bois, la rue qui forme son extrémité, la demi-
lune, l'ouvrage à corne, les deux coudes que fait l'Adda,
les saules qui coupent sa rive droite. Lorsqu'il arrive
à Mantoue, il est « tout yeux pour bien juger et regar-
der », et il note que la place n'a qu'une mauvaise
enceinte, que ses dehors ont peu d'étendue, que les
eaux constituent presque son unique boulevard.
Lxvi JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
La fortification l'attire. Il s'était à Kehl, à la fin de
4796, familiarisé avec la défense des places; il avait
alors conversé longuement avec Boisgérard; il avait
même pris en 1797, à la direction de l'artillerie de
Strasbourg, des leçons de dessin linéaire. Pendant son
voyage en Italie, à Pizzighettone, à Palma-Nova, ail-
leurs encore, il remarque l'état des ouvrages, recherche
si les fossés sont pleins d'eau et si les remparts sont
casemates, s'il faudra beaucoup de temps et de travail
pour réparer les bastions dégradés et les chemins
couverts effacés. Il s'entretient avec Ghasseloup-Lau-
bat, le commandant en chef du génie, le grand ingé-
nieur de l'armée d'Italie, — et le grand ingénieur de
l'époque napoléonienne, — celui qui conduisit tous les
dèges, et Chasseloup expose à Desaix quelle ligne
protégera le mieux les frontières de la République
cisalpine^ et quelles sont les mesures de précaution
ordonnées par ce Bonaparte qui joint la prudence à
Taudace (1).
Les mœurs de l'armée d'Italie revivent dans le
Journal de Desaix. Certes, c'est une armée ardente,
fière, exaltée; elle se plaint de languir dans l'oisiveté,
de ne pas tirer des coups de fusil^ et Desaix s'étonne
de l'exagération, delà fermentation de toutes ces têtes.
(1) « Le général (c'est-à-dire Bonaparte), écrit Chasseloup dans
une lettre inédite du 3 avril 1797, le général joint aux qualités
les plus brillantes mie très grande prudence pour ses derrières;
depuis Coni jusqu'à Klagenfurt, toutes les rivières ont des ponts,
couverts par des ouvrages, et toutes les places sont mises en
état de défense. »
INTRODUCTION Lxvil
Une demi-brigade ne vient-elle pas dire à Bonaparte
qu'elle s'ennuie et qu'il lui faut des éve'nements? Mais,
puisqu'il y a trêve, cette armée jouit de la trêve, et,
tout en regrettant de ne plus se battre, elle est, dit
notre général, très gaie et très contente; elle s'amuse
bien, elle danse le soir dans les cafés avec les femmes
du pays comme les soldats que Desaix voit à Cone-
gliano : elle fait l'amour.
Dès que Desaix met le pied à Côme, sur le sol italien,
il voit des officiers français assis dans de brillantes
voitures à côté de jolies femmes; tel « fut pour nous,
écrit-il, le prélude du bonheur de l'armée d'Italie », et
voilà ce qu'il rencontre d'un bout à l'autre de son
voyage.
Chacun a sa chacune. Bonaparte fait venir José-
phine; il n'aime qu'elle, et il danse l'allemande avec
elle dans les bosquets de Mombello. Toutes les dames,
disait-il plus tard, étaient à la disposition du libérateur
de leur patrie; il les dédaigna, même la Grassini qu'il
se paya dans la seconde campagne.
Ainsi que Bonaparte, quelques officiers supérieurs,
LeclerCj Léopold Berthier, Lannes, Vial, ont leur
femme avec eux. Certains, comme l'adjudant-général
Roze, ont emmené de France leur maîtresse, et, un
après-midi, Joséphine et Pauline s'amusent à compter
les dames de leur cercle qui sont mariées de la main
gauche.
Desaix nomme les Françaiso.s qu'il vit à Milan,
et, entre autres, Pauline Bonaparte, Mme Hamelin,
Mme Regnaud de Saint-Jean-d'Angely. Il dit de Pau-
line que c'est une très belle femme; de Mme Ilamelin,
LXVIII JOURNAL DE VOYAGE DU GENERAL DESAIX
qu'elle a les yeux noirs et qu'elle est jeune, jolie, vive;
de Mme Regnaud, que c'est une femme à vapeurs fré-
quentes — et Thiébault rapporte en effet que Mme Re-
gnaud prétendait à la sensibilité parce qu'elle avait à
tous instants des attaques de nerfs et qu'elle semblait
mourante, bien qu'elle tînt tête, en fait de plaisir, à
tous les grenadiers de France.
Mais nombre de Français s'attachent à des Italiennes.
Les fournisseurs et entrepreneurs de vivres entre-
tiennent des actrices, et Auzou protège la célèbre
chanteuse Billington. Brune est l'amant de la Berti-
notti; Franceschi, d'une danseuse de Milan; Kilmaine,
de Mme Pellegrini; Victor, d'une Romaine. Le beau
Marigny, couvert de diamants, mène au café de Trévise
une demoiselle vénitienne, fille d'un noble ruiné, qui
s'est engouée de lui, et à ce même café Desaix trouve
le général Beaumont accompagné de sa maîtresse, une
Autrichienne vieille, laide, plate, fardée, mais extrê-
mement polissonne et qui parle très bien le français.
La comtesse Dotti reçoit, écrit Desaix, les hommages
de Colbert; mais elle flirte en même temps avec Thié-
bault, et, si elle n'était surveillée de fort près, elle
tomberait dans les bras de l'officier qui, nous dit
Desaix, a la figure douce et la physionomie agréable.
Berthier — que Desaix nous peint « petit, gros,
riant toujours, très affairé » — Berthier aime passion-
nément Mme Visconti, cette Visconti qui joint la grâce
française à la beauté romaine et qui, à trente-cinq ans,
éclipsait encore les femmes les plus jeunes et les
plus fraîches; il fait pour elle mille folies; il lui donne
alors un diamant de cent mille francs, présent de
INTRODUCTION lxtx
Bonaparte^ et plus tard, en Egypte, il adore au fond
d'une tente réservée le portrait de sa déesse, lui brûle
des parfums, l'entoure de tapis, de châles, de cache-
mires du plus grand prix; si bien qu'en 1811, une
dame, voyant les soins qu'il prodigue à son idole,
assure qu'elle est pénétrée d'attendrissement, qu'il n'y
a rien de si doux, de si parfait, qu'elle voudrait avoir
sur la fin de sa vie un ami semblable. Et pourtant, la
Visconti se moque de Berthier; elle lui avoue ses
infidélités, lui conte qu'elle a eu Elleviou et que le
chanteur était charmant, mais avait un drôle de goût!
Murât courtise toutes les femmes, non seulement
cette Mme Ruga mentionnée par Desaix, mais la com-
tesse Gerardi, sœur des généraux Lechi, qui passait
pour la plus jolie femme de Lombardie et dont Sten-
dhal a vanté les beaux yeux, les plus beaux yeux de
Brescia. « Combien de fautes, s'écriait Napoléon,
Murât a commises pour établir son quartier dans un
château où il y eût des femmes! 11 lui en fallait tous
les jours; aussi, pour éviter cet inconvénient, je tolé-
rais qu'un général eût avec lui sa catin. »
A vrai dire, nos officiers jugent que les Italiennes
n'ont pas la vivacité piquante des Françaises du Midi.
Mais elles ne sont pas cruelles, et leurs scrupules,
quand elles en ont, durent peu. Un colonel obtient les
faveurs d'une dame; il la voit soudain se refroidir; il
n'y comprend rien. Un jour, elle lui saute au cou :
elle est déchargée, descaryata. Elle vient de se con-
fesser, elle a communié, et, absoute, purifiée, elle
peut recommencer. « Avec les Italiennes, écrit un
officier, on va vite en besogne : il suffit de leur plaire.
LXX JOURNAL DE VOYAGE DU GENERAL DESAIX
Les maris ne sont pas gênants. » Et il raconte que
Demarçay, allant de Turin à Mantoue, commander
l'artillerie, emmène une Turinoise, la jolie Mme F... :
i En France, on crierait au scandale, à l'abomination;
en Italie, les mœurs sont différentes ; on n'y fait pas
attention. »
Pourtant, ces bonnes Italiennes ont parfois ce que
Desaix nomme le venin de l'amour. « Lorsqu'elles
vous font un cadeau, remarque un chef de brigade,
on s'en souvient longtemps. » Et Courier assure que
les Français de 1796 et de 1797 qui, sans précaution,
usèrent des femmes du pays, coulèrent des jours fort
désagréables. Le pauvre Louis Bonaparte en sut
quelque chose.
Desaix cite ainsi dans son Journal plusieurs des
beautés milanaises que vantera Stendhal. Trois ou
quatre années plus tard, en 1800 et en 1801, d'autres
Français sont à Milan : Auguste Petiet, Martial Daru,
Joinville, Mazeau, Dervillé, Stendhal-Beyle. Mais le
personnel féminin n"a pas changé, et les Milanaises
sont encore les mêmes, faciles et, comme dit Desaix,
aimant les plaisirs. L'auteur du Journal ne mentionne
pas la femme du médecin Pietragrua; cette belle Pie-
tragrua qui fut la maîtresse de Joinville et que Beyle
vint exprès conquérir à son tour dix ans après; cette
Pietragrua moins gracieuse en 1811 qu'en 1801, mais
plus majestueuse, toujours superbe, toujours spiri-
tuelle, et que Stendhal allait voir en faisant des mou-
linets avec sa canne « comme un homme du grand
monde et un homme à femmes », et en se répétant,
pour s'exciter, qu'il portait le même pantalon le jour
INTRODUCTION LXxi
OÙ il livrait bataille à la comtesse Palfy. Mais peut-être
cette Angelina Pietragrua e'tait-elle à Milan en 1797
quand Desaix y passa, et commençait déjà la série de
ses françaises amours.
Au reste, les Autrichiens donnent l'exemple. Le
prince Belgiojoso, naguère colonel du régiment de ce
nom, et le père du général Alcaini ont pour maîtresses
les deux sœurs, les deux actrices Marianne et Elisa-
beth Gafîorini. Le colonel Merveldt^ un des deux plé-
nipotentiaires de l'Autriche, obtient les faveurs de son
hôtesse; l'autre, l'ambassadeur de Naples, le marquis
de Gallo, a conquis le cœur d'une jolie femme d'Udine,
et il la mène au café, il la fait dîner avec les généraux
des deux armées, et à la fin du repas, par une échappée
plaisante, comme dit Desaix, il l'entraîne dans sa
chambre malgré le cavalier servant (1).
L'armée d'Italie, telle qu'elle paraît dans le Journal
de Desaix, mène donc joyeuse et folle vie. Elle a de
l'or à foison. « Ici, écrit le colonel Dupuy, tout le
monde vole. » Les soldats jouent gros jeu dans les
cafés de Milan et tirent de leur poche des poignées
d'écus. Des généraux, des adjudants-généraux amas-
sent une fortune. Glarke, dans son grand rapport au
Directoire, nomme les plus coupables en se servant de
(1) Pugei-Barbantane, Mémoiret, 182, 196; Gourgaud, II, 53;
I, 132, 307, 585; Thiébailt, Mémoires, II, 112; III, 313; V, 322;
Trolard, De Monienotte à Arcole, 388; d'Espinchal, Souvenirs
militaires, I, 192; PglissIer, le Portefeuille de Mme d'Albaiiy,
107: BouLART, Mémoires, 80; d'IIauterive, Lettres d'un chef de
brif/ade, 44; Courier, lellre du 8 janvier 1799; Stenkhal, Vie de
Napoléon, 139, di Journal, passim.
LXXii JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
formules discrètes; il dit, soit qu'ils aiment beaucoup
l'argent, soit qu'ils aiment un peu l'argent, soit sim-
plement qu'ils aiment l'argent, et il cite Masséna, Au-
gereau, Cervoni. Lannes, Vial, Lanusse, Murât, Cha-
bran, Franceschi, Lorcet, Galeazzini, Kellermann fils,
Meynier, Davin, Dugommier fils, sans s'indigner qu'il
y ait à la tête des troupes de la République tant de
pillards et de fripons. Avant tout, il faut vaincre.
Chasser, renvoyer des hommes entachés d'improbité,
mais pleins de bravoure et de talent, ne serait-ce pas
désorganiser l'armée? Qu'ils désirent s'enrichir; qu'ils
combattent pour satisfaire leur cupidité; qu'ils soient
mus par leur passion personnelle et non par leur patrio-
tisme, qu'importe? Ils sont utiles, indispensables;
sans eux, le gouvernement ne pourrait soutenir et
terminer la lutte contre l'Autriche, et la raison d'État
prime toutes choses. Voilà ce que pense Glarke, et
voici ce que pense Bonaparte. Après Arcole, Bona-
parte déclare que le courage et le dévouement de ses
lieutenants sont sans exemple^ et il irait leur chicaner
les profits qu'ils tirent de la guerre, il n'userait pas
d'indulgence envers ceux qui versent leur sang pour
rehausser sa gloire I Et l'armée de Rhin-et-Moselle,
l'armée de Desaix, n'offrait-elle pas le même spec-
tacle? Le représentant Haussmann n'assurait-il pas
qu"il aurait mille faits déshonorants à prouver, et que
des chefs, des officiers généraux, Duhesme, Delmas,
Vandamme, Taponier, Lambert, se permettaient de
piller et de voler (1)?
(1) Voir la lettre de Glarke au Directoire, 20 décembre 1796
(A. Dry, Soldats ambassadeurs, II, 26-35), et celle de Haussmann,
INTRODUCTION Lxxiii
Desaix, lui, note que l'adjudant-général Solignac est
« pillard à l'excès », et Thiébault dit, en effet, que Soli-
gnac faisait de l'argent par tous les moyens pour le
compte de Masséna, afin d'en faire pour son propre
compte, et qu'il rapporta d'Italie quatre cent mille
francs en or.
11 note quAugereau, entrant au mont-de-piété d'une
ville de Romagne, remplit ses poches de diamants et
d'objets précieux, puis plaça une sentinelle qu'il accusa
du vol et qu'il fit fusiller (1).
Il note que Junot toucha cinquante mille livres en
Romagne et que Marigny a fait de bonnes affaires.
11 a, d'un crayon rapide, dessiné le portrait de
quelques officiers.
Il ne se contente pas de décrire leur physique, de
dire s'ils sont laids ou jolis garçons, s'ils sont grands
ou petits, gros ou maigres, s'ils ont le teint pâle ou
bilieux ou basané, la figure ridée ou marquée de petite
vérole ou semée de taches de rousseur — et ces détails
ont souvent un grand prix.
18 juin (Du Casse, Vandamme, I, 313). Napoléon ne disait-il pas
en 1809, au roi de Wurtemberg qui demandait pour ses troupes
un autre chef que Vandamme : « La grande all'aire est de
triompher; je ne me dissimule pas les défauts que Vandamme
peut avoir, mais, dans le grand métier de la guerre, il faut
supporter bien des choses »?
(1) Mais n'est-ce pas Augereau qui, à Vérone, au cabinet des
médailles du palais Bevilaqua, met dans ses poches toutes les
monnaies d'or et d'argent en disant qu'il est l'ennemi juré de
la superstition ? (>)7^TO. de Landrieux, chap. xliv; cf. Tiiolahi),
De Montenotte à Arcole, 386.)
Lxxiv JOURNAL DE VOYAGE DU GENERAL DESAIX
II nous révèle leur caractère : Bruyère a l'air fier et
dédaigneux; Colbert est honnête et bien élevé; Miollis,
doux et simple.
II apprécie leur mérite et prononce sur plusieurs
d'entre eux un jugement sévère : Motte est digne de
confiance et d'estime, Ménard n'a pas de grands
moyens, Chevalier ne sera jamais qu'un pauvre
homme.
Tous ces portraits sont, dans leur brièveté, exacts
et justes.
II y avait alors à l'armée d'Italie un général d'artil-
lerie, nommé Verrières^ qui manquait d'énergie et qui,
en 1814_, au blocus de Landau, passait le temps à des
commérages : Desaix le perce à jour dès 1797; ce n'est
qu' « un brave homme (1) ».
Le chef de brigade Boussard, le futur général qui,
en Espagne, donnera des preuves éclatantes d'ineptie
et ne saura ni donner ni comprendre un ordre, Desaix
le note ainsi : « est sans éducation et ne paraît pas
grand génie. »
II écrit sur Augereau les mots suivants : « Soldat à
peu près, vantard beaucoup, » et, de même, Marmont
qualifie Augereau de hâbleur: de même Thiébault
assure qu'Augereau était un homme ordinaire à qui
l'impétuosité et un certain instinct tenaient lieu du
génie de la guerre, et qu'il semblait à la tête des troupes
un tambour-major, un prévôt de salle, un recruteur
du quai de la Ferraille (2).
(1) A. Ghuquet, l'Alsace en 1814, 295.
(2) Desaix, de retour à l'armée de Rhin-et-Moselle commandée
par Augereau, et non par Moreau, parle dans une lettre à Bona-
INTRODUCTION Lxxv
Il a parfaitement caractérisé ce Dupuy qui com-
mandait l'intrépide 32' demi-brigade : « Très brave,
mais tète chaude et bien révolutionnaire; il n'est pas
aimé; il est roide et dur et peu honnête avec Toffi-
cier. » Et, en effet, Dupuy se faisait remarquer par la
fougue de ses sentiments jacobins; il traitait Menou
de coquin et Dufresse de bon bougre: il écrivait à Ber-
thier qu'il s'honorait du titre de factieux; il souhai-
tait au banquet du 10 août 1797 que la minorité des
Conseils pût « former une Montagne d'où partirait la
foudre qui de ses coups écraserait la majorité conspi-
ratrice » . Mais, comme remarque Desaix, il n'avait pas
lafFeclion du soldat, et, le 28 juin, les sergents-majors,
sergents et fourriers de sa demi-brigade avaient pro-
testé dans une lettre à Rampon contre ses actes arbi-
traires, l'accusant de hauteur et de despotisme, lui
reprochant de mépriser les sous-officiers, de les avilir
et de les condamner au gré de ses caprices. Bien des
années plus tard, Thiébault ne disait-il pas que Dupuy
était ardent, vigoureux, crâne et l'un des plus terribles
hommes de France, l'épée ou le sabre à la main, mais
très caustique et assez mauvais homme (1)?
D'autres personnages que Desaix nous présente dans
parte du nouveau général, el, à travers ses réticences, on sent
qu'il a confiance dans l'armée, non dans le général en chef; il
ignore « ce que seront les plans généraux », et Bonaparte con-
naît ceux qui les feront; c'est sur la bonne volonté de tous qu'il
faut compter.
(1) Cf. Thiébaui.t, II, 5, 29, 35, 116, 127, 133; Gachot, Cam-
pagne d'Italie, 390; Trolard, De Rivoli ù Magenta, 196; Dupuy
à Berthier, 3 septembre 1797. (A. G.)
LXXVI JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
son Journal, n'appartiennent pas à l'armée. Ce sont
des artistes : Gianni l'improvisateur, petit, bossu, rail-
leur, plein de moyens, et qui passe à cette e'poque pour
le plus habile poète de l'Italie; le sculpteur Ceracchi
qui faisait alors le buste de Bonaparte; le peintre Ap-
piani aux yeux noirs et au visage bourgeonné; le
peintre Gros, jeune, joli, charmant, qui, selon Sten-
dhal, au mois de mai 1796, avant l'entrée de Bona-
parte, a dessiné sur une table de café, au dos d'un
menu, une caricature qui courut tout Milan : l'archi-
duc spéculait sur les grains; Gros lui prêtait les traits
d'un homme obèse auquel un soldat français ouvrait
d'un coup de baïonnette le ventre d'où sortait, au lieu
de sang, une incroyable quantité de blé (1).
Ce sont les membres de la commission des arts t
outre Gros, Monge aux sourcils épais; Berthollet au
long nez, à la figure douce et ridée; Berthelemy;
Tinet; tous « estimables, honnêtes, vertueux ».
C'est Marina Querini-Benzon dont Stendhal vante en
iSil l'esprit et la grâce; l'auteur de Rome, Nap/es et
Florence ne dit- il pas que les plus brillants salons de
Paris sont bien insipides et bien secs, comparés à la
société de Mme Benzon?
C'est la charmante Isabelle Albrizzi-ïeotochi. Près
de Trévise, dans la villa de Gordigiano aux grandes et
ombreuses allées, Desaix voit avec plaisir cette Mme Al-
brizzi que Byron appelait plus tard la Staël vénitienne
et qui tint à Venise un salon presque aussi renommé
que celui de la comtesse d'Albany à Florence. Cette
(1) Stendhal, Chartreuse de Parme, 6.
INTRODUCTION Lxxvii
Grecque de Corfou savait recevoir son monde et lais-
sait ses hôtes exprimer librement leurs opinions.
Desaix la de'peint comme une aimable femme, très ins-
truite, avise'e, et il la montre tantôt occupe'e d'une
« petite ménagerie » que Pindemonte a plaisamment
célébrée, tantôt conversant avec le général Fiorella qui
lui fait la cour (4).
Parmi ces « intellectuels », Monge surtout attire
Desaix; et Monge, en effet, étonne, éblouit les généraux
de l'armée dltalie, non seulement, comme dit Desaix,
par ses excellentes qualités, mais par l'étendue et la
variété de ses connaissances, Bonaparte le charge,
ainsi que Berthier, de porter à Paris le texte définitif
du traité de paix : « Monge, écrit le général en chef,
a acquis une part distinguée dans mon amitié. » Et il
prie le Directoire d'accueillir avec une égale distinc-
tion le guerrier et le professeur, qui tous deux, cha-
cun à leur manière, illustrent la patrie (2). N'est-ce
pas Monge qui, pendant le séjour de Bonaparte à Pas-
sariano, lui propose l'expédition d'Egypte? « La pre-
mière idée de ce projet, témoigne Miot, est issue du
cerveau de Monge. » A Venise et surtout à Passariano,
Desaix ne cesse donc de s'entretenir avec Monge. Le
savant lui raconte ses débuts à Paris, ses relations avec
(1) Cf. Dejod, Madame de Staël et l' Italie, lZ-15, et Malamani,
Isab. Teotochi Albrizzi.
(2) Correspondance, n» 2306; cf. Miot, Mémoires, I, 217. « Si
vous ttiez dans ce pays-ci, écrit Desaix à Reynier, vous vous
amuseriez bien, car vous y verriez beaucoup d'iiommes bien
inti'ressaats et instruits avec lesquels vous causeriez avec plai-
sir. » Il met évidemment Monge au premier rang de ces
« hommes bien intéressants et instruits ».
Lxxviii JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DES AI X
Vandermonde et d'Alembert qui semblait nourrir
contre Rousseau une jalousie profonde. Il lui décrit
les villes d'Italie, Rome, Naples, les ruines de Pompéi
et d'Herculanum, les e'ruptions du Vésuve. Il lui dé-
montre les dangers dont le Pô menace la Lombardie.
Il lui analyse le livre de Dupuis sur VOrigine des cultes
et lui développe ses idées sur le rôle de Jésus-Christ.
Il lui explique la façon d'imiter les antiques, de damas-
ser les sabres, de fondre les obus.
Outre Monge, deux personnages fixent l'attention de
Desaix. Ce sont les deux hommes à qui le Directoire a
confié la mission de négocier la paix : Clarke et Bona-
parte.
Desaix avait connu Clarke à l'armée du Rhin. En
1793, l'un et l'autre s'étaient signalés à Rûlzheim, et, le
surlendemain de ce combat, l'un et l'autre avaient eu
de l'avancement; pendant que le capitaine Desaix rece-
vait le grade d'adjudant-général lieutenant-colonel, le
lieutenant-colonel Clarke, du 2^ cavalerie, qui, durant
l'affaire, avait mis pied à terre et pris le fusil d'un
blessé, était nommé général de brigade. Aussi, Clarke,
si diplomate qu'il soit, et bien qu'il se tienne d'abord
sur une grande réserve, s'ouvre entièrement à Desaix.
Il lui raconte son mariage, qu'il a été aimé d'une An-
glaise, qu'il a d'elle une fille, mais qu'elle l'a quitté
pour vivre dans la retraite. Il lui raconte comment il
est venu en Italie : Carnot a proposé de l'envoyer à
Vienne et les collègues de Carnot font agréé sur-le-
champ. Seul, Barras, dont le caractère est t brusque,
dur, peu agréable », élève des objections. Enfin Clarke
se met en route; Carnot l'embrasse au départ; les
INTRODUCTION LXXIX
autres lui font bon viisage; Barras, qui ne l'accepte qu'à
contre-cœur, pousse un < rire plaisant de protection » .
Mais Clarke compte, sa mission remplie, obtenir une
superbe place. Certain incident, à vrai dire, le con-
trarie fort, — Desaix parle évidemment du i8 fructi-
dor, — et Barras, qui maintenant < est à la tête », Bar-
ras qui mène le nouveau gouvernement, « n'est pas
très ami. > Une lettre écrite par Clarke — sans doute le
fameux rapport sur l'improbité des généraux (1) — pour-
rait être dangereuse. Toutefois il ne perd pas l'espoir.
A son arrivée à Milan, il fut < mal vu » et < assez mal
traité s il n'eut d'invitation à aucune fête, à aucune
assemblée, et il finit par vaincre les défiances (2).
C'est surtout Bonaparte, le (jénéral, comme il l'ap-
pelle simplement, que Desaix voulait rencontrer. Il
nous dit que des paysans venaient de cinquante à
(1) On sait qu'au même instant, Clarke était révoqué et Bona-
parte seul chargé des négociations. Augereau mandait au géné-
ral en chef le 8 septembre (A. G.) : « M. Clarke, le maussade
envoyé de ce coupable directeur (Carnot), lui mandait que les
généraux de l'armée d'Italie étaient un ramas de brigands; le
gouvernement indigné a décidé le rappel de ce calomniateur;
j'espère que sa justice ne s'en tiendra pas là et que j'obtiendrai
pour mes camarades, pour moi une satisfaction plus ample. »
Clarke rt'pliqua le 26 septembre (jue le fait était faux, qu'il
repoussait cette « stupide calomnie », qu'il n'avait jamais dit
que « les généraux étaient un ramas de brigands ». Heureuse-
ment pour lui, il fut autorisé par Bonaparte à rester à Passa-
riano. Cf. A. Dry, II, 111-114.
(2) On le soupçonnait, en ellet, de vues hostiles à Bonaparte,
et un jour, à la nouvelle d'une victoire, Joséphine, le tirant par
l'habit, lui dit malignement : • Je crois que c'est le cas d'en-
foncer la destitution dans la poche. « (PruET-BAnBANTANE, Mém.,
181.)
Lxxx JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
soixante lieues voir et consulter le général, et nous
lisons dans les Mémoires de Miot que, durant les repas,
les habitants de la région entraient dans la salle à
manger pour fixer sur le vainqueur de Lodi et d'Ar-
cole des yeux avides. Desaix comprend et partage cette
curiosité.
Selon lui, Bonaparte est extrêmement intrigant, est
fier, dissimulé, vindicatif; il ne pardonne jamais; il suit
ses ennemis au bout du monde — en quoi Desaix a tort,
car Bonaparte a su pratiquer le pardon des offenses.
Desaix semble même penser que Bonaparte s'est en-
richi aux dépens des vaincus. A la fin de son Journal,
il cite certains propos du général qui regarde la pro-
bité et la délicatesse comme les vertus des sots, comme
des vertus inutiles et qui n'existent pas sur cette terre,
et il remarque que Bonaparte, qui touche les revenus
de tout un pays, n'a jamais rendu de comptes (1);
qu' « on a bien de la peine à dire sur lui, parce que
tout est bien arrangé » . Il paraît croire que le général
a fait sa main dans l'affaire des mines d'Idria.
On connaît peu cet incident. Lorsque, au mois de
mars 1797, un parti d'infanterie et de cavalerie de la
division Bernadotte, commandé par Mireur, s'empara
des mines d'Idria, dans le Garniole, il y trouva douze
à treize mille caisses d'argent-vif. Collot, entrepreneur
des subsistances militaires, les obtint de Bonaparte à
compte des fournitures qu'il avait faites à la Répu-
(1) « Il rend aussi peu compte des sommes d'argent qu'il
touche qu'il rend compte de la négociation qu'il traite avec
Vienne. » (Lettre de Sandoz, cf. Bailleu, Preussen und Frank-
reich, I, 135.)
INTRODUCTION Lxxxi
blique, et ce fut Mireur qui lui procura les moyens de
les charroyer et qui prote'gea le transport. Coliot,
reconnaissant, fit, selon l'expression de Mireur, un
cadeau, et Mireur^ de son aveu, reçut une lettre de
change de 11,000 livres payable à Gênes. Or, lisons-
nous dans le Journal de Desaix, « Collot a distribue'
800,000 livres entre tout l'état-major; le chef en a eu
sa part; les principaux aides de camp, 15,000 livres;
les autres, 8 à 10,000. » Desaix ne prononce pas le
nom de Bonaparte. Mais pourquoi écrit-il ces lignes
sur les mines d'Idria après avoir dit que le « ge'néral »
sait bien arranger tout? Pourquoi a-t-il ajouté que les
mines ont été vendues trois millions à Collot et
qu'elles en valaient cinq (1)?
Quoi qu'il en soit^ Desaix ne cesse d'admirer le génie
de Bonaparte. Le conquérant de la Lombardie dit alors
dans ses lettres que les grands événements ne tiennent
qu'à un cheveu^ qu'un seul pas sépare le triomphe de
la chute, et que l'homme habile ne néglige rien de ce
qui peut lui offrir quelques chances de plus (2). Desaix
(1) Cf. Journal, 291, et aussi 237 (les vaisseaux espagnols
« ont une cargaison de 5,000,000 de livres, valeur du mercure »).
Voir également Coirespondance, Bonaparte au Directoire, 24 mars
4797 (il dit qu'on a trouvé à Idria des matières préparées pour
deux millions;; Jean Lombard, Mireur, 265 (lettre de Mireur à
son père); Bolukie.n.ne, Mémoires, réimp. Lacroix, I, 210 (« il
est revenu d'Italie avec un peu plus de trois millions... on avait
trouvé les mines d'Idria »). Ne disait-on pas à Paris, sous le
Consulat, que Bonaparte, réduit aux expédients pendant une
partie do sa vie, ne pouvait avoir la même délicatesse, le même
instinct du probité que l'homme qui a toujours joui d'une for-
tune aisée? (Rbmacle, Relation des agents de Lonit XVIII, 96).
(2) Correspondance, IH, 454, 490.
LXXXII JOURNAL DE VOYAGE DU GENERAL DESAIX
insiste sur cette habileté du « ge'néral » qui met tout
en œuvre pour arriver à ses fins.
Il rappelle dans son cahier les encouragements que
Bonaparte prodigue à son armée, multipliant les
avancements, conférant lés emplois supérieurs à des
jeunes gens, congédiant les officiers qu'il juge mé-
diocres ou trop vieux, plaçant dans les troupes ita-
liennes ou polonaises ceux qui se trouvent à la suite
des corps, parlant toujours à l'imagination^ usant avec
une merveilleuse adresse du pouvoir que les mots ont
sur les hommes, réconfortant, animant les soldats,
assurant à l'armée d'Italie qu'elle est invincible et
qu'elle serait déshonorée si l'ennemi la battait, per-
suadant à chacune des demi-brigades qu'elle est la pre-
mière de toutes, donnant à chacune de nouveaux dra-
peaux où il fait inscrire en lettres d'or les noms des
batailles où elles se sont distinguées et les paroles qu'il a
prononcées dans de décisives circonstances : la 32^ était
là, la terrible 57% etc., conservant et tenant ensemble
les divisions qui viennent du Rhin et de Sambre-et-
Meuse pour qu'elles rivalisent de bravoure avec celles
d'Italie, semant à propos certains bruits pour exciter
leur enthousiasme et enflammer leur émulation, desti-
nant de beaux sabres damassés aux cent plus braves (1).
La guerre semble terminée, mais les négociations
sont lentes, difficiles, et on croit un instant que les
(1) Desaix oublie un autre moyen dont usait Bonaparte. Il
donne de l'argent aux soldats : six braves carabiniers de la
18« légère, qui s'étaient distingués au combat de la Favorite,
reçurent chacun quatre louis avec une lettre de félicitations.
(Corr., n" 1014.)
INTRODUCTION lxxxui
hostilités vont recommencer; il y a dans l'armée un
branle-bas universel et le délire d'une véri table j oie (1).
Desaix loue les mesures que prend alors Bonaparte.
Le « général « ne se borne pas à fortifier Palma-Nova
et Osoppo qui seront comme ses pivots; il assure soli-
dement ses derrières (2).
Desaix ignore encore, ce semble, ses projets sur
Venise. Il dit bien que les Français occupent les îles et
que la ville n'ose bouger dans la crainte d'être brûlée;
qu'ils ont mis quatre canons à l'une des extrémités de
la place Saint-Marc; que, si la campagne se rouvre,
Bonaparte prendra comme otages trois cents chefs de
famille. Mais Desaix pense que Venise restera libre, et
tel est aussi l'avis du gouvernement : Talleyrand écrit
à Bonaparte que l'Empereur doit renoncer à Venise,
et Larevellière-Lépeaux, que les Français seraient
expulsés de toute l'Italie s'ils cédaient Venise à l'Au-
triche. Et c'est pourquoi Desaix fait l'éloge des dispo-
sitions de Bonaparte. Évidemment, Bonaparte tirera
parti des patriotes qui « se montent » et qui veulent
planter un arbre de la liberté; Bonaparte cherche à
s'attacher par tous les moyens la population de
Venise; Bonaparte ordonne de lever des compagnies
de guides ou de hussards composées de jeunes Véni-
tiens; Bonaparte a l'intention de convoquer une
Convention vénitienne formée de chauds républi-
(i) Thiébault, Mémoires, II, 129.
(2) Correspondance, III, 472: et Desai.v écrit alors à Reynier :
« On est plein de vigueur et d'espérance; on est sûr du succès,
si la guerre reconjmence; on la regarde comme certaine et on,
la désire plus qu'on ne la redoute. »
Lxxxiv JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
cains : « d'après cela, il est tranquille et sûr. »
L'auteur du Journal admire ainsi l'homme d'État non
moins que l'homme de guerre. Bonaparte disait à ce
moment qu'il témoignait à la religion beaucoup de res-
pect et cajolait ses ministres (1). Desaix applaudit à ses
procéde's : demander le chapeau de cardinal pour l'ar-
chevêque de Milan et féliciter publiquement l'arche-
vêque de Gênes de montrer le zèle d'un véritable apôtre
de l'Évangile, n'est-ce pas de la « bonne politique >■ ?
Sur d'autres points, par exemple, sur le meilleur
gouvernement, Bonaparte s'entretient avec Desaix. Il
ne lui dit pas, comme à Miot, en un instant d'abandon,
qu'il ne croit pas à la République, qu'il n'a pas triom-
phé pour faire la grandeur des avocats du Directoire,
qu'il a goûté du commandement et qu'il ne saurait plus
obéir, que les Français ont besoin d*un chef dont le
nom soit entouré de gloire (2j. Mais il avoue à Desaix
qu'il déteste les jacobins. 11 juge nécessaire d'établir
un corps formé d'anciens fonctionnaires, ministres,
ambassadeurs, généraux et autres : « Ce corps aura la
connaissance des affaires d'administration générale et
le droit de censure sur le gouvernement; cela réduirait
les Conseils au simple rôle de législateurs. » Bonaparte
a donc, dès le mois de septembre 1797, l'idée d'orga-
niser un Conseil d'État; un Conseil qui sera, selon le
mot de Pasquier, le principal ressort de son administra-
tion ; le Conseil où entrera « tout ce que la Révolution a
fait naître de talents utiles dans toutes les carrières (3) » .
(1) Correspondance, III, 490.
(2) MiOT, Mémoires, I, 154, 184.
(3) Pasijuiek, Mémoires, I, 147.
INTRODUCTION Lxxxv
Mais le plus souvent Bonaparte de'veloppe à Desaix
ses projets sur l'Egypte. C'est à cette époque qu'il
propose au Directoire de s'emparer de Malte, même de
l'Egypte, pour détruire l'Angleterre; si la France fait la
paix avec Albion et cède le Cap, pense Bonaparte, elle
doit se saisir de la terre des Pharaons. Pourquoi, dit-il
à Desaix, ne pas partir de Venise avec de l'artillerie et
cinq divisions d'infanterie? On assemblera tous les
moyens, on emmènera des hommes très instruits; les
Lettres de Savary et l'ouvrage de Volney seront d'ex-
cellents guides.
L'Orient hante l'esprit de Bonaparte. Il a pris Corfou
où ses troupes ont reçu le meilleur accueil, et il croit
que la grande maxime de la République doit être de
ne jamais abandonner les îles Ioniennes. Il espère que
la Grèce se souvient encore de Sparte et d'Athènes et
qu'elle se relèvera de son abaissement, qu'elle renaîtra
de ses cendres. Il noue des correspondances avec les
pachas et les principaux chefs; il leur envoie des
agents, il les flatte, il les caresse. Il fait imprimer à
Ancône des proclamations et les répand parmi les
Grecs; elles leur rappellent leur ancienne gloire et les
instruisent des prodigieux exploits de l'armée d'Italie.
Les Grecs, note Desaix dans son Jounuil, « sont très
avides de ces nouveautés, et, lorsqu'ils viennent à
Ancône pour charger des marchandises, un de leurs
grands plaisirs est de prendre de ces proclamations
pour les lire et en porter dans leur pays. » Bonaparte
lui montre les lettres des pachas et Desaix juge leur
style oriental très plaisant : ils nomment Bonaparte
« l'homme grand » ou « l'homme fort de la grande
Lxxxvi JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
nation »; les Maïnotes. qui se vantent de descendre
des Spartiates, lui offrent 4,000, et les Albanais
6,000 hommes; les Bosniaques veulent s'unir à lui
pour marcher contre les Autrichiens, et Desaix se
récrie sur l'adresse du général qui « donne à tous ces
gens-là une grande idée de la nation française » .
Il s'attache à connaître les antécédents de cet extra-
ordinaire génie, et il apprend, de la bouche même de
Bonaparte, comment le général en chef de l'armée de
l'intérieur a su, après le 13 vendémiaire, gouverner
Paris et mater les ennemis du Directoire, usant de
ruse, gagnant ou intimidant les meneurs, dissipant les
rassemblements, non par la force, mais par des paroles
et par des expédients.
Cette relation du voyage de Desaix est comme un
portrait où lui-même s'est peint, et l'homme y paraît
de pied en cap. Quoi de plus intéressant, de plus
piquant que d'entendre ce héros s'écrier que telle ou
telle chose est assommante et s'impatienter contre son
hôte qui le sert lentement, ou contre son postillon qui
n'arrive pas? D'un bout à l'autre du JournaL il se livre
naïvement à ses impressions. A tout instant, quand il
parcourt cette merveilleuse Italie, il assure qu'il jouit
du plus beau coup d'oeil de sa vie. Il voit à Venise,
sur la scène, un mari se houspiller avec des Turcs qui
lui enlèvent sa femme, et il déclare que rien n'est plus
agréable que ce spectacle. Gomme, à Trieste, il s'amuse
— c'est son mot — de la variété des costumes ! Avec
quelle complaisance, avec quelle joie d'enfant il regarde
INTRODUCTION Lxxxvii
ces Orientaux aux tuniques flottantes; ces Levantins à
la veste brune, à la ceinture rouge, à la culotte noire
et aux bas blancs; ces Turcs qui restent assis des
heures entières, les jambes croisées, en fumant de
longues pipes!
Il y a dans ce qu'il fait je ne sais quoi d'aimable,
d'attachant et parfois de tendre. En un village de la
vallée du Tessin, il s'arrête à contempler un petit
garçon aux cheveux blonds bouclés, et il mentionne
dans ses notes les gentils enfants du peintre Appiani.
Il disait un jour à sa sœur que les chroniques scan-
daleuses ne lui avaient jamais déplu^ et il ne fuyait pas
le beau sexe et les galantes aventures (1). « Je redoute,
écrivait-il plaisamment à Keynier, durant son voyage
de 1797, de retourner avec vous; on m'aura sûrement
enlevé toutes mes conquêtes, et j'arriverai pour me voir
dépouillé; on m'a mandé que vous aviez fait des vôtres,
que vous vous étiez signalé, et je crains beaucoup que
vous ne m'ayez joué quelques tours. » Les lecteurs de
(1) Les grands hommes ont leurs faiblesses, et Desaix,
avouons-le, n'était pas l'homme chaste que nous ont représenté
ses panégyristes. Durant co voyage de 1797, il confie à Larrey
qu'une ancienne maladie mal guérie a pris sous le climat d'Italie
un peu plus de malignité et il lui demande un bon suspensoir.
En Egypte, dans une tournée, il prie Larrey de lui envoyer le
chirurgien Renoult : « Jo pars avec ma jeunesse pour un voyage
agréable: elle peut avoir, ainsi que moi, besoin des secours d'un
officier de santé. » (Caba.nès, la Chronique rnédicale, ib septembre
1907, p. 600). Enfin, il avait une liaison avec une Strasbour-
geoise, femme d'un capitaine. Mme Montfort, et il eut d'elle une
fille, nommée Hortonse. qui naquit le 12 mars 1797 à Poussay,
prés de Mirecourt. (Cf. les articles de Maurice Dumoulin, sup-
plément du Figaro, 28 juillet et 4 août 1906.)
Lxxxvill JOURNAL DE VOYAGE DU GENERAL DESAIX
son Journal aimeront peut-être à le considérer sous cet
aspect. Il ne se borne pas à tracer le portrait des belles
Italiennes auxquelles ses camarades le présentent. A
l'auberge d'Olten, il s'intéresse à une jeune Française
émigrée qui court la Suisse pour y vendre des ouvrages
de mode. A Mantoue, au palais du Tè, il se détourne
des tableaux pour envisager une très jolie demoiselle
qui les lui montre, et il remarque qu' « il était permis
alors d'être distrait » . A Milan, il regarde avec plaisir
les dames qui viennent, comme il s'exprime, dans les
endroits publics, moins pour goûter l'agrément de la
promenade que pour se faire voir et pour comparer la
toilette des autres à la leur propre.
L'image de son pays natal s'offre souvent à son
esprit. A l'armée du Rhin, en d794, lorsqu'il rencon-
trait des volontaires du Puy-de-Dôme, son départe-
ment, il était dans la joie, et il leur rappelait les mon-
tagnes et les rochers de la patrie. De même, en 1797, à
Hospenthal, il noue conversation avec des gens qui
voyagèrent en Auvergne, et l'un d'eux lui parle de la
famille Desaix, lui demande s'il connaît le général de ce
nom! Il n'oublie pas dans ses notes qu'un des aides de
camp de Bonaparte, le brave Croizier, est natif de Riom.
Il a toujours un faible pour cette armée du Rhin
dont il a partagé les bivouacs et les combats durant
cinq ans. Les troupes de Bernadotte, — de ce Berna-
dotte qu'il juge « très estimable » et « plein de feu, de
vigueur, de belles passions, de caractère surtout », —
lui semblent les mieux tenues de l'armée d'Italie.
Partout il s'entretient de bon cœur avec des officiers
qu'il a connus sur les bords du Rhin ou qui con-
INTRODUCTION Lxxxix
naissent ses amis « de 93 » : à Mantoue, avec le frère
du chef de brigade Kister; à Padoue, avec le chef
d'escadron Terray, le quartier-maître Guillon et l'ad-
ioint Thiébault; à Trévise, avec le chef de brigade
Doumerc; à Gonegliano, avec le futur générai Robin
et les officiers de la 21' légère; à Udine, avec les com-
missaires des guerres Buhot et Getti.
Le Desaix de ce Journal est bien le Desaix que Thié-
bault nous a représenté dans ses Mémoires. Thiëbault
témoigne que Desaix aimait beaucoup les lazzi des
camps, qu'il avait fait un recueil volumineux de plai-
santeries militaires, et qu'il racontait à Rome, avant son
départ pour l'Egypte, les historiettes les plus drôles :
deux soldats portant une civière après un combat et
Desaix découvrant que le blessé est un cochon que
nos gaillards viennent de dérober et de tuer; un hus-
sard tenant sur le devant de sa selle un sac énorme
d'où s'échappent l'un après l'autre un mouton noir et
un mouton blanc; un grenadier ivre qui bat les murs
en répétant : « Rouge et blanc, rouge et blanc, si vous
ne vous accommodez ensemble, je vous fiche à la
porte (4). » Dans le Journal de 1797, Desaix recueille
des anecdotes de toute sorte. Il remeirque que les sol-
dats ont à Udine ôté de deux statues en pierre des
plaques de fer, « de manière qu'on y voit des appa-
rences brillantes et séduisantes pour les dames. » Il
transcrit de curieux détails sur la cour de Vienne, sur
l'avarice de Thugut, sur les bonnes fortunes du mar-
quis de Gallo. Au milieu de ses souvenirs de voyage,
(1) TuiiJBAULT, Mémoires, II, 198-199.
XC JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
il jette la note suivante : anecdotes à ne pas oublier, et
il rappelle, par exemple, qu'un cardinal prisonnier de
guerre^ et relâché sur parole, refusa de rejoindre le
quartier ge'néral français en objectant qu'il avait une dis
pense et qu'un bref du pape le de'gageaitde sa promesse.
Lorsqu'il chemine avec Larrey, il fait raconter au chi-
rurgien sa vie, ses études de jeunesse, ses traversées.
Mais, puisque nous avons prononcé le nom de
Larrey, pourquoi ne pas terminer par deux de ces
anecdotes qui ravissaient Desaix, par deux aventures
qu'a narrées le célèbre chirurgien et qui mettent en
une vive lumière le caractère de notre héros, sa dou-
ceur, sa modération, sa modestie?
Larrey avait servi sous les ordres de Desaix en 1793
à l'armée du Rhin; ce fut lui qui, le 20 août, après le
combat de la forêt de Bienwald, pansa sa blessure, et
il lui avait voué une admiration passionnée. Au mois
de septembre 1797, les deux hommes allèrent ensemble
d'Udine à Trieste. Ils étaient en habit bourgeois. A
Monfalcone, des officiers français, arrivés après eux,
voulurent s'emparer des chevaux: ils avaient le verbe
haut et le geste menaçant. Desaix n'opposa qu'un calme
dédain à leurs provocations. A peine était-il parti que
le maître de poste leur apprit que cet inconnu était le
général Desaix. Ils coururent après lui et, n'osant
l'aborder, ils chargèrent Larrey de lui faire leurs ex-
cuses. « Eh quoi^ mon cher Larrey, dit Desaix, vous
pensez encore à cette histoire? Je l'avais, pour ma part,
oubliée en sortant du bureau de poste. » Et, dans son
Journal, il se contente d'écrire qu'il eut une querelle,
une dispute, qu'il fut dans une situation pénible, et qu'il
INTRODUCTION X c i
reçut les excuses d'officiers malhonnêtes et grossiers.
Les deux amis visitèrent le port de Trieste. Le soir.
ils dînèrent dans une auberge, à la même table que les
officiers autrichiens qui tenaient garnison dans la
ville. Ces officiers, les prenant pour des employe's
d'administration, parlèrent avec éloge des généraux
de l'armée française et vinrent à prononcer le nom de
Desaix ; ils vantèrent les talents qu'il avait déployés
dans la retraite du val d'Enfer et à la défense de Kehl.
Desaix gardait le silence et les officiers crurent qu'il
les désapprouvait. Une discussion désagréable allait
s'engager. Larrey se hâta de quitter la place et d'em-
mener Desaix qui riait sous cape et qui s^applaudis-
sait. disait-il, avec une joie inexprimable, d'avoir laissé
tous les convives dans l'erreur (1).
(1) Larrey, Mémoires de chirurgie militaire et eampagnet, 1812,
tome l", 172-176: cf. Triaire, Laj-rei/, 102-105; Werner, Lanri/,
8-10.
JOURNAL DE VOYAGE
DU
GENERAL DESAIX
SUISSE
Bâle. — Saint-Jacques. — Liestal. — Passage du Jura. — Olten.
— Aarbourg. — Zofingen. — Sursee. — Lucerne. — Lac. —
Altorf. — Amsteg. — Avalanche. — Pfaffensprung. — Was-
sen. — Rocher du Diable. — Teufelsbrûcke. — Urseren. —
Hospental. — Description de la route. — Source de la Reuss.
— Hospice du Saint-Gothard. — Airolo. — Cibles des Suisses.
— Zollhaus. — Description de la vallée. — Habitants du
Levantin. — Rencontre. Conversation. Vallée de Mesocco. —
Bellinzona. — Lac Majeur. — Montée. — Gibet fréquent. —
Lugano. — Lac, embarcation. — Discussions des Suisses. —
Capolago.
Bâle. — Parti de Strasbourg le 1" thermidor (1),
j'ai eu bien rapidement francfii, en poste, le ter-
rain qui est entre cette ville et Bàle. Arrivé sur le
soir à HuninguCj je n'ai pu partir le lendemain que
tard de cette ville et, après avoir dîné et après
(1) Le 1" thermidor an V (19 juillet 1797).
2 JOURNAL DE VOYAGE DU GENERAL DESAIX
avoir fait marché avec un conducteur pour Lu-
cerne à raison de 84 livres de France, nous nous
sommes embarqués, un domestique sur le siège,
Rey (1) et moi, dans une voiture antique qui dans
son temps peut-être fut carrosse magnifique; deux
chevaux vieux, un jeune postillon fort gai : voilà
notre équipage.
Sur les 2 heures nous cheminons lentement à
travers les rues escarpées, étroites et cUffîciles de
Bâle. Après beaucoup de détours et bien de la
lenteur, nous sortons de cette ville considérable,
déserte, industrieuse et située bien heureusement
pendant la guerre.
Saint-Jacques. — Nous avons suivi assez près
les bords du Rhin, à peu de distance. Le beau
paysage qu'ofl'rent ses deux rives nous occupait et
amusait sans cesse. De tous côtés se présentaient
à notre vue des champs célèbres par des événe-
ments guerriers : Dorneck, Sainte-Marguerite,
Saint-Jacques rappelaient les faits prodigieux des
Suisses; Rheinfelden, les talents, la constance et
surtout la fermeté des généraux suédois; Fried-
lingen, l'audace de Villars (2). La route est belle;
(1) Aide de camp du généraL
(2) Dorneck ou Dornach (canton de Soleure), dont les baillis
SUISSE 3
elle traverse assez longtemps une forêt située sur
la rive droite de la Birse; dans son bassin, on
vient bientôt tomber dans le cours de la petite
rivière parallèle à la Birse (1), qui, passant par
Liestal, occupe une grande quantité des gorges qui
forment le versant occidental de la chaîne du Jura.
Liestal. — Nous avons suivi cette vallée jusqu'à
Liestal, petite ville du canton de Bàle, où l'indus-
trie et le travail ont réuni un assez grand nombre
d'habitants qui ont l'air heureux. Ils sont occupés
en grande partie à faire des gants de peau, comme
aussi des bonnets de laine, qu'ils enjolivent en
petits dessins rouges et d'autres couleurs.
De Liestal à Bàle, on compte quatre lieues.
résidèrent dans le château jusqu'en 1798, célèbre par la bataille
du 22 juillet 1499 où les confédérés battirent l'armée de la ligue
do Souabe. — Sainte-Margucrlle.prùs dojSaint-Jacques. — Saint-
Jacques, à un kiloruètre au sud do Bâlc : 1,500 Suisses y com-
battirent 20,000 Armagnacs, commandos par le dauphin, depuis
Louis XI, dans la journée du 26 août 1444, et y périrent presque
tous. — Rheinfclden, sur la rive gauche du Rliin; Bernard de
Saxe-Weimar assiégeait cette place depuis le b février 1638
lorsqu'il fut attaqué et ballu, le 28, par une armée de secours
que commandaient Jean de Wertii et Savelli; mais, le 3 mars,
il surprenait les vainqueurs et les mettait en une complète
déroute; Rheinfclden se rendit le 22 mars. — Friedlingen, sur la
rive droite du Rhin, non loin do Huningue: Villars y vainquit
le 14 octobre 1702 les Impériaux commandés par le prince Louis
do Bade.
(1) L'Ergolz.
4 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
Nous y arrêtâmes un instant pour faire reposer
nos chevaux et prendre de l'avoine; ce fut l'affaire
d'un quart d'heure.
En nous rembarquant dans notre étroite ma-
chine, nous suivîmes presque de suite la route à
gauche; celle de droite, perpendiculaire au Rhin,
mène à Langenbruck et de là à Soleure; l'autre
lui est parallèle pendant l'espace d'une lieue ou
deux; alors on reprend aussi à droite pour aller
joindre Waldenbourg, bailliage et village assez
agréablement situé. Le château du bailli est sur la
crête de la montagne et domine toutes les vallées
voisines; c'est une de ces vieilles carcasses de
châteaux forts qu'on voit très fréquemment dans les
montagnes du Jura et des Vosges et qui servaient
de retraite aux nobles qui autrefois opprimaient si
fort toutes ces contrées.
Peu après ce village, qui n'est pas considérable,
on quitte les chemins unis, et une montée peu
longue se présente. Il est d^usage de prendre des
chevaux du pays qu'on attelle devant les voitures,
pour aider à la montée. Nous fûmes dans le même
cas, et dans celui de les attendre un peu longtemps.
Passage du Jura. — Quoique naturellement im-
patients, cependant nous attendîmes tranquille-
SUISSE S
ment en causant avec de respectables vieillards
qui se trouvaient là. Ils nous racontèrent qu'ils
étaient heureux, ne payant rien, et ayant de quoi
vivre avec leur petite récolte, leurs pâturages,
leurs vaches et brebis. Ils étaient surtout dans la
joie parce que leur récolte en tout genre avait
très bonne apparence. Leur contentement me fît
grand plaisir. Ces respectables habitants des
champs ne sont pas accoutumés aux jouissances;
leur vie est pénible, les vexations les enveloppent
de toutes parts, et la crainte de perdre le fruit de
leurs travaux les suit jusqu'au moment où, suant
à grosses gouttes, courbés vers la terre, exposés
au plus brûlant soleil, ils renferment enfin leurs
productions dans leurs habitations.
La montée n'est pas très longue et rapide de ce
côté-là. Au bout d'une demi-heure, on est bientôt
au sommet. La nuit était belle; mais elle nous
priva d'un bien brillant ou plutôt magnifique spec-
tacle, celui de la vue que présentent ces hauteurs.
J'en ai joui plusieurs fois, et toujours avec délices.
Du côté du Rhin, la vallée du Jura, longue do six
à sept lieues, se creuse tout, tout doucement
devant vous, présentant mille formes agréables,
mille sites charmants. Le fond, dont la largeur
varie d'un quart de lieue à quelques centaines de
6 JOURNAL DE VOYAGE DU GENERAL DESAIX
pas, est toujours des prairies bien fortes coupées
à tout instant d'arbres fruitiers de toute espèce et
couvertes d'habitations assez propres et bien
bâties, et même quelquefois de maisons de cam-
pagne assez riches. Une, entre autres, apparte-
nant à la ville de Bàle, est bien située en amphi-
théâtre. Ses jardins, séparés de la campagne que
par une petite haie, laissent voir avec facilité beau-
coup de jets d'eau et la symétrie des jardins fran-
çais. On peut proprement dire qu'elle est envi-
ronnée d'un immense parc dans le genre anglais,
car la nature l'y a fait et l'homme n'a rien à y
changer. Les prairies, des deux côtés des mon-
tagnes, sont suivies de bois de toute espèce qui en
occupent le flanc et qui contrastent bien avec les
pins qui se sont élevés sur les sommets. Ceux-ci
ne sont point décharnés; ils sont, pour ainsi dire,
couverts de terre jusqu'à la cime. Cependant,
d'espace en espace, quelques rochers se montrent
pour embellir et faire ressortir tout l'aspect du
paysage.
En général, cette chaîne de montagnes est très
agréable. On dirait que la nature a voulu aguerrir
le voyageur qui se destine à parcourir la Suisse.
Il est d'ordinaire épouvanté à ce nom de mon-
tagnes qui ne lui présente que des idées de fatigue^
SUISSE 7
(le peine et de spectacles effrayants. Ici, pas du
tout; tout est riant; la montée, quoique longue,
n'est pas fatigante. L'arrivée au sommet du col
est un peu pénible, mais il est bien dédommagé
par un air pur et par le plus riche des spectacles.
Il doit être étonné, si c'est la première fois qu'il
le découvre. Les montagnes ont changé tout d'un
coup de face; leur pente très rapide présente, pour
ainsi dire, un abîme; les rochers se prononcent
fortement et sont très communs; ils offrent un
long espace de terrain décharné et que les pins
ont peine même à occuper. Cela l'étonné; mais il
est bientôt distrait de cette vue qui le surprend
par celle que lui présente, sur la rive droite de
l'Aar, une plaine riche, fertile et variée au delà de
toute expression; il en admire les détails, s'y perd
et reste confondu, lorsque, levant les yeux, il voit
son horizon terminé par ces énormes glaciers qui
présentent des neiges immenses au milieu des
chaleurs brûlantes. Surpris de tout ce qu'il a vu,
plein du désir de le voir de plus près, il descend
rapidement à pied la montagne, et, presque sans
s'en apercevoir, il se trouve avoir passé le pre-
mier obstacle que la nature a mis devant lui
Cependant, après mille détours, on est tout sur-
pris de voir derrière soi et bien haut ces rociiers
8 JOURNAL DE VOYAGE DU GENERAL DESAIX
qu'on foulait aux pieds et qui s'élèvent dans les
nuages.
Olten. — De là à Olten, petite ville du canton
de Soleure, placée sur l'Aar, il y a très peu loin,
une demi-lieue environ. Le paysage devient riant,
les arbres fruitiers sont communs et enjolivent les
environs des habitations; on a fait huit lieues
depuis Bàle.
Nous y sommes arrivés fort tard, bien fatigués.
Logé à l'auberge assez propre de la Couronne.
Nous avons trouvé une dame toute seule, assez
jeune et jolie. C'était assez pour égayer des Fran-
çais. Il n'a fallu qu'un instant pour lier conversa-
tion et apprendre qu'elle était Française, émigrée^
vivant de son industrie et courant toute la Suisse
pour y vendre des ouvrages de mode. Elle n'avait
pas été faite pour cet état.
11 était tard; nous étions fatigués; nous devions
partir de très bonne heure; c'étaient des raisons
plus que suffisantes pour que des dormeurs intrai-
tables ne tirassent pas tout le parti qu'offrait
l'occasion. En effet, le lendemain nous nous fîmes
bien tirer l'oreille pour nous lever à 5 heures, et
notre voisine de nuit était déjà loin. Nous nous
mîmes donc en route, et, traversant le bourg
SUISSE
placé en long sur les bords de l'Aar, nous pas
sâmes la rivière sur un pont de bois et couvert,
comme tous ceux de Suisse. Il n'avait rien de
remarquable; aussi y fîmes-nous peu d'attention.
Nous côtoyâmes assez longtemps l'Aar, admirant
la limpidité et la rapidité de ses eaux toujours
réunies dans le même lit et dont le beau vert dis-
paraissait parfois à côté de celui des prairies et des
arbres qui le bordaient. A notre gauche se présen-
taient quelques hauteurs, pas extrêmement éle-
vées, mais riantes et agréables; sur la droite, la
chaîne du Jura était toujours escarpée et paraissait
difficile.
Aarbourg. — Au bout d'une heure, nous sommes
arrivés vis-à-vis Aarbourg, forteresse du canton
de Soleure, placée sur une hauteur parallèle à
l'Aar et qui la domine d'une centaine de toises.
C'est un plateau très étroit^ qui se termine en des-
cendant en pointe. Ce plateau est fort long. Aar-
bourg n'en occupe qu'une partie; ses côtés sont
assez escarpés. On y a ajouté peu de fortifications.
Du côté où vient le plateau, on l'a fortidé par un
front d'ouvrages à corne qui en occupe toute la
largeur; à côté, est une carrière en activité, qui
tend par le travail successif à isoler le fort du pla-
10 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
teau auquel il tient. En suivant la route, on en
fait presque tout le tour; on traverse le village,
qui est placé en demi-cercle au pied; il n'est pas
considérable.
Là, on s'éloigne des bords de l'Aar, et, l'œil tou-
jours fixé sur les glaciers qui se présentent dans
le lointain, on entre dans une vallée assez large,
riante, et dont les montagnes latérales sont peu
élevées; elle est perpendiculaire à l'Aar, elle est
riche et bien cultivée. Des récoltes abondantes et
de toute espèce de grains la couvrent; les coteaux
qui la bordent s'élèvent peu à peu du côté des
montagnes; ils ont leur sommet couvert de bois.
Costume. — Les habitants du pays étaient oc-
cupés à leur moisson et nous amusaient beaucoup
par la singularité de leur costume. Les hommes
avaient de grandes culottes plissées, soutenues
par des bretelles au-dessus des épaules; mais les
femmes étaient bien singulièrement costumées.
Leurs cheveux noirs étaient tressés, tous réunis,
et descendaient jusqu'aux reins; leur tête était
couverte par des chapeaux de paiUe ronds qui
n'avaient point de fond, ou seulement d'un demi-
pouce, de manière qu'ils étaient fichés sur la tête;
leur jupe très courte laissait toujours voir la jarre-
SUISSE 11
tière quand elles étaient droites, et au moins la
moitié des cuisses quand elles travaillaient cour-
bées. En quelques endroits, ces chapeaux étaient
à quatre cornes et désagréables; les hommes les
portent aussi de paille l'été et quelquefois ornés
de rubans qui font un très bel effet. Tous ont l'air
aisé et riche, bien vêtus, les pieds chaussés de
bons souliers. Ils ont aussi du linge blanc et fin.
Les maisons sont en bois, mais grandes et com-
modes. Les paysans n'y sont point tous entassés
dans la même chambre où l'on couche, où l'on
habite le jour, fait la cuisine et mange; ils ont tou-
jours une cuisine à part, une chambre où l'on
s'assemble, où personne ne couche.
Zofngen. — D'Aarbourg, on arrive à Zofingen,
distant de deux lieues. C'est une ville assez éten-
due, environnée de murailles, où nous avons eu
tout le temps de nous ennuyer à la porte, vu qu'on
l'avait fermée, parce qu'un iiabitant s'y mariait.
Il était en uniforme complet, et le ministre (cet
endroit étant protestant et du canton de Berne)
avait aussi une épée au côté pendant la cérémonie.
11 est d'usage à Berne qu'un garçon ne puisse pas
se marier sans présenter tout ce qu'il faut pour
être en état de faire son service. Zofingen est dans
12 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
une belle vallée dont les montagnes sont peu
élevées; elle est assez grande, les rues étroites et
élevées.
Sursee. — - De Zofingen, nous sommes venus
dîner à Sursee. Avant que d'y entrer, on monte
un plateau d'où l'on a une assez jolie vue. Tout le
lac de Sempach, de deux lieues de long, se pré-
sente, et les très beaux coteaux qui le dominent,
et, dans le lointain, les vallées et hautes mon-
tagnes du haut canton de Berne. Le mont Pilate
se distingue à merveille.
Nous sommes descendus par un long détour à
Sursee, petite ville ronde environnée d'une enceinte
de murs et baignée par des eaux très claires sor-
tant du lac. Il y a une petite place. Les rues sont
assez larges, les maisons élégantes. Nous y avons
dîné et mangé d'excellent poisson, une espèce très
délicate, qui meurt à l'instant où elle sort de l'eau.
Après avoir reposé, non sans besoin, un peu
dormi, nous sommes partis. Nous laissions le lac
à gauche. La route monte un peu sur le coteau;
elle est très agréable. Le lac, dont on n'est jamais
bien près, présente beaucoup de petites barques de
pêcheurs. Les deux hauteurs qui le bordent, plus
hautes de deux cents pieds que le lac de Lucerne,
SUISSE 13
forment un amphithéâtre cultivé et coupé de toute
sorte de plantations et habitations. Sempach le
termine presque. Il est célèbre par la bataille que
les Suisses y gagnèrent sur les Autrichiens com-
mandés par l'archiduc Léopold d'Autriche qui y
périt (1).
On arrive bientôt^ en suivant cette vallée, dans
celle de l'Emmenthal dont on aperçoit un instant
l'échappée de la vue avec quelques neiges sur les
sommets des montagnes. L'Emme n'est qu'un
petit torrent qu'on traverse sur un pont. J'y ai vu
une singulière promenade. Elle a quatre rangs
d'arbres tout juste le long de la rivière; la pers-
j)ective et la fin de cette plantation sont des
fourches patibulaires.
On suit après cela les bords de la Reuss; ses
eaux sont limpides et rapides, remplissent bien les
bords. On découvre la ville de Lucerne et ses
tours. On y est bientôt, ayant à la droite une mon-
tagne rapide, roide, où se trouvent de belles car-
rières. Le chemin est bordé souvent de maisons
bien bâties.
Lucerne. — Lucerne est petit, 3,000 âmes, en
(1) Le duc Léopold — et non le duc Jean, comme écrit Oesaix
— d'AulricJie l'ut battu et tué le 9 juillet 1386 à Seuipach.
14 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESA[X
demi-cercle sur l'extrémité du lac de son nom.
J'en ai déjà parlé dans un de mes voyages. J'y ai
passé la nuit à l'Aigle noir et me suis occupé toute
la soirée à voir les cartes en relief de M. Pfyfïer
très intéressantes par les hauteurs des montagnes,
écrites à côté de chacune. On voit que leurs
sommets s'abaissent vers le Schreckhorn, qui a
2,200 toises, jusqu'au mont Pilate, dernier de cette
chaîne, qui en a 1,200. Le lac de Lucerne est de
220 toises au-dessus du niveau de la mer. Les
hauteurs des montagnes sur le plan de M. Pfyffer
sont toutes prises sur ce niveau; ce qui est très
intéressant pour avoir les hauteurs réelles qu'elles
ont au coup d'œil (i) .
(1) L'abbé Cognet, volontaire dans l'armée française (Ernolf,
Souvenirs militaires d'un jeune abbé, 63), va voir, lui aussi, ce
« célèbre plan en relief de la Suisse du général Pfyffer ». Cf. sur
le général François-Louis l'fyffer (1715-1802), et sur sa carte de
Suisse, le passage suivant du Voyage de Halem en Allemagne, en
Suisse et en France, dans l'année 1790(1791, I, 105-106) : « Nous
avons vu, ce qui nous avait attirés en grande partie à Lucerne,
le célèbre modèle de la Suisse. Le général a durant vingt ans
observé et mesuré les montagnes. Son œuvre, qui a la forme
d'un billard, mais plus grande, est exposée dans une vaste salle
de sa maison. Le lac de Lucerne en est le centre. L'œil embrasse
avec un indescriptible plaisir, à vol d'oiseau, tout le pays qu'on
a parcouru et qu'on veut parcourir à la sueur de son front. On
s'étonne de la bauteur du Gotbard et de ses frères ; auprès
d'eux, l'Albis, le Rigi et le Pilate descendent au rang de collines.
La neige couvre les cimes. Chaque village est bâti dans sa val-
lée; chaque chemin, chaque sentier apparaît; chaque rivièrer
SUISSE 15
Lac. — Embarcation à Lucerne; trois bateliers :
un, sortant des gardes; un gros, très lourd, mal
habillé; un troisième parlant peu; tous bons en-
fants. Bateau couvert. Nous, mollement couchés
sur la paille, admirant le beau spectacle des nom-
breux bateaux, la vue admirable des montagnes.
Nos bateliers ramaient fort, et très en cadence. Le
lac très peu profond. Le fond se voit très aisément
pendant une demi-lieue. Vue de Stanz et de
Kiissnacht. Navigation lente vis-à-vis Gersau.
Près de Brunnen, le vent se lève; nous allons à la
voile assez vite. Vue magnifique de Brunnen, de
Schwyz et des montagnes qui la dominent. Vent
fort, navigation rapide. Chapelle de Guillaume Tell.
Bouffées de vent si fortes : obligés d'abattre les
voiles. Arrivés à Fluelen, petit village. Nous avons
débarqué, payé 14 livres pour notre transport.
Une demi-douzaine de petits enfants à demi imbé-
ciles nous ont eijtourés et pressés avec leurs mains
lorsqu'ils ont eu reçu quelques petites pièces.
Altorf. — Il y a une demi-lieue jusqu'à Altorf.
a son pont, et chaque forêt, son feuillage; cliaque rhutc d'eau
est iadiqui'e par de petits fils d'aryont. Nous pûiuos roiucrcicr
personnellement l'auteur de la joie que son chef-d'œuvre nous
avait donnée... »
!6 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
Nous nous sommes mis en route à pied pour faire
ce trajet. Les habitants n'ont plus les culottes
larges de Lucerne; ils sont bien habillés et vêtus,
chaussés avec des sabots entièrement découverts,
tenant par une large bande de cuir en forme de
sandales. Les filles ont la même chaussure, qui se
retrouve jusqu'en Italie.
A Altorf, logés à l'Aigle noir. Je me suis bien
impatienté, parce que tout ce que je désirais devait
m'être donné Ji l'instant et qu'il me fallait l'attendre
un temps infini. J'en suis parti à 4 heures, après
une forte ondée, et m'être bien impatienté de ce
qu'il fallait s'en aller si tard. Enfin, nous sommes
montés chacun sur une haridelle, ce qui faisait
trois, pour nous conduire à Lugano, à 30 lieues,
au prix de 54 livres par cheval, à charge de ne
rien payer pour la nourriture des chevaux et de
l'homme qui vous conduit et ramène les chevaux.
Notre conducteur était un homme vigoureux de
quarante-six ans environ, qui faisait ce métier
depuis près de vingt et se soutenait par force vin
dont on voyait bien l'empreinte sur sa figure. Nous
partîmes donc suivant la vallée de la Reuss, large
d'un quart de lieue au plus et occupée toute par
des prairies. Le chemin est étroit, mais point fati-
gant; les voitures le suivent à trois lieues d' Altorf
SUISSE 17
jusques à Amsteg. On laissa à g-auche la vallée de
Spiring-en que j'avais suivie en 90 dans le même
temps à peu près. Que d'événements depuis! Le
chemin jusqu'à Amsteg est bordé d'une grande
quantité d'arbres fruitiers, de cerisiers surtout. Il
y a beaucoup de maisons en bois dont les habitants
ont l'air peu riches ou aisés, à en juger par leurs
habits déchirés et par leur air sale annonçant peu
le contentement.
Amsteg. — A Amsteg, nous n'avions fait que
trois lieues, nous n'étions pas fatigués ; nous avons
voulu pousser plus loin. Nous avons causé avec les
braves gens de cet endroit; ils nous ont dit qu'ils
étaient amis des Français, que, comme eux, ils
avaient chassé les seigneurs qui les tyrannisaient.
Ce village est parfaitement bâti; les maisons,
grandes ; il fut tout brûlé il y a six ans et rétabli par
les secours de tous les cantons. Il y a de l'industrie
et du travail parce que c'est là que se déchargent
les marchandises venues à dos de mulet par le
Saint-Gothard, et qui sont conduites par des voi-
tures jusqu'à Altorf, et là embarquées, et vice versa.
Avalanche. — A peine sort-on d'Amsteg que
l'on trouve une montée très forte, et rapide, et
2
18 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
longue. On s'élève bientôt au-dessus du niveau de
la rivière que l'on entend bouillonner au loin sous
ses pieds. On découvre tout de suite les terribles
effets des avalanches (1); une, sur la gauche, des-
cendue du sommet de la montagne, a entraîné avec
elle des rochers énormes, deux humbles cabanes,
heureusement pas occupées dans ce moment, et
une immensité de sapins. Tout le terrain qu'elle a
ravagé est nu et imprime à la vue l'idée de la
terreur.
La route jusqu'à Wassen est toujours élevée au-
dessus de la rivière de plusieurs centaines de pieds.
Des sapins immenses et prodigieusement hauts,
plantés par gradins sur le penchant de la mon-
tagne, en marquent la profondeur. Toutes ces
montagnes paraissent presque arides. Cependant
on y rencontre souvent de petites maisonnettes en
planches qui se trouvent partout où, dans ces
rochers, l'homme a pu avoir un petit coin qui pût
produire du fourrage pour les remplir. En effet,
dans ces pays-là, on coupe toujours le foin et le
ferme à côté du terrain qui le produit, et on le fait
manger sur le lieu môme aux bestiaux, suivant la
saison qu'ils peuvent y venir.
(1) Desaix écrit tantôt avalanche, tantôt lavange.
SUISSE 19
Pfaffensprung. — Il faut remarquer, avant que
d'arriver à Wassen, un pont très élevé et étroit en
pierre. Il s'appelle Pfafrensprung- ou Saut du
prêtre. Il est prodigieusement élevé au-dessus de
la rivière. Elle se brise contre les rochers avec un
fracas épouvantable et vient passer sous le pont.
On dirait que c'est là le plus profond des abîmes.
Wassen. — Wassen est singulièrement situé.
C'est un long village dont les maisons sont assez
passables et les habitants, quoique dans des pays
horribles, paraissent assez aisés. Il est situé entre
la Reuss et un torrent qui vient d'Unterwalden
du côté de l'Engelberg. Le chemin, pour y arriver,
suit les bords du précipice qui tourne le torrent.
C'était un dimanche.. Nous partîmes, après avoir
bien dormi, médiocrement soupe, payé peu cher,
et continuâmes notre route.
Elle devint toujours de plus en plus effroyable.
Nous ne fîmes que monter un cliemin des plus
rapides. Nos mallicureux chevaux avaient toutes
leurs peines; ils s'arrêtaient tous les vingt pas
pour prendre haleine un instant et continuaient
ensuite à marcher. La route étroite est bien pavée
de petites pierres plates et près les unes des
autres. Les chevaux ont des crampons assez
20 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
grands pour pouvoir s'y soutenir; sans cela, ils
s'abattraient à tous les pas. Ce jour-là était plu-
vieux. Pourtant nous échappâmes au danger d'être
mouillés. Mais les nuages jouaient avec nous :
tantôt ils nous enveloppaient de toutes paris, tantôt
ils s'élevaient, disparaissaient et nous laissaient
voir la montagne qui ne se présentait que pour
être plus horrible. Cependant, tout d'un coup,
tout ce qui nous avait intéressés par quelques traces
d'habitations disparaît; le paysage devient plus
sauvage; des éboulements effroyables annoncent
à tous les pas les événements qui sont arrivés
dans ces montagnes et dont personne ne se sou-
vient; on monte avec peine et toujours, et le som-
met est toujours bien loin derrière vous; à tous les
moments, des croix plantées avertissent qu'un
voyageur a péri sur le même lieu, soit par l'effet
d'une avalanche, soit les membres gelés; quelques-
unes, mais très rares, annoncent des assassinats.
Pendant près de deux heures, on est accablé de
la multitude d'aspects effroyables que la nature a
réunis dans ces lieux.
Rocher du Diable. — Dans un- des éboulements de
pierres que l'on a vus, se trouve un rocher prodi-
gieux. Le vulgaire a prétendu que le diable l'avait
SUISSE 21
détaché pour le jeter sur le Pont du Diable ou Teu-
felsbriicke qu'il avait construit et dont on lui avait
refusé le payement. Il ne manquait à ce tableau
du pays que la superstition et l'ignorance pour
L'achever. Cependant la rivière fait un vacarme
épouvantable; elle se précipite écumante de ro-
chers en rochers, se brise avec effort contre ceux
qui s'opposent à son cours, et les blanchit de son
écume. Du seul espace des yeux on voit qu'elle a
descendu des centaines de pieds; on en voit des
quantités, et on ne sait pas encore quand on finira
de monter. Enfin, la gorge devient si étroite qu'il a
fallu tailler le chemin dans le roc. On ne sait plus
oii l'on trouvera une route; on tourne le rocher
ouvert avec tant de peine et de fatigue, et l'on
arrive au Pont du Diable.
Teufelsbriiclte. — Il est peu élevé; mais sa posi-
tion est bien remarquable à côté du rocher que
l'on vient de voir, et dessous d'autres qui menacent
de le détruire; la rivière paraît vouloir sauter par-
dessus : c'est la perfection du théâtre de la terreur.
Enfin, on monte quelques instants avec peine, et
devant vous se présente un rocher qui vient des-
cendre jusque dans le lit de la Reuss. On passe
dans le rocher môme. Une ouverture s'offre dans
22 JOURNAL DE VOYAGE DU GENERAL DESAIX
son flanc et vous mène à un cliemin creusé dans
le roc vif même l'espace de plus de deux cents
pas; on y passe fort bien à cheval (1).
De l'autre côté, le tableau n'est plus le même.
Vous découvrez une belle vallée bien unie, larg-e
d'un quart de lieue, couverte des plus magnifiques
prairies. La rivière, tout à l'heure si indomptable,
coule douce et tranquille en serpentant, faisant à
peine un léger mouvement. Les montagnes à l'en-
tour sont, dans une partie, des prairies abondantes.
(1) L'année suivante, le futur chanoine Cognet, volontaire de
la République, traverse la vallée de la Reuss, et sa description
peut être rapprochée de celle de Desaix (Souvenirs d'un jeune
abbé, 64-66) : « Jamais je n'avais vu pareille solitude, pays d'un
aspect si sombre et si terrible. C'est une gorge étroite, sinueuse,
d'une pente rapide. On y rencontre, de temps à autre, tantôt de
pauvres villages qui semblent des agglomérations de ruines,
tantôt des chapelles et des habitations isolées parmi d'affreux
rochers. On entend mugir sans relâche la Reuss et les nombreux
torrents qui viennent s'y précipiter du haut des montagnes.
J'arrivai enfla au pied de la rampe escarpée qui mène au Pont
du Diable, le mieux nommé qui fût jamais! Là, l'horreur
redouble encore. Au-dessus de la gorge profonde dans laquelle
la Reuss bondit et se débat furieuse, deux contreforts de
rochers se dressent à pic en face l'un de l'autre. Ils sont reliés,
à une élévation prodigieuse au-dessus du torrent, par un pont
d'une seule arche qui, dominant le gouffre, dominé à son tour,
et, de plus haut encore, par des rochers gigantesques, paraît
suspendu entre l'enfer et le ciel. Quand, du bas de la rampe,
j'aperçus des hommes, des mulets chargés, franchissant ce pont
d'appsu-ence si frêle au milieu de ces montagnes colossales qui
semblent prêtes à l'écraser, je pouvais à peine en croire mes
veux! »
SUISSE 23
et le reste de leurs hauteurs, de beaux et riches
pâturag^es ; mais pas le moindre bois ; tout est
vert, mais pas d'arbres.
Urseren. — On arrive bientôt à Urseren, grand
village pour le pays, bien bâti, tout en pierre, les
maisons grandes. Il y avait peu d'habitants, parce
que le plus grand nombre étaient sur les alpes
avec leurs bestiaux.
Hospental. — D'Urseren à Hospental (1), il y a
une bien petite lieue^ toujours dans la même
vallée. Nous y fûmes dans une fort belle auberge,
servis par trois jolies demoiselles de belle taille,
habillées en indienne, et où nous trouvâmes du
linge blanc, une chambre propre, de l'argenterie.
Nous eûmes pour convives trois voyageurs par-
lant français et gais, aimables; deux du pays de
Vaud, dont l'un professeur de minéralogie à Lau-
sanne, et le troisième du Valais. Ils étaient inté-
ressants et amusants et avaient voyagé par toute
l'Europe montagneuse, en Auvergne, dont on
causa beaucoup; celui du Valais causa de ma
famille, qu'il connaissait, et me demanda si je con-
naissais le général Desaix!...
(1) Desaix écrit toujours « l'Hospital » ou < Spilal ».
24 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
Je partis de Hospental fort content. Nous avions
déjà beaucoup causé avec le curé, joli garçon,
jeune, ayant voyagé, et de l'esprit. Visitant les
écuries, curieux de savoir quelle litière on pouvait
faire aux bestiaux dans un pays où il n'y a ni
feuille ni paille, je fus surpris de trouver que
c'était de la mousse.
Description de la route. — A Hospental, nous
quittâmes notre jolie vallée pour tourner à gauche
et entrer dans une vallée plus étroite et moins
intéressante. Celle que nous suivîmes était res-
serrée par des montagnes qui sont continuelle-
ment des pâturages mêlés de rochers quelquefois
éboulés. On monte continuellement et rapidement
pendant longtemps. Enfin, à son extrémité, on se
trouve au pied de la montagne qu'il faut traverser.
On en suit la pente qu'on monte par plusieurs zig-
zags longs et raides. Tout le long du chemin, des
cascades de toutes les formes, descendant des
amas de neige qui sont à la cime des montagnes,
nous amusent par leur quantité et leur variété. Une
foule de belles vaches habitent ces sommets. Leur
berger les suit ou reste dans sa cabane avec des
cochons qu'il nourrit et engraisse du petit lait qu'il
retire des fromages qu'il fait. Nous avons aussi
SUISSE 23
remarqué un convoi de voituriers, ayant chacun
huit ou dix mulets chargés de vin, de coton et
autres marchandises pour la Suisse; les mulets
ont des sonnettes, le pied sûr; ils sont tous gras,
bien portants, le poil fin, et font plaisir à voir,
quoiqu'on s'inquiète de les trouver si fortement
chargés dans des pays si difficiles.
Revenons à notre voyage. Dans cette partie, les
croix qui annoncent les événements sont plus
communes. On monte toujours, et l'on ne finit pas
toujours. Les sommets des montagnes sont loin
de vous. Cependant on atteint les neiges; nous en
avons traversé assez à la fin de juillet; elles fon-
daient pourtant.
Source de la liems. — Enfin, on approche du
Saint-Gothard. La Reuss s'éloigne de vous et prend
sa source à droite, dans un lac que l'on dislingue
entre deux montagnes toutes de neige, et l'on
arrive enfin au col qui sépare l'Italie de la Suisse
Trois lacs qui se communiquent et sont peu
longs vous annoncent que vous êtes dans le bassin
du Pô. En efi"et, ils sont la source du Tessin, un
de ses plus grands tributaires.
Hospice du Saint-Gothard, — Près de là est l'hos-
26 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
pice du Saint-Gothard, habité par des capucins qui
y rendent l'hiver de grands services au voyageur
exposé à trouver peu de secours dans un pays
désert.
Ici, tout change; il faut descendre autant qu'on
a monté, et descendre à pied; il fait une chaleur
excessive; enfin, il faut bien s'y résoudre.
On met pied à terre et, laissant ses chevaux, on
descend bien rapidement, et encore plus vite en
suivant les petits sentiers.
Mais, au bout de quelque temps, on est fatigué;
on se repose, et l'on voit, en tournant la tête, que
si l'on a dans peu de temps descendu beaucoup de
terrain, malheureusement il en reste encore bien
à parcourir. Cependant, avec du courage, on va
encore. Les vallées de ce côté-là sont belles et
riantes; tournées au midi, elles doivent avoir plus
de soleil. En effet, après cette longue et fatigante
descente, on atteint les prairies et l'on suit sur
l'herbe un chemin moins dur; on gagne Airolo, et
le premier village itahen, et le droit de monter son
cheval. C'est un grand plaisir.
Airolo. — Les montagnes dans cette partie sont
intéressantes, bien vertes, couvertes de pas beau-
coup de bois, cependant de quelques pins et sapins.
SUISSE 27
Mais les prairies sont belles et nombreuses, les
villages fréquents et bien bâtis. C'était le dimanche;
tous les habitants, assez bien costumés, étaient
bien intéressants. Dans cette vallée, nommée Le-
ventina, ils sont tous assez beaux, habillés d'étoffe
de coton, des chapeaux ronds. Les hommes tiraient
au blanc très gaiement, et les femmes jouaient
aux quilles.
Cibles des Suisses. — Il est grandement d'usage
de tirer au blanc, dans toute la Suisse. On y tire
une espèce de loterie assez singulière : un habi-
tant, souvent les baillifs, propose six ou dix louis à
tirer tel jour, dans tel village: on en fait plusieurs
prix plus ou moins forts à la volonté du proprié-
taire, mais tout homme qui vient tirer est obligé
de payer soit quarante sous, soit un écu pour
chaque coup qu'il tire. Ainsi, si c'est dix louis le
prix, et qu'il y ait eu cent coups à tirer à un écu,
c'est cent écus qu'aura celui qui fait tirer : il aura
soixante livres de bénéfice. Il y a des endroits où
ces loteries sont très considérables. Quand j'ai
passé à Zug, il y en avait une de dix mille livres.
On venait de vingt lieues pour y prétendre.
Nous arrivâmes le soir à Zollhaus, où nous cou-
châmes. Il y avait une de ces loteries ; elle était de
28 JOURNAL DE VOYAGE DU GENERAL DESAIX
huit louis. Grand nombre d'habitants y préten-
daient et beaucoup tiraient à merveille. En effet,
pour être concurrent, il ne fallait pas seulement
toucher le noir qui était sur la cible; on devait
frapper dans un second plus petit qui était dans
l'autre.
ZoJlhaus. — A Zollhaus, nous avons couché, bien
fatigués, et eu bien de la peine à nous réveiller.
Enfin, nous nous sommes mis à marcher; c'était
le pire : il fallait encore descendre une descente
longue et rapide. Nous en avons vu le bout avec
plaisir et, remontés à cheval, nous avons voyagé
avec intérêt : on peut alors voir et observer.
Description Je la vallée. — En effet, la vallée est
alors plus large et devient intéressante. Les vil-
lages sont fréquents, beaux, bien bâtis, surtout
très propres. Le Tessin coule rapidement, sans
grand bruit, grossi continuellement par les ruis-
seaux qui lui tombent en cascade des montagnes.
Elles sont ici toutes couvertes de châtaigniers
superbes et magnifiques ; c'est immense, la quan-
tité qu'il y en a; les plus hautes montagnes en ont
jusques aux deux tiers de leur hauteur, et des arbres
superbes; ce doit être un grand moyen de subsis-
SUISSE 29
tance, joint k cela qu'au-dessus se trouvent de
très belles alpes ou pâturages très étendus, très
verts, qui nourrissent grand nombre de bestiaux,
chèvres, vaches et moutons.
Ce qui ma intéressé dans cette vallée, en la
suivant, c'est l'établissement des cultures à mesure
qu'on avance. Il y a d'abord des champs grands
comme une chambre. Dans ces cantons, ils ont
l'usage de placer leur grain tout de suite qu'il
est coupé, sur de grandes barres entrant par les
deux bouts dans des entailles faites à de grandes
pièces de bois qui sont aux deux côtés. Il y a
quantité de ces pièces de bois ainsi placées : ce
qui fait un drôle d'effet. Des champs de pommes
de terre se rencontrent en quelques endroits
Enfin, l'usage du blé se multiplie, mais jamais se
suivant assez pour être continu. Ils coupent le
pays en petits carrés jaunes qui, entourés de ver-
dure, font un très joli effet, joint aux cascades et
au grand nombre de villages très pittoresquement
placés dans tous les coins de la vallée et sur les
flancs des montagnes. On ne les devine (1) souvent
que par le son de leurs cloches. On aura alors
l'idée d'un paysage bien nouveau et bien inléres-
(1) Les villages.
30 JOURNAL DE VOYAGE DU GENERAL DESAIX
sant. Les vignes rembellissent infiniment : elles
deviennent très grandes, et à chaque entrée et
sortie de village on suit de longs berceaux où
on est très agréablement à l'ombre. Ils sont très
élevés, puisqu'on ne peut pas les atteindre avec
la main. Peu à peu, ces vignes augmentent et
s'emparent un peu du pied des montagnes. Le vin
de tous ces pays-là est prodigieusement fort et
noir; il n'est pas agréable au goût. Nous sommes
venus dîner à (1), assez beau village où nous
avons été très bien.
Heures par vingt-quatre. — Dans tout ce pays-là,
les aubergistes parlent allemand, et le peuple,
italien; tous les usages sont italiens : on compte
les heures non par douze, mais par vingt-quatre,
commençant au coucher du soleil et variant
comme lui. Il est bien difficile alors de savoir exac-
tement l'heure qu'il est, puisque tous les jours le
soleil se lève à une heure différente. J'ai été bien
surpris, la première fois que j'ai demandé l'heure,
quand on m'a répondu renti iina : je croyais qu'on
se moquait de moi (2).
(1) En blanc dans le manuscrit.
(2) Cf. le Voyage en Halte de La Lande, 3« édition, 1790, 1. 1",
p. 34, le chapitre des heures italiques : « Les Italiens comptent vingt-
SUISSE 31
Habitants dit Levantin (1). — Pour en revenir à
ces vallées, les habitants sont actifs, industrieux,
et courent le monde après leurs travaux, dans celles
surtout des Grisons, pour y vendre toutes sortes de
marchandises. A l'endroit où nous dînâmes, nous
fûmes bien logés, chez de braves gens honnêtes,
dans une chambre immense; nous y reposâmes
avec plaisir, car nous étions fatigués. Il y avait
dans cette maison des enfants ciiarmants, surtout
un petit à chevelure blonde, bouclée de la plus
jolie manière du monde. Les maisons sont belles,
bien blanchies; les appartements vastes, et les lits
immenses et bien durs, sans rideaux.
quatre lieures de suite, depuis un soir jusqu'à l'autre. La vingt-
quatrième heure, qu'on appelle souvent l'Ave Maria, sonne une
demi-heure ou trois petits quarts d'heure après le coucher du
soleil, c'est-à-dire à nuit tombante, et lorsqu'on commence à ne
pouvoir lire qu'avec peine. Si la nuit dure dix heures et le jour
quatorze, on dit que le soleil se lève à 10 heures, et le midi arrive à
17 heures d'Italie. Les étrangers ne peuvent comprendre ce qu'il
y a de naturel et de commode dans cet usage... Mais à Turin,
à Parme, à Florence, on a adopté les heures françaises, et cet
usaj^e entraînera peu à peu le reste de l'Italie. » Lire aussi dans
Tkui..\iii), De Moitteiiotte au pont d'Arcole, 367-369, la curieuse
pétition d'un capitaine do la légion lombarde à la municipalité
de Vérone sur la nécessité de sonner les heures à la française.
(1) La vallée du Tessin, entre Airolo et Biasca, porte le nom
de Val Levenlina (Levantin ou Livinenthal). Elle comprend
trois parties : la première, Leventina supérieure, s'étend jusqu'à
Dazio et ne contient que des pâturages; la deuxième va jusqu'à
Gioriiico; la troisième, où sont cultivés les arbres et vignes de
l'Italie, finit à Biasca.
32 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
Nous nous acheminâmes vers les 3 heures, tou-
jours avec le plus beau chemin du monde, et très
beau temps. Nous arrivâmes bientôt à l'endroit
où la vallée du Breno finit et voit ses eaux se
jeter dans le Tessin. La vallée est profonde,
étroite, et son extrémité est des montagnes toutes
de neige; leur revers donne la première source
au Rhin. Le chemin est toujours comme je l'ai
décrit; la culture est plus augmentée; on ne
peut plus voir le pays; mais toujours c'est la
même chaîne de hauteurs couvertes de châtai-
gniers.
Rencontre. Conversation. Vallée de Mesocco. — Un
prêtre français^ vivant de ses messes dans le pays,
et que nous rencontrâmes sur la route, nous sui-
vit assez longtemps. Il causait bien et était de
la Lorraine, avait un frère dragon dans le 1''.
Après nous avoir raconté ses aventures, sa fuite,
ses dangers, il nous instruisit des mœurs du pays.
Nous passâmes avec lui devant les vallées de
Calanca et de Mesocco, dont le torrent vient se
jeter dans le Tessin. Elles font partie des Grisons,
de la Ligue grise. C'est le pays le plus démocrate
du monde. On n'en est pas plus heureux, disait-il.
Un prêtre royaliste devait tenir ce langage. Ils
SUISSE 33
payent peu d'impôts, il est vraij sont très libres,
mais ont une grande vénalité; ce n'est qu'à force
d'argent ou de cadeaux qu'on obtient les voix pour
avoir des places; il est naturel alors qu'on rattrape
les avances qu'on a faites et qu'on les retire par
bien des exactions. Une preuve de leur peu de
bonheur, c'est qu'ils ne savent pas se réunir pour
faire la guerre aux ours et aux loups, aux loups-
cerviers, mais principalement aux ours qui, pen-
dant tous les étés, font des ravages effroyables
dans les bestiaux nombreux de ces cantons. Des
battues vigoureuses, nombreuses et fréquentes,
les en débarrasseraient facilement. Dans les par-
ties sujettes des cantons, comme Bellinzona, le
peuple est assez heureux et content; il n'a pas de
part au gouvernement, mais il s'en passe bien,
puisque l'autorité est bien peu de chose. Point
d'impôts, point de troupes ; le gouvernement est
alors assez simple. Il reste la justice : elle a les
formes longues partout; ce n'est que ceux qui ont
la manie de plaider qui en sont dupes; les autres
ont peu de chose à faire. Le commerce est une
grande occupation ; la religion est bien suivie
exactement. Voilà le discours de notre prêtre,
dont nous nous séparâmes à regret, parce que sa
conversation nous intéressait.
34 JOURNAL DE VOYAGE DU GENERAL DESAIX
Bellinzona (1). — Nous arrivâmes bientôt à Bel-
linzona. C'est une petite ville assez anciennement
bâtie, le siège d'un bailliage qui appartient égale-
ment aux trois cantons de Schwyz, Uri et Unter-
walden. Cliacun à son tour y envoie un baillif qui
gouverne le pays deux ans. Chaque canton a un
château placé sur les trois hauteurs qui dominent
la ville; deux en sont un tant soit peu éloignés, le
troisième en est pour ainsi dire environné. Ces
trois châteaux ferment la gorge^ et, dans les temps
passés, pouvaient faire une bonne défense. A pré-
sent, elle étonnerait peu. Ils ont tous des murailles
élevées avec de grands créneaux. La ville a une
enceinte de ce genre; elle est petite, assez régu-
lière; les rues peu larges; une très petite place.
Il y a des écoles assez vastes. On y voit beaucoup
d'hommes à habit noir, de tout âge. C'est un grand
entrepôt de commerce et un passage de voyageurs;
aussi voit-on les rues obstruées de ballots de mar-
chandises, dont les mulets se déchargent avec
plaisir, et les auberges, de gens qui vont dans tous
les pays ou en viennent. Nous rencontrâmes beau-
coup d'officiers suisses au service d'Espagne. Nous
partîmes d'assez bonne heure, réveillés par le
(1) Desaix écrit toujours Bellinzone; de même, Cognel (Souve-
nirs militaires d'un jeune abbé, 67).
SUISSE 35
babil de notre énorme hôtesse, très grasse, récu-
rant peu et parlant beaucoup. Nous fûmes bien
servis dans une salle à manger très grande.
Lac Majeur. — Après Bellinzona, nous suivîmes
toujours la vallée du Tessin. Elle est belle et
riante. Nous entrevîmes le lac Majeur après une
très bonne heure de marche. Nous eûmes là une
vue charmante. Tout le peuple paraît partout très
dévot et assidu aux églises. Nous quittâmes la
vallée du Tessin et, montant le flanc d'une mon-
tagne très haute, et très escarpée, et très longue,
nous eûmes de très jolis points de vue : le lac
Majeur était le plus admirable. Le Tessin, déjà
assez large, se tournant en plusieurs replis, a l'air
fâché de vouloir disparaître dans cette grande
masse; il arrose de belles prairies. Les bords du
lac sont bordés de quantité de beaux villages, de
petites villas; ils paraissent enchanteurs. Locarno
semble être d'une très jolie construction.
Moutce. — Le lac m'a plu infiniment. A voir ce
spectacle qui disparaît de temps en temps par les
détours du chemin, mais qui paraît toujours plus
intéressant, le temps dure peu, et on arrive faci-
lement au sonunel d'un col.
36 JOURNAL DE VOYAGE DU GENERAL DESAIX
Gibet fréquent. — A ce sommet, se trouvent des
fourclies patibulaires avec les têtes décharnées
des brigands qui ont commis des assassinats dans
le lieu même; c'est l'usage dans toute la Suisse.
Nous avons alors descendu assez rapidement,
dans une vallée assez gentille, mais plus boisée et
plus étroite ; nous avons traversé peu après Biro-
nico. Nous étions bien empressés d'arriver à
Lugano : nos chevaux étaient rendus et bron-
chaient à tous les paSj n'ayant pas eu d'avoine
de la route; d'ailleurs nous étions pressés de sortir
des montagnes, pour voir cette si fameuse Italie.
Lugano. — Nous avons suivi une vallée long-
temps, nous l'avons quittée, et, arrivés sur des
hauteurs, nous avons enfin découvert le lac.
J'étais dans la joie. Lugano était à nos pieds. La
descente était rapide, mais le pays charmant. Mon
cheval sentait qu'il arrivait; il était aussi empressé
que moi; il marchait d'un pas rapide. J'ai été trans-
porté quand j'ai vu ces coteaux chargés de figuiers,
grenadiers, citronniers. Enfin, je suis arrivé à
Lugano; j'étais fatigué et je descendis de cheval
avec joie. Le conducteur était loin; j'ignorais
l'auberge où nous devions descendre, quoique
d'ordinaire le cheval v conduisît. D'ailleurs ici, il
SUISSE 37
y avait beaucoup de détours ; le pauvre animal
s'y perdait; un de nous se souvint du nom du lieu
où nous devions aller, et nous arrivâmes. C'est une
belle auberge où l'on est bien ; l'hôte, très ser-
viable, maître de la poste aux lettres, négociant
tenant des bateaux, des voitures de louage de
l'autre côté du lac, un homme à tout faire. Nous
nous promenons, reposons un peu, ensuite dînons,
payons notre conducteur, jamais assez content de
son trinkgeld (I). Tout est prêt pour partir, quand
nous voudrons, en bateau de l'autre côté du lac.
La même voiture doit aller à Milan.
Lac. Embarcation. — Il faut présenter son passe-
port. C'est le premier endroit où on le demande.
Mais là résident les députés suisses envoyés par
Frauenfelden pour régler toutes les disputes et les
différends avec le général Buonaparte et la Répu-
blique cisalpine. A peine l'ont-ils lu, qu'ils me
font mille honnêtetés, et nous poliliquons. J'abrège
avec eux et je pars.
C'est dans une jolie barque où je suis fort à
mon aise. Je réfléchis tranquillement, j'admire le
beau pays qui m'entoure. Lugano est charmant,
(1) Desaix écrit « tringueld ».
38 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
bâti en demi-ovale le long du lac et en amphi-
théâtre. Les maisons sont blanches, propres, bien
bâties, quelques-unes très belles. Le coteau qui
domine Lugano s'étend en demi-cercle; il est
admirable par ses belles cultures variées et par
beaucoup de belles habitations; on s'éloigne avec
peine d'un si beau rivage. Cependant quatre ra-
meurs poussent avec force, les deux premiers
tenant chacun une rame, les deux derniers en
remuant deux. Tous, travaillant avec effort et en
cadence, nous font vite faire du chemin. On arrive
promptement vis-à-vis d'un rocher où se trouve un
poteau avec trois ou quatre pendus en lambeaux
et horribles.
Les bords du lac ne sont pas si beaux que du
côté de Lugano. Le pays est plus agreste. Les
montagnes , avec leurs châtaigniers , viennent
presque jusques au bord. Elles en sont cependant
presque toujours séparées par des cultures variées
et quelques jolis villages. Le lac est profond, et
jusque très près du bord; il n'y a pas six pas où
l'on pourrait se baigner.
Discussions des Suisses. — Les Suisses ont eu
plusieurs discussions avec le général Buona-
parte; ils lui ont trouvé de la fierté, peu de
SUISSE 39
condescendance; ils ont été très raisonnables.
Ces querelles se réduisent à plusieurs points :
La première. Valais. — Le général aurait voulu
avoir un chemin de communication par le Valais,
pour recevoir plus rapidement ses secours du
Rhin. C'en est resté là, les Valaisiens ayant refusé
aux treize cantons (1).
La deuxième, avec Berne, pour le général Laharpe
dont les biens avaient été confisqués et le fils
enfermé (2). Le général sollicita; il demanda aussi
qu'on en cliassât Mallet du Pan qui écrit des infa-
mies contre l'armée d'Italie et la France; on le lui
refusa. « Eh bien! dit-il alors, je vais établir un
libellistc sur vos frontières pour faire soulever
vos peuples contre votre gouvernement! » Sur-le-
champ il obtint ses deux demandes.
(1) Le 14 mai 1797, Bonaparte avait fait demander le droit de
traverser le Valais, pour arriver par la vallée du Rhône et le lac
de Genève à Versoix.
(2) Amédéc-Emnianuel-François de La Harpe, né à RoUe, sur
les bords du lac Léman, en 1754, cousin du La Harpe qui fut pré-
cepteur du tsar Alexandre, capitaine de grenadiers en Hollande
de 1773 à 1781, lieutenant-colonel du 4*^^ bataillon de Seine-ct-Oise,
puis du 35« d'infanterie, général do bri;^ade en 1794 et de division
en 1795, tué le 8 mai 1796 à Cod0}<no. Un bel lionmie de guerre,
a dit Marniont; un grenadier par la taille et par le cour, a dit
Bonaparte. Son (ils, Frédéric-Josopli-Marie- Victor (1778-1804),
l'ut aide de camp de Bonaparte et capitaine de cavalerie.
40 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAîX
La troisième fut avec le bailli de Lugano. C'était
un habitant des petits cantons, sans grandes lu-
mières, qui regardait les Français en fanatique; il
croyait voir dans toutes leurs actions des choses
horribles, ou plutôt s'imaginait qu'ils allaient
envahir la Suisse. Ses rapports étaient très exagé-
rés, il n'avait pas le sens commun. Le tout venait
des deux petites chaloupes canonnières placées
sur les lacs dans la partie appartenant au Milanais.
Les députés de Frauenfelden virent le général,
s'expliquèrent avec lui, et dans un instant tout fut
entendu. Ces barques étaient pour empêcher la
contrebande, employaient peu de troupes, et
n'étaient pas dangereuses. Le général fit sentir
qu'il avait de l'intérêt à être tranquille avec les
Suisses, mais que, si on voulait mal vivre avec
lui, il empêcherait l'exportation des grains du
Milanais, et que les Suisses en souffriraient (1).
(1) Le 10 février 1797, Bonaparte s'était plaint au Directoire
de la conduite des baillis suisses : « Je n'ai fait mettre les
barques canonnières sur le lac de Lugano, que pour empêcher la
contrebande qui se faisait et arrêter la désertion des prisonniers
autrichiens protégée par les Suisses. Nous avions droit de
mettre ces barques sur le lac, puisqu'une bonne partie du
rivage nous appartient. Si les baillis continuent à se mal con-
duire, je ne leur accorderai plus de blé. Les Suisses ne sont
plus les hommes du seizième siècle ; ils ne sont fiers que lors-
qu'on les cajole trop; ils sont humbles et bas lorsqu'on leur fait
sentir qu'on n'a pas besoin d'eux. »
SUISSE 41
La quatrième aflfaire est avec les Grisons. Leurs
sujets de Chiavenna, Valteline et Bormio, aussi
nombreux que leurs souverains, veulent se débar-
rasser du joug et être libres; le général Buonaparte
est pris pour arbitre. Son projet est de faire de
ce pays une quatrième Ligue grisonne, de lier
étroitement ce pays au Milanais en lui faisant
fournir trois mille liommes payés par la nouvelle
république. Comeyras négocie (1).
(1) Desaix voyait juste. La Valteline, révoltée contre les Gri-
sons, demandait son incorporation au Milanais, et ce, malgré
Bonaparte qui trouvait plus juste et plus avantageu.x qu'elle
restât avec les Grisons, en formant une quatrième ligue. Mais,
pris comme arbitre, et acceptant, non sans quelque répugnance,
cet office de médiation, Bonaparte décida, le 10 octobre, que
les peuples de la Valteline, Cliiavenna et Bormio étaient libres
de se réunir à la République cisalpine, et, le 11 novembre, il
annonçait aux chefs des trois ligues grises que ces peuples
étaient « irrévocablement réunis ». Quant à Comeyras, ancien
avocat au Parlement et commissaire du pouvoir exécutif à
l'armée des Pyrénées-Orientales, il était ministre de la Répu-
blique près les Grisons, et Bonaparte correspondait avec lui,
l'engageait à surveiller la Valteline pour connaître les mouve-
ments des Autrichiens. Au mois de juillet 1796, il vint au quar-
tier général s'entretenir avec Bonaparte de la conduite à tenir
envers les Grisons. Plus tard encore, en juin 1797, il parut à
Mombello, où Bonaparte désirait l'avoir pour le consulter sur les
affaires des Grisons et de la Valteline, et on le jugea homme
d'esprit, mais très poltron. (Cf. Maii.mont, Mém , I, 78, l'amu-
sante histoire de son duel.) Landrieux (Mcm., éd. Grasilier, I, 84,
89-90, 367), le nomme « l'adroit Comeyras, homme très instruit
et très entreprenant «, et il rapporte un bon mot du personnage :
que les diplomates sont inutiles, qu'on est toujours vainqueur
ou vaincu, que lo vaijiqueur ne se soucie pas des traités anciens
42 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
Capolarjo. — Revenons à mon voyage. Nous
arrivons vers les six heures à Capolago, sur le
bord du lac; près de là est la petite ville de Riva.
Capolago est un village. On y a écrit, en grosses
lettres, sur une des belles maisons de la place :
« Tel jour, le général Buonaparte, toujours invin-
cible, est venu ici avec une compagnie de cavalerie
et s'en est allé après avoir admiré le pays. » Il y
avait de quoi : le pays est beau. Nous avons trouvé
une voiture que notre hôte avait fait préparer
de Lugano, et nous sommes partis de suite. Nous
avons eu l'idée des mœurs italiennes. Plus de vingt
personnes, officieuses très inutilement, sont venues
nous demander des pourboires (en italien, la bonne
main) sous mille prétextes plaisants : l'un pour
avoir porté le porte-manteau, l'autre fermé la por-
tière, etc.
Nous sommes partis lestement pour Como dans
une voiture fort en désordre, les portières ne fer-
mant pas. Enfin, nous allons toujours, quoique
assez secoués. Le pays est beau ; il n'est pas encore
bien ouvert, et rien n'est plus intéressant; les
coteaux sont beaux, riants, couverts de beaux
el modernes, que le vaincu n'en tire aucun parti. Couieyras fut,
après la paix, envoyé en qualité de commissaire dans les iles
Ioniennes pour les organiser, et mourut en 1798 à Ancône.
SUISSE 43
édifices, de couvents, de campagnes; mais nous
ne voyons pas encore l'immensité de la plaine;
nous ne sommes pas contents.
Cependant nous arrivons sur les frontières de la
Suisse et du Milanais. On nous arrête à la barrièrq
cisalpine; nos passeports (1) font bien vite reculer
nos hommes des douanes, et bientôt nous sommes
loin. La route est belle; elle va dans une petite
vallée à bord découvert, et enfin gagne les hau-
teurs qui dominent le lac de Como.
(1) Ils étaient ainsi conçus :
< Bâip, le 111 juillet 1797.
« Laissez passer le gi'ncral Desaix avec son aide de camp et
un domestique, allant par le mont Saiot-Gotliard à Milan.
« Bâcher,
« Chargé d'affaires de la République frani^aise
MILAN
Como. — Route de Corao à Milan. — Milan. — Hommes. —
Encouragements pour les soldats. — Administration de l'armée
d'Italie. — Femmes françaises flgurant à Milan. — Dôme. —
Citadelle. — Bréra. — Couvent des Grâces. — Bibliothèque
Ambrosienne. — Palais archiducal. — Théâtre. — La ville. —
Remparts. — Cours. — Lazaret. — Cimetière des nobles. —
Promenade. — Rues. — Habitants.
Como. — Là, j'ai joui du plus beau coup d'œilde
ma vie; rien de magnifique comme la vue de cette
ville à vos pieds, très bien bâtie, grands et beaux
faubourgs, grande place, outre deux où des troupes
sont assemblées. Toutes les maisons sont riantes,
riches et magnifiques; surtout tout le grand demi-
cercle qui ferme le midi du bassin du lac; la partie
supérieure est la plus sauvage; on dirait que c'est
pour mieux le relever et faire ressortir. C'est
dans cette partie que se trouve l'ancienne maison
de Pline, dont on voit encore quelques traces au
bord des eaux, et dans la soirée on arrive à Como
par une descente assez rapide. Le faubourg est
magnifique, parfaitement bâti; on y remarque
grand nombre de maisons très belles, bien élégantes
MILAN 45
et du plus beau genre : il est long- et au bord du lac.
La ville en est séparée par une belle place ou
plutôt esplanade. La demi-brigade qui y était en
garnison était assemblée en carré et enveloppée
d'un peuple immense de curieux. Quelques troupes
lombardes de gardes nationales, à moitié équipées,
formaient un singulier contraste dans tout cela et
rappelaient les premiers temps de la Révolution.
Quelques brillantes voitures, des officiers français
dedans avec de jolies femmes, furent pour nous
le prélude du bonbeur de l'armée d'Italie.
Cependant le soldat se plaignait; coucbé sur un
peu de paille dans des cloîtres, il n'était pas à son
aise, et les maladies le désolaient. Cette demi-
brigade, qui venait de Sambre-et-Meuse, regrettait
ce pays où l'on trouvait, disaient-ils, toujours
quelque cliose cliez l'habitant.
Route de Como à Milan. — Il était déjà tard. Nous
laissâmes Como à gauche et, montant sur une
petite hauteur, nous voilà roulant pour Milan,
espérant d'y arriver de bonne heure le lendemain.
Nous allons tranquillement; le pays est coupé
d'arbres, de bois, de buissons, de canaux; nous
ne voyons rien, mais nous sommes dans la plaine
de l'Italie et nous nous réjouissons. La nuit arrive
40 JOURNAL DE VOYAGE DU GENERAL DESAIX
bientôt. Impatients, à tous les villages, nous
croyons toucher à celui où nous devons arrêter;
mais toujours nos espérances sont trompées. Enfin,
il est bien tard; nous descendons à une auberge.
Tout dort; on se réveille, mais comment se faire
entendre? Nous ne savons pas l'italien; nous voilà
bien embarrassés; nous avons beau nous retour-
ner de cent façons, nous ne réussissons pas
mieux. Enfin, la fortune vient à notre secours. Un
étranger se trouve là, il parle très bien français et
italien; il nous tire d'affaire. C'est un homme
aimable, Grisou, qui a servi longtemps officier
dans Salis en France; il est instruit, est secrétaire
du chargé d'affaires auprès des Grisons, et, par sa
conversation bien intéressante, nous fait passer
agréablement les instants de la nuit que nous
devons passer à attendre un morceau.
Nous reposons deux heures et nous partons
pour Milan. Il est peu jour; nous sommeillons, et,
après avoir voyagé quelques heures, nous regar-
dons cette belle plaine de l'Italie ; nous nous cre-
vons les yeux pour voir de vastes champs bien
fertiles et un beau coup d'oeil. Nous ne voyons
jamais que des arbres, des haies, des canaux. La
vue est très bornée. Milan, ville si immense dont
la cathédrale est renommée, le clocher très élevé.
MILAN 4"
ne se découvre point. Beaucoup de maisons le long
de la route; peu de villages; de bonnes paysannes
pas jolies, ayant de grands mouchoirs sur la tête:
des hommes pieds et jambes nus, n'ayant que des
culottes et une chemise; beaucoup de bœufs tirant
des chariots très bas et soutenant une espèce de
planche très large et élevée d'un demi-pied au-
dessus des roues; les voyageurs, les paysans, tout
le monde se servant d'une petite voiture infiniment
légère, point suspendue, point couverte, ayant au-
dessus du train une sorte de petit coffre oii il n'y a
juste que ce qu'il faut pour s'asseoir. Nous ren-
contrâmes une compagnie de Polonais en bleu
foncé, en pantalon, veste et bonnet à la polonaise.
Enfin, nous arrivâmes à Milan, par une très longue
rue qui nous mena à la citadelle et de là à l'hôtel,
où nous fûmes très mal, très cher. Heureusement
que le général me logea chez lui.
Milan. — Logé dans le palais du général Bel-
giojoso. Il ne faut pas confondre ce général avec le
prince Belgiojoso, qui est l'aîné de la maison et qui
liabite le palais et le jardin placés au milieu de la
ville (1). J'ai vu le palais, qui est orné du plus
{^) Le prince Belgiojoso est sans doute le prince qui, selon
Stendhal, faisait jeter chaque matin vingt livres de poudre dans
48 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
beau des bas-reliefs de Briick. Sa forme est un
demi-carré. Au premier étage sont des colonnes
crénelées d'ordre ionique. Il est placé à une des
extrémités de la ville, donnant d'un côté sur la
promenade, remarquable surtout par un jardin
anglais d'un beau genre, bien disposé : on y dis-
tingue une île de l'Amour avec un temple à cette
divinité; deux cygnes s'y trouvent souvent; un
tombeau, une cascade, une chute. Ce jardin fait le
bonheur de son maître, qui le chérit. Propriétaire
d'un régiment de son nom, général autrichien, il a
donné sa démission pour revenir à Milan (1). La
première chose qu'il a faite en entrant à Venise,
oîi il est dans ce moment, c'est de demander au
premier Français qu'il a vu s'il avait été visiter son
jardin, ce qui annonce sa passion pour cette créa-
tion d'un joli genre (2),
son cabinet, et venait s'y promener un masque sur la figure,
parce que c'était la seule manière d'être poudré convenablement,
et qui, ensuite, « passait dans son sérail où déjeunes danseuses,
vêtues comme la Vénus de Médicis, exécutaient des ballets. »
(1) Le comte Louis-Chai'les de Barbiao et Belgiojoso, né en
1723 à Milan, chevalier de Malte, ministre plénipotentiaire de
l'empereur à la cour de Londres, propriétaire, de 1778 à 1797, du
régiment possédé avant lui par le marquis de Clerici et le comte
Gaisruck, général-major en 1779, feld-maréciial-lieutenant en 1783.
(2) MiLLiN (Voyage dans le Milanais, 1817, l, 81) dit que « ce
jardin, planté à l'anglaise, réunit, par son ombrage et par la dis-
tribution de ses eaux, tous les agréments que ce genre com-
porte ».
MILAN 49
Hommes. — Le général Vial, doux, honnête,
petit, maigre, blond, vient de l'armée du Nord; a
servi dans la marine; de là, dans Bresse-Infanterie,
dans la cavalerie, adjudant général, général à
Arcole, commandant des troupes légères; employé
toujours avec le général Joubert dans le Tyrol;
vient de France et de Turin; marié (1);
Cerioni, quarante et un ans, assez bel homme,
cheveux noirs, de gros yeux, gai, aimant à rire,
a servi avec Laharpe et longtemps à Vérone (2);
(1) Honoré Vial, né à Antibes en 1766, mort à Leipzig le
18 octobre 1813, devint baron de l'empire et général de division,
Il avait brillamment servi dans la campagne d'Italie. Il allait, en
septembre 1796, se concerter avec le ministre sarde pour répri-
mer les barbets du col de Tende, et, en réalité, pour sonder les
dispositions de la cour de Turin. A Arcole, il se jetait à l'eau
jusqu'au cou pour tourner la gauche de l'ennemi, et Bonaparte
obtenait pour lui le grade de général de brigade. A la bataille de
la Favorite, il s'était particulièrement distingué, et dans l'ex-
pédition de Trente, aux côtés de Joubert, il avait, après une
longue marche à la tête de l'infanterie légère à travers les
neiges et des montagnes escarpées, tourné et culbuté les enne-
mis et emporté le pont de Neumarkt. Pour l'instant, il com-
mandait la 4« brigade d'infanterie légère, composée de la 4« et
de la 22' demi-brigades. Malade au mois d'octobre 1797, il reçut
de Bonaparte une lettre très obligeante et flatteuse : le général
en chef le priait de se ménager « pour éviter des rechutes et se
remettre à même d'acquérir une nouvelle gloire ».
(2) Jean-Baptiste Cervoni, né en 1705 à Soveria, dans l'île de
Corse, avait alors trento-deux ans et non quarante et un ; il était
général de brigade depuis 1794 et devait être en 1798 général do
division; mort devant Ratisbonne en 1809. (A. Cm ijvet, Jeunrsse
de Napoléon, III, 242 et 308.) Il s'était signalé dans les campagnes
d'Italie, marcbant à la tête do la colonne de Lodi, allant lever la
50 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
Augereaii. Grand, bel homme, belle figure, grand
nez, a servi dans tous les pays, est soldat à peu
près, vantard beaucoup (1);
Croizier, grand, de Riom (2) ;
contribution de Parme, reconnaissant avec Vial le pays entre
les lacs de Côme et d'Iseo, commandant les troupes postées à
Bergame.
(1) Sur les débuts d'Augereau, voir notre Légion germanique,
51-53. Le 8 mai 1797, Bonaparte l'avait nommé commandant d^
Vérone et de Vicence, et le 27 juillet il écrivait au Directoire
qu'Augereau se rendait à Paris pour affaires; mais il ajoutait
que le général apportait au Directoire les pétitions originales
de l'armoe et ferait connaître de vive voix au gouvernement le
dévouement absolu des soldats d'Italie. Le jugement de Desaix
se rapproche assez du jugement de Marmont : « Haute stature,
air assez marlial, soldat et déserteur partout, d'une bravoure
médiocre, disposant bien ses troupes avant le combat, mais les
dirigeant mal pendant l'action, assez hâblem-. » Napoléon
reconnaît qu'il maintenait ordre et discipline, qu'il faisait ses
attaques avec ordre, divisait bien ses colonnes, plaçait bien ses
réserves, se battait avec intrépidité; mais « tout cela ne durait
qu'un jour ; point d'instruction, peu d'étendue dans l'esprit, peu
de calcul et de pénétration ».
(2) François Croizier, né le 27 octobre 1773 à Riom, fils du
procureur au présidial, grenadier volontaire au 1" bataillon du
Puy-de-Dôme (18 juillet 1791), lieutenant des grenadiers au
4'= bataillon du même département (17 juin 1793), nommé parles
représentants Couthon, de La Porte, Maignet et Châteaimeuf-
Randon capitaine au corps provisoire des chasseurs de la Mon-
tagne (3 novembre 1793), promu par Bonaparte chef d'escadron
à la suite du 4« régiment de chasseurs (19 octobre 1797) et con-
firmé dans ce grade par le Directoire (18 avril 1798), pour
prendre rang à partir du 7 janvier 1797, mort des blessures qu'il
reçut devant Saint-Jean-d'Acre le 4 juin 1799. Il avait, sur la
recommandation de Marmont, remplacé à l'état-major de Bona-
parte le jeune EUiot, neveu de Clarke, tué à Arcole, de môme
que Lavallette avait, sur la recommandation de Baraguey-
MILAN 51
LavaUette (1);
Dugua (2) ;
Sulkowski , Polonais instruit, a beaucoup
voyagé (3);
d'Hilliers, remplacé Muiron. C'était, a dit LavaUette, un brave
et habile officier de cavalerie et Marmont le juge « très brillant ».
(1) LavaUette, le futur directeur générai des postes, était alors
aide de camp de Bonaparte, et Desaix l'avait connu à l'armée
du Rhin. (Cf. les Mémoires de LavaUette, I, 142-lal. LavaUette
trace dans ce passage le portrait de Desaix et assure qu'il doit
à Desaix et à l'armée du Rhin sa fermeté d'unie et les qualités
qui le rendirent digne de Bonapaite.)
(2) Charles-François-Joseph Dugua, chef d'escadron de gen-
darmerie en 1793, général de brigade devant Toulon, général de
division à l'armée des Pyrénées-Orientales, commanda en Italie
la réserve de cavalerie ainsi qu'une division de cette arme, et
entra le 23 mars 1797 dans Trieste. Inspecteur de la cavalerie
dans l'expédition d'Egypte, commandant d'une division, — c'est
dans son carré qu'était Bonaparte à Chobràkhyt et aux Pyra-
mides, — gouverneur de la province du Caire, puis préfet du
Calvados, puis chef d'état-major de Leclen-, il moui'ut en 1802 à
Saint-Domingue.
(3) Desaix a très mal écrit le nom, et on lit soit Scilio, soit
Sulco; mais il parle évidemment de Sulkowski que LavaUette a
caractérisé dans les mêmes termes .• « Plein d'instruction, par-
lant toutes les langues de l'Europe, un véritable Polonais. »
Joseph, comte de Sulkowski, avait servi dans l'armée de Lithua-
nie en 1792, comme capitaine au régiment de Dzialynski et
comme premier major d'un bataillon de 500 chasseurs. Après
la défaite, il vint à Paris, et Sémonville, nommé ambassadeur
en Turquie, se l'attacha. Déjù. Sulkowski avait devancé Sémon-
ville à Venise; mais, sur l'ordre que lui donna le gouvernement
vénitien de s'éloigner sous vingt-iiuatrc heures, et sur le con-
seil de l'envoyé Noél, il gagna Florence. Il y apprit l'arrestation
de Sémonville et il se disposait à rentrer en France, lorsqu'il
reçut l'ordre d'aller à Alep, où il attendrait des instructions
pour une niissiuii dans l'Inde. Il se rendit à Alep: il y resta cinq
h2 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
Marmont (1);
Junot (2) ;
mois, et. ne recevant pas d'instructions, il s'embarqua pour Cons-
tantinople. Là, notre envoyé Descorches lui confia des dépêches
pour Kosciuszko ; à travers mille obstacles, Sulkowski pénétra en
Pologne, mais Kosciuszko était vaincu et pris. De retour à Paris,
il fut, sur la recommandation de Descorches, nommé par le
Directoire capitaine d'infanterie (i«' mai 1796), et envoyé à
l'armée d'Italie où Bonaparte le prit pour aide de camp. Il
accompagna le général en Egypte et périt le 22 octobre 1798
dans la révolte du Caire. Quelques jours plus tard, le 7 no-
vembre, il était promu chef d'escadron par le Directoire. Sa
veuve, fille de l'orientaliste et interprète Venture, reçut jusqu'à
la un de l'Empire une pension de 6,000 francs sur le trésor de
la couronne.
(i) Marmont, cousin germain d'un des camarades de Napo-
léon au régiment de La Fère, Le Lieur de Ville-sur-Arce, s'était,
dès sa sortie de l'école d'artillerie de Châlons, attaché à Bona-
parte; promu capitaine après le siège de Toulon, aide de camp
du général en chef de l'armée de l'intérieur, chef de bataillon
dans la campagne d'Italie où Bonaparte le cite comme un offi-
cier de la plus haute distinction, chef de brigade grâce à Bona-
parte qui ne cesse de demander pour lui un régiment d'artillerie
légère, général de brigade après Malte, conseiller d'État, com-
mandant de l'artillerie à l'armée de réserve, général de division,
premier inspecteur de son arme, colonel-général des chasseurs,
général en chef de l'armée de Dalmatie, maréchal et duc de
Raguse, il dut tant d'emplois et d'honneurs non seulement à sa
bravoure et à ses qualités militaires, mais à l'affection de l'homme
qu'il regardait en 1796 et en 1797 comme supérieur à tout.
(2) Junot date aussi de Toulon. Lieutenant, aide de camp de
Bonaparte après l'assaut de la redoute anglaise, capitaine de
cavalerie après Dego, il devint, comme on sait, général de divi-
sion, colonel-général des hussards, gouverneur de Paris, général
en chef de l'armée d'observation de la Gironde, commandant du
8« corps à l'armée d'Espagne, puis des provinces illyriennes;
mais, comme dit Napoléon, il ne fut jamais qu'un bravache et
un coureur de filles.
MILAN 53
Buonaparte frère, ambassadeur à Rome (1);
Son aide de camp Beauharnais (2) ;
Le Marois, pâle, grand, mince, maigre, chef de
bataillon (3) ;
Fauvelet de Bourrienne (4) ;
(1) Joseph, qui commerçait à Gênes, avait été chargé par son
frère, après l'armistice de Chorasco, de porter une dépêche à Paris;
puis, après un voyage en Corse où il s'était fait élire député,
il avait obtenu le titre de résident de la République à Parme, et,
quelques mois plus tard (15 mai 1797), celui d'ambassadeur près
la cour de Rome. (Cf. Frédéric Masson, Napoléon et sa famille,
I, 145, 149-150, 192.)
(2) Son aide de camp, c'est-à-dire l'aide de camp de Bonaparte.
Le jeune Eugène de Beauharnais — il n'avait que quinze ans
— venait de recevoir à la fois son brevet de sous-lieutenant au
1" hussards et sa commission d'aide de camp du général en
chef.
(3) Jean-Léonor-François Le Marois (1776-1836), élève do
l'École de Mars (cf. notre Ecole de Mars, 241), adjoint aux
adjudants généraux à l'armée de l'Ouest, envoyé à Toulon pour
prendre part à l'eTpédition de Corse, connaît alors Bonaparte qui
l'emploie en vendémiaire où il « se distingue et montre beau-
coup d'ardeur », puis l'emmène comme aide de camp dans la
campagne d'Italie. A Lodi, il a ses habits criblés de balles et
montre un courage égal à son activité; à Roveredo, où il se
prodigue, il tombe atteint de plusieurs blessures dont aucuiw
n'est mortelle; après Arcolc, il va présenter au Directoire
les drapeaux pris dans cette journée et devient chef de batail-
lon. Colonel après Marengo, général de division après Aus-
terlitz, gouverneur de Wiltemberg, de Steltin, de Varsovie,
puis des Légations, puis de Rome, commandant du camp de
Boulogne en 1813, il défendit Magdebourg en 1814.
(4) Fauvelet do Bourrienne, le camarade de Bonaparte à
Brienne et son ami à Paris aux heures de détresse avant vendé-
miaire, avait reçu naguère un billet daté du quartier général de
Judenburg du 8 avril 1797, et ainsi conçu : « Il est ordonné au
54 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
Lahoz, ieune homme de Milan, officier dans Bel-
giojoso, fait capitaine de très bonne heure; jeune,
mince, blond, les yeux petits; a quitté son régi-
ment par amour pour la Révolution, est venu à
l'armée française ; aide de camp de Laharpe, du
général Buonaparte; général commandant l'armée
lombarde, actif, intelligent, brave (1) ;
Regnaud de Saint-Jean-d'Angély , directeur des
hôpitaux, directeur d'un journal (2);
citoyen Fauvelet de Bourrienne de partir de Sens et de se rendre
sur-le-champ en poste au quartier général de l'armée d'Italie. »
Napoléon le fit son secrétaire, mais dut plus tard lui donner son
congé. « Bourrienne, disait-il, a des moyens, et m'était utile; il
avait une jolie main; actif, infatigable, patriote, n'aimant pas les
Bourbons, mais trop voleur, voleur au point de prendre un écrin
de diamants sur une cheminée I »
(1) Joseph Lahoz, aide de camp de Laharpe, puis de Bonaparte,
recommandé par les anciens représentants à l'armée d'Italie,
spécialement par Ritter, avait été en 1796 membre du comité
militaire près l'administration générale de Lombardie, et chef de
la légion lombarde, avec grade de général de brigade. Il fut en
1797, avec Joseph Lechi, un des deux généraux de brigade de
l'armée de la République cisalpine (dont Fiorella était le seul
divisionnaire). Marmont l'a très bien jugé : « Cet officier avait
servi en Autriche et ensuite déserté cliez nous, à cause de ses
opinions révolutionnaires; il montrait du courage, un caractère
ardent, violent, et beaucoup d'esprit. Son ambition était sans
bornes; il devint général cisalpin et organisa les premières
troupes do cette république ; mais en l'an VII, après la reprise
des hostilités, il nous abandonna pour quelque mécontentement,
se réunit à nos ennemis, et fut tué, en faisant le siège d'Ancône,
par les troupes mêmes qu'il avait formées. »
(2) Regnaud de Saint-Jean-d'Angély (1760-1819), le futur comte
de l'empire et secrétaire d'État de la famille impériale. Avocat
MILAN 5S
L'adjudant-général Pascalis, auteur de la Mélo-
manie (1) ;
Haller, homme habile, directeur de la Monnaie (2);
avant la Révolution, membre de la Constituante, journaliste, il
s'était caché sous la Terreur et il était venu à Milan comme
administrateur de l'entreprise des hôpitaux militaires de l'armée
d'Italie. Mais il rédigeait un journal, la France vue de l'armée
d'Italie, qui, selon Bonaparte, faisait le plus grand effet à Paris,
et dans lequel, dit Miot, il déployait sa rare facilité et ses talents
distingués ; « cette circonstance, qui le mettait en relation intime
avec le général, devint l'origine de sa fortune. » Cf. Barras,
Mém., II, 259, et III, 54 : « Par ses agents de renommée, particu-
lièrement Regnaud qui rédigeait une feuille servile en son
honneur, Bonaparte était en rapport avec les journaux de Paris,
comme il était le maître et le faiseur de ceux d'Italie. » Pasquicr
(Mém., I, 264) a très bien jugé les qualités et les défauts de
Regnaud.
(1) Antoine- André-Claude Pascalis était ainsi jugé par Clarke :
<' Aime ses aises, homme de lettres, n'est pas militaire. »
Membre des académies de Marseille et d'Aix, il a composé une
tragédie inédite de Dion, plusieurs poèmes (entre autres un
poème sur Fontainebleau) et l'opéra-comique de la Mélomanie.
Né à Barcelonetle en 1755, employé avec rang de lieutenant dans
les gardes du roi en 1779, lieutenant dans la gendarmerie natio-
nale en 1791, capitaine adjoint à l'état-major en 1793, adjudant-
général chef de bataillon en janvier 1795, adjudant-général chef
de brigade en novembre 1796, Pascalis fut presque toujours
attaché à l'armée d'Italie. II était encore adjudant-commandant
lorsqu'il fut retraité en décembre 1814; sous la seconde Restau-
ration, il commanda provisoirement Marseille dans les six der-
niers mois de 1815; retraité de nouveau en avril 1816, nommé
maréchal de camp honoraire en juillet 1830, il mourut en 1833 à
Marseille.
(2) Emmanuel de llalier, patri< ien Ijernois (1708-1854), avait
(cf. p. 64). le litre d' >< administrateur gém'ral des finances et con-
IributioMS de l'Italie », et il était personnellement responsable de
ces fonds. Bonaparte rend plus dune fois justice à ses talents et
à son activité; il le charge en mai 1797 de prendre « six millions
56 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
Appiani, peintre habile, à Milan (1). A peint les
dessus des portes du château archiducal. On croi-
rait à en jurer que ce sont des reliefs, et on a beau
approcher, on le croit toujours. Son grand talent
est aussi de corriger les tableaux anciens et de les
remettre en état; il en ôte la toile ancienne, con-
serve les couleurs et parvient à les remettre pour
ainsi dire à neuf. Mme Buonaparte lui remit un
tableau très gâté; il est parvenu à découvrir que
c'était un très beau tableau original, ancien, gâté
par un peintre moins bon qui l'avait surchargé de
au duc de Modène «, de faire payer « sans secousse et sans arbi-
traire » les trois millions promis par les Vénitiens, do découvrir
l'argent que le roi d'Angleterre a dans la banque de Venise, et,
en octobre, de « proposer une opération « au duc de Parme, de
« demander un million » aux Brescians, de « puiser dans tous
les coffres ». Haller, écrit alors Masséna(GACHOT, Camp. d'Italie,
314), s'est, avec V'illemanzy, « emparé presque exclusivement de
l'oreille de Bonaparte. » Mais Delille, dans Malheur el pitié, l'op-
posait ainsi à son père (le grand savant, auteur d'un poème sur
les Alpes) en une apostrophe aux Suisses :
Haller, chantre divin, frais comme vos campagnes,
Doux comme vos vallons, fier comme vos montagnes,
Et qui ne prévit pas que son hymen, un jour.
Du cygne harmonieux ferait naitre un vautour I
(1) André Appiani (1754-1818), associé de l'Institut de France,
chargé de « recueillir à Vérone et à Venise les différents objets
des arts » (Carr., n" 1819), de dessiner et de faire graver les
campagnes d'Italie, d'exécuter les fresques de la villa Bonaparte
el du palais archiducal ou royal (cf. la description de ces pein-
tures par Luigi Lamberti, 1816), est un peintre napoléonien par
excellence. « On peut, dit Napoléon dans son testament, trouver
chez lui beaucoup de choses importantes pour mon lils. »
MILAN 57
couleurs; il lui a remis une toile neuve, ôté les
barbouillures et fait un très riche et beau tableau.
Marié, a de jolis enfants; a fait le portrait du géné-
ral Buonaparte racontant à un beau génie ses vic-
toires, et le passage de Lodi dans le lointain; a
fait le portrait de la famille Buonaparte. Il est
chargé de faire les dessins des médailles, au
nombre de dix, pour l'armée d'Italie, pour chaque
décret de « Bien mérité de la patrie ». Appiani est
un gros homme, figure bourgeonnée, la tête
grosse, des yeux un peu petits, noirs et de l'expres-
sion. Il a de la composition dans ses tableaux. Il
lui est arrivé un désagrément cruel; il avait pris
un élève pauvre auquel il trouvait des dispositions.
Il l'a nourri, habillé et défrayé très longtemps.
Lorsqu'il a eu du talent, l'ingrat jeune Italien lui
a dérobé un ouvrage important; c'est une suite de
tableaux de V Iliade qu'il avait esquissés; il les a
emportés en Angleterre. Ils sont en Amérique.
Ceracchi (1). Sculpteur, né à Rome; quitté pour
(1) C'est le Ceracclii qui doit conspirer contre la vie du premier
consul et qui mourut sur l'échafaud en 1801 avec Joseph Arena.
Barras l'avait abouclic avec Bonaparte avant la campagne, et le
sculpteur avait exposé ses idées « très ardentes » au général:
plus tard, il conseillait, dans un mémoire adressé à Carnot, une
triple expédition contre Livourne, Lorette et Rome qui fourni-
raient à la République française << plusieurs centaines de mil-
lions »; le '28 décembre 1797, il était un des patriotes romains
58 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
Révolution il y a cinq ans; passe avec Canova,
Vénitien^ pour le plus habile de l'Italie. A voyagé
en Hollande, Angleterre, Amérique, France; fait
le buste du général Buonaparte. M'a raconté deux
anecdotes. Une de deux Anglaises, très belles,
l'une, mère, l'autre, fille d'un capitaine de vais-
seau; la fille accepta la proposition qu'il lui fit de
se laisser modeler nue; la mère accepta. Il a fait
la même proposition à Milan à Mme Lamberti,
très belle, qui n'en était pas loin; bien peu fallut.
Gros (1). Joli, jeune, d'une charmante figure et
agréable tournure, teint blanc, cheveux châtains,
beaux yeux, venant de Rome; s'est occupé avant
d'aller en France à faire des portraits en grand à
Milan. J'ai vu celui de Mme Buonaparte, celui de
Mme Visconti, ressemblant et beau.
L'armée d'Italie célèbre ses victoires et les
qui cherchaient asile à l'ambassade de France et causaient
l'échauffourée où périt le général Duphot.
(1) Sur la demande de Monge, Gros lui avait été adjoint en
février 1797 avec 250 livres d'appointements par mois, ainsi
que les peintres Wicar et Gerli, le sculpteur Marin et le musicien
Kreutzer. Il avait fait naguère à Milan le Bonaparte à Arcole, et,
comme il ne pouvait obtenir de séance du général, Joséphine
s'était avisée de prendre son mari sur ses genoux après le
déjeuner, et de le fixer ainsi pendant quelques minutes. Aussi
Gros vantait la bonté de Joséphine qui, disait-il, entassait bien-
laits sur bienfaits, comme Bonaparte victoires sur victoires; et
on sait que l'impératrice commanda au peintre la Pesle de.
Jaffa.
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MILAN 59
éternise de toutes les manières. Vingt belles gra-
vures que fait le citoyen rVAIhe, Savoyard et dessi-
nateur en chef du général en chef, sont un beau
travail. L'auteur est un petit homme noir, beau
garçon, gentil, plein d'instruction, plein de talent,
et dessinant bien (1).
Le chef de l'état-major a pris une vignette
magnifique : sur une pyramide se trouvent écrites
les vingt plus belles actions de l'armée d'Italie (2).
Encouragements pour les soldats. ■ — Le moyen
d'encouragement et de valeur extraordinaire qu'a
pris le général Buonaparte consiste d'abord en des
(1) Bâcler d'AIbe, plus tard chef du cabinet topographique de
l'empereur, et celui qui préparait, chaque fois que Napoléon
s'arrêtait, les cartes où il suivait les opérations, qui plaçait les
drapeaux ou signes figurant les unités. Né en 1761 à Saint-Pol,
volontaire, puis capitaine de canonniers au 2" bataillon de
l'Ariège en 1793, adjoint comme officier géographe-dessinateur
à l'état-major général de l'armée d'Italie en 1796, chef des ingé-
nieurs géograplies au dépôt de la guerre en 1799, adjudant-com-
mandant en 1807, général de brigade en 1813, directeur du dépôt
de la guerre en 1814, rais en non-activité en 1815, il mourut en
1824. Desaix le nomme Savoyard parce qu'il avait, comme il dit,
pour satisfaire son goût du i)aysage, séjourné sept ans dans les
Alpes.
(2) Voir ci-joint celte vignette. On voit sur celle-ci, dans l'ins-
cription que le génie ailé trace sur la table de l'histoire, les mots :
l'iéliiiiinairis de la piii.r. On lit sur d'antres : Traité de pai.v de
Cdiiipo-Foriniu le 26 frimaire an G. La pyramide rappelle les
inonumenls élevés dans chaque division de l'aiinéc d'Italie à la
fêle du 14 juillet 1797.
60 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
avancements considérables d'officiers, surtout de
jeunes gens qu'il a mis tant qu'il lui a été possible
dans les emplois supérieurs. Il a donné des
retraites aux médiocres et aux anciens (1). Il a
surtout enflammé l'émulation en donnant dans
ses relations beaucoup d'éloges aux braves qui se
sont distingués. Il n'a jamais vu une demi-brigade
qu'il ne lui ait persuadé qu'il la regardait comme
la première de l'armée; il leur parle souvent et
leur dit toujours quelque chose de vigoureux. Il a
donné à chaque demi -brigade des drapeaux
magnifiques où sont écrits, en très grandes lettres
d'or, les noms des batailles où elles se sont distin-
guées (2). Elles y ont ajouté les mots d'orgueil
(1) C'est ainsi qu'il demandait la mise à la retraite de géné-
raux zélés, patriotes, mais incapables de remplir les fonclious
de leur grade, Abbatucci, Casablanca, Dujard, Macquart, Mey-
nier; ainsi qu'il envoyait à Livourne et proposait pour la Corse
le général Vaubois ; ainsi qu'il reléguait Despinoy à Alexandrie.
Il éloigna de même des colonels de cavalerie trop âgés, Glad,
Gondran, Payen, Senilhac.
(2) Le 14 décembre 1795, Bonaparte ordonnait de faire faire
des drapeaux pour les demi-brigades, trois pour chacune; le nom
des affaires où elles s'étaient trouvées devait y être inscrit, et
« celles où elles avaient contribué le plus seraient distinguées
par de plus gros caractères ». Selon Roguet (Mém., I, 405) et
selon l'historique de la 32% ce fut Dupuy, chef de brigade de
la 32% qui donna cette idée à Bonaparte ; il lui demanda la per-
mission de remplacer les drapeaux des anciens corps qui com-
posaient la demi-brigade et qui ne lui rappelaient plus rien,
d'inscrire sur les drapeaux nouveaux les mots prononcés
MILAN 61
que leur avait dit le général. La 57° a : La ter-
rible 57°. La 18' : Vouf, 18% je vous connais, l'ennemi
sera battu (1). La 32= : J'étais tranquille, la 32* était
là {2).
à Lonato le 3 août 1796 : J'clais tranquille, la brave 32" était là!
« L'idée plut beaucoup à Bonaparte qui saisissait toutes les
occasions d'électriser l'armée et d'établir un esprit de corps dans
les demi-brigades et les divisions. » Thiébault juge {Mém., II,
46) que cette mesure eut un grand effet moral ; mais il ajoute
que Bonaparte n'avait pas le droit de remplacer les drapeaux
que les troupes tenaient du gouvernement, et que les nouveaux
drapeaux, rapportés en Franco, « donnèrent lieu à de telles tue-
ries entre les régiments de l'armée d'Italie et les régiments des
autres armées qu'on fut forcé de les faire disparaître. » (Cf., sur
la remise des nouveaux drapeaux, Trolard, De Rivoli à Magenta,
198-199 et 384-386, et Corr., III, 238-241.)
(1) C'est dans sa lettre du 18 janvier 1797, à l'endroit où il
raconte que Victor accula Provera au faubourg de Saint-
Georges, que Bonaparte avait cité la 57*' demi-brigade. « La
terrible 57% disait-il, n'était arrêtée par rien. » Le 21 mars, il
écrivait au citoyen Boudet, cbargé de la confection des dra-
peaux de l'armée, qu'il fallait mettre sur les drapeaux de la 57« :
La terrible 57* demi-brigade que rien n'arrête. Le 13 juin,
il ordonnait à Brune de faire inscrire sur les drapeaux de
la 18* : Brave 18', je vous connait; l'ennemi ne tiendra pas
devant vou$; et sur ceux de la 25'" : La 25' s'est couverte de
gloire.
(2) Bonaparte a loué la 32« dans sa lettre du 6 août 1796 au
Directoire. Il avait, après la levée du siège de Mantoue, ordonné
au général Dallemagne d'attaquer et de prendre Lonato à
quelque prix que ce fût : « Dallemagne n'eut pas le temps
d'attaquer les ennemis, il fut attaqué lui-même. Un combat des
plus opiniâtres, longtemps indécis, s'engagea; mais j'étais tran-
quille, la brave 32« demi-brigade était là. » La demi-brigade rap-
pelle ce mot dans son Historique (G. Fahry, Rapports historiques
des régiments de l'armée d'Italie pendant la campagne de 1796-
1797, p. 130) : « Dans le rapport de cette affaire, Bonaparte
r,2 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
Enfin, pour bien dire, le général a cherché tous
les moyens d'émulation. D'abord, celui d'Armée
d'Italie; il n'a rien épargné pour enorgueillir son
armée de ce nom (1). Une demi-brigade (la 39%
je pense), n'avait pas bien fait; il s'en environne,
fait venir les officiers et sous-officiers près de lui,
leur parle et leur dit : « Je ne suis pas content de
vous; vous avez mal fait, vous n'êtes plus dignes
d'être de l'Armée d'Italie. » Désolés à ce reproche,
les soldats pleurant paraissent au désespoir. Le gé-
néral alors leur rappelle leurs belles actions précé-
denteSj les ranime et leur fait promettre de faire des
prodiges. Ils demandèrent avant tout que le géné-
ral déclarât qu'ils étaient dignes d'être de l'armée
inséra cette parole si honorable pour notre demi-brigade. J'étais
tranquille, la brave 32^ demi-brigade était là. Un tel éloge dans
la bouche d'un pareil juge est la récompense la plus flatteuse
de nos efforts et l'aiguillon le plus puissant pour le mériter
davantage. Dans la suite, d'après la demande du citoyen
Dupuy, il permit que cette épigraphe fût inscrite au milieu des
drapeaux qu'il fit donner à la 32». »
(1) C'est ainsi que, dans sa proclamation de Cherasco, du
26 avril 1796, il disait que tous ses soldats voulaient humilier
les rois et leur dicter la paix, indemniser la patrie des immenses
sacriGces qu'elle avait faits, et pouvoir dire avec fierté, en ren-
trant dans leur village : « J'étais de l'armée conquérante de
l'italie! * Une autre proclamation, datée de Milan du 20 mai
1796, félicitait les soldats de la gloire immortelle qu'ils auraient
de changer la face de la plus belle partie de l'Europe : « Lorsque
vous rentrerez dans vos foyers, vos concitoyens diront en vous
montrant : « 11 était de l'armée d'Italie I »
MILAN 63
d'Italie et ne furent contents qu'à cette demande (1 ) .
Dans toutes ses proclamations, il a cherché à
persuader à l'armée d'Italie qu'elle était invincible,
et qu'elle était déshonorée aux yeux des autres
armées si elle était battue.
Il a eu aussi une autre méthode. Les divisions
qui lui venaient de Sambre-et-Meuse et du Rhin,
il les a en partie conservées, organisées ensemble,
pour qu'elles rivalisassent avec celles d'Italie, afin
d'avoir un moyen de plus d'émulation.
Il a toujours fait semer des bruits à propos pour
réveiller le soldat et lui faire faire des folies
(lors de l'expédition de Trente) (2).
Le général a, de plus, ordonné qu'on emploie-
rait à la perfection de la cathédrale, ou plutôt à
son entière construction, le principal des sommes
destinées à son entretien; ce fonds est de deux ou
trois milUons; là-dessus il prélèvera les sommes
nécessaires pour élever huit pyramides avec au-
(1) C'est aux soldats de la 39° et de la 85" que Bonaparte
adressa ces paroles, sur le plateau de Rivoli, le 7 novembre 1796.
Ces deux demi-brigades appartenaient à la division Vaubois.
(Cf. Corr., n» il70, et Rouuet, Mctti., I, 288.)
(2) Cf. encore les Mém. de Rogukt (1,281-282) : « Bonaparte
vint à. la 32' et nous dit : « 11 ne faut pas que la 4« entre àSaint-
« Georges avant vous. — Qu'on nous laisse pas.ser, ce sera bien
« vite fini, -n^pondent les soldats. Il saisissait l'occasion d'entre-
tenir la rivalité entre deux demi-brigades dévouées et capables
de rendre d'éminents services. »
64 JOURNAL DE VOYAGE DU GENERAL DESAIX
tant de faces qu'il y avait de demi-brigades dans
chacune des divisions de l'armée; sur les faces
consacrées à ces demi-brigades seront écrits les
noms des morts aux batailles.
Administîration de l'armée d'Italie. — Haller, cor-
respondant avec le général, pour ainsi dire mi-
nistre des finances, recevant toutes les sommes,
l'argenterie, et faisant fondre les monnaies;
Collot, à la tôte des viandes, ayant fait une for-
tune immense et en jouissant bien (1); sa femme,
plus jeune, aimable, ayant un charmant enfant;
Saint-Mesme,gros homme, vieux, cheveux blancs;
ne passe pas pour honnête; a une femme plus
jeune, maigre (2);
Hamelin, agent militaire, jeune, ayant une jeune
femme, jolie, vive, les yeux noirs; il a fait une
belle fortune (3);
(1) Jean-Pierre Collot (Desaix écrit Colaud), était né à Mont-
pellier en 1764; il fut sous le Consulat fournisseur des vivres de
la marine, sous l'Empire receveur général du département des
Bouches-du-Rhùne, et de 1821 à 1842 directeur de la fabrication
de la Monnaie. Un royaliste le juge en 1803 « un des plus
honnêtes de nos parvenus ».
(2) Saint-Mesme, entrepreneur des subsistances militaires à la
fin de 1793, était arrivé en mars 1797 à l'armée d'Italie pour y
remplir les fonctions de munilionnaire général.
(3) Cf., sur Hamelin, chargé de faire rentrer les contributions,
Corr. de Napoléon, II, 553, III, 68 et 139. Sa femme. Fortunée
MILAN 65
Regnaïul d'Angely, à la tête des hôpitaux; il a
une jolie femme à vapeurs fréquentes (i).
Femmes françaises figurant à Milan. — Madame
Hamelin, dansait parfaitement la contredanse, et sa beauté, ses
cheveux crépus, et ce qu'un contemporain nomme son fumet,
lui donnèrent nombre d'amants : Joseph Bonaparte, Montrond,
Fournier-Sarlovèse, etc., etc. Aussi, lorsqu'elle vint demander
la bénédiction du pape, l'empereur disait-il qu'il fallait lui par-
donner parce qu'elle avait beaucoup aimé. Elle avait été, avec
Mme Tallien et autres, intime amie de Josépliine; elle fut de
celles que Joséphine dut, après le Consulat, bannir de son salon.
Ne l'avait-on pas vue suivre à pied, au Raincy, une chasse où
les hommes seuls étaient invités? N'avait-elle pas, sous le Direc-
toire, traversé les Champs-Elysées en tunique de gaze, et les
journau.Y n'avaient-ils pas annoncé qu'elle se décidait à remettre
des chemises? Ne l'avail-on pas surnommée le plus grand polis-
son de Franco? Sous les Cent-Jours, Napoléon décida de lui
donner raille francs par mois, à condition qu'elle enverrait des
notes à Lavallette.
(1 ) Mme Regnaud de Saint- Jean-d'Angély, troisième fille deM.de
Bonneuil, officier de la maison de Monsieur, était moins bien de
face que de profil, et, suivant une contemporaine, son profil
avait toute l'élévation, toute la perfection des têtes grecques;
aussi s'étudiait-elle à ne se montrer que de flanc. Bien que
Thiébault assure qu'elle avait une tête et des dents de cheval,
elle passait pour très belle, et un souffle de Vénus, disait-on,
animait son portrait fait par Gérard. Elle avait d'ailleurs acquis,
en chantaut avec Garât et autres artistes, un véritable talent de
cantatrice. La belle Luure, comme on la nommait, eut beaucoup
d'amants ou, selon le mot d'alors, de préférés. A côté du nom
Laura écrit au-dessous de son portrait, un plaisant écrivait ces
mots : qui voudra (« l'aura qui voudra »). Napoléon, outré, finit
par faire dire à Regnaud que sa femme se conduisait de la
manière la plus inconvenante, que son boudoir était le scandale
de Paris, que. si elle continuait à se comporter de la sorte, il lui
donnerait une marque publique de désapprobalion.
66 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
Le Long, de Marseille, cheveux blonds, dents
avancées; jeune, joli sourire;
Madame Berthier, de Versailles, assez bien, ai-
mable, bonne enfant (1);
Mademoiselle d'Aiguillon, sa sœur, sur laquelle
la chronique s'exerce souvent, jeune et bien
faite (2);
Madame Lamotte;
(1) C'est évidemment, non la femme de Côsar Berthier, Louise-
Tiiérèse-Augustine Dcsbance d'Aiguillon (que César Berthier
épousa en 1792 et qui mourut en 1848), mais la femme de Léo-
po!d Berthier, Joséphine-Jeanne-Marguerite Desbance d'Aiguil-
lon, née à Versailles le 25 décembre 1771. Son père, Desbance
d'Aiguillon, gendarme de la garde, était maître d'hôtel de la
comtesse d'Artois, et sa mère, Catherine-Gillette Bourdin, femme
de chambre de Madame Victoire de France. On sait que la femme
de Léopold Berthier divorça pour épouser le 5 décembre 1803, à
Duravel, dans le Lot, le général Lasalle, alors colonel du
10« hussards. Ajoutons que les demoiselles d'Aiguillon avaient
un frère, Stanislas-Louis (1767-1829), qui fut adjoint d'un des
Berthier et chef d'escadron.
(2) Cette troisième demoiselle d'Aiguillon, Marie-Adélaïde
Desbance d'Aiguillon, devait épouser bientôt un personnage
assez remarquable, Brémond. Né à Grenoble en 1773, élu capi-
taine au 2'= bataillon des Alpes-Maritimes en 1793, nommé par
Bonaparte en 1797 sur le champ de bataille de Rivoli adjudant-
général chef de bataillon, promu en 1798 adjudant général chef
do brigade, exerçant alors dans la République romaine les triples
fondions de minisire de la guerre, de la marine et des affaires
étrangères, puis, grâce à Ale.xandre Berlhicr, devenant en 1800
secrétaire général du département de la guerre, Brémond fut
sous-inspecteur aux revues de 1800 à 1815, inspecteur aux revues
en 1815, et prit sa retraite en 1823. Mais sa femme l'avait depuis
longtemps quitté pour s'unir à Élie Audeval, commissaire des
guerres et cousin des demoiselles Fernig.
MILAN 67
Madame Leckrc, née sœur du général Buona-
parte, très belle femme;
Madame Biionaparte (1).
Les Italiennes dont la beauté est célèbre sont :
Madame Lamberti, femme magnifique, autrefois
maîtresse de l'empereur, mais dégradée par le
vice et la débauche (2) ;
Madame Riiga, jeune, jolie; femme d'un avocat;
comme toutes les Milanaises, aimant les plaisirs,
en ayant éprouvé le venin ; amie du général
Murât (3) ;
Madame Fîscon^/, grande, belle ; son mari ambas-
sadeur en France; le général Berthier très bien
avec elle (4) ;
(1) Voir, sur Mme Leclerc et Mme Bonaparte à Milan, les livres
de Frédéric Masson : Napoléon et sa famille, I, 148-163 et 183-
18'J; Joiéphine répudiée, 8-17.
(2) « Elle avait, dit Stendhal, été distinguée par l'empereur
Joseph II; quoique d'un certain i1go, elle offrait encore le modèle
des grâces les plus séduisantes et pouvait rivaliser, en ce genre,
avec Mme Bonaparte elle-même. » (Vie de Napoléon, 140, et
Journal, 397.) [Jn des Lechi lui présente Beyle en 1811.
(3) Madame Ruga a été citée par Stendhal (Vie de Napoléon,
139-140). Appiani l'avait peinte en Diane entrant au bain. Son
mari, Sigisinond Ruga, avocat à Milan, fut juge du tribunal
d'appel en 1797, et membre, après Marengo, de la commission
du gouvernement (avec Arauco, Birago, Melzi, Paradisi, Vis-
conti, Aldini, Bargnani et Somniariva), puis du comité triumvi-
ral (avec Visconti et Sommariva), puis membre de la consulte
de Lyon.
(4) Le manpiia Franfespo Visconti, né en 1760. un des cory-
68 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
Madame Roze, femme d'un officier au service de
France, très jolie, coquette, se trouvant souvent
près de la promenade pour s'y faire voir et devant
les passants (1).
Le général Leclerc, adjudant-général du général
Moreau, passé à l'armée d'Italie ; petit, mince,
maigre, la figure un peu tournée, doux, honnête,
a épousé la sœur du général Buonaparte (2);
phées du club de Milan, un des membres de la municipalité
installée par les Français, alors ambassadeur de la République
cisalpine à Paris, membre, après Marengo, de la commission de
gouvernement, puis dii comité triumviral, mort en J808. Sa
femme, Giuseppina, fille d'Ambroise Carcano et veuve de Jean
Sopransi, ne quittait pas à cette époque Mme Bonaparte. Tous
les contemporains vantent la beauté de sa taille et de son
visage, mais elle avait les bras inégaux; et plus tard, bien qu'elle
se fît lacer à tour de bras le corps et les cuisses, elle devint si
grosse qu'au whist elle avait besoin d'un pupitre pour ranger
ses cartes. Berthier l'aima jusqu'au bout et lui constitua, en 1814,
une rente viagère de quarante mille livres. Le portrait de cette
femme, qu'on a justement nommée la bêtise de Berthier. a été
fait par Gérard, et il est aujourd'hui au Musée du Louvre.
(1) Desaix a écrit madame Rose, femme d'un officier albanais,
puis il a barré le mot albanais. C'est évidemment la femme de
l'adjudant-général Nicolas Roze, chef d'état-major de Gentili et
de Chabot à Corfou, qui eut trop de confiance dans Ali-Pacha.
Mais ce n'était pas sa femme légitime, puisque Roze épouse
l'année suivante une jeune Grecque de Janina, Zoïtza aux yeux
noirs, et annonce au Directoire ce mariage qui « resserre son
amitié avec Ali-Pacha et attache ce prince à nos intérêts. »
(Carnet de la sabretache, année 1900, p. 396.) Cf. sur la destinée
de ce Roze, outre l'article cité, le livre d'A. Chuqdet, la Légion
germanique, 246 et 332.
(2) Victoire-Emmanuel Leclerc (1772-1802), médiocre selon
MILAN 69
Andréossy, grand, gros, marqué de petite vé-
role (i).
J'ai vu Serurier, grand, cinquante-cinq ans, des
environs de Soissons, ancien lieutenant-colonel,
Marmont et Thiébault, officier du premier mérite suivant Napo-
léon, d'abord lieutenant au 2" de Seine-et-Oise, aide de camp de
La Poype et son chef d'état-major devant Toulon, employé à
l'armée des Ardennes, puis à celle des Alpes comme adjudant-
général chef de brigade, commandant à Marseille, appelé en
Italie par Bonaparte et, de même que Murât, très employé. Le
général en chef l'envoie à la fin de juin 1796 à Coire et dans le
pays des Grisons, et il dit à ce propos que Leclerc « joint à
beaucoup de conduite un pur patriotisme » ; il l'envoie à Casti-
glione, à la tête de la 5« demi-brigade, secourir la 4« ; il l'envoie,
après Roveredo, à la poursuite des vaincus; il l'envoie culbuter
l'ennemi qui s'oppose au passage de la Piave, et, en avril, c'est
Leclerc qui porte à Paris des dépêches sur la situation de l'ar-
mée et les préliminaires de Léoben. Nommé général de brigade le
6 mai, il épouse le 20 à Mombello Pauline Bonaparte, et il sera
général de division en 1790 et général en chef de l'armée de
Saint-Domingue en 1801. Son portrait physique, tel que le trace
Desaix, rappelle les mots de Thiébault qui nomme Leclerc le
blond Bonaparte; il ressemblait, dit Thiébault, à la couleur do
ses cheveux près, de figure, de taille, de maigreur et de tour-
nure, à Bonaparte; et, pour rendre l'identilé entière, il copiait ses
poses, manières et gestes.
(1) Andréossy, qui fut général de division, ambassadeur et pair
de France, était alors chef de brigade d'artillerie et directeur de
l'équipage des ponts; il avait armé les bàtinieuts de guerre qui
protégeaient la navigation du lac de Garde; il s'était « comblé
de gloire » à Arcole; au passage de llsonzo, lorsque Bonaparte
lui demandait si la rivière était guéable, il se jetait dans l'eau, à
la vue des ennemis, pour la sonder. Le général en chef le nom-
mait « un oflicierdu plus grand mérite, distingué par ses talents et
ses connaissances étendues », et lui avait, en mars 1797, donné
une gratification do 10,000 francs.
70 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
probe, intègre, estimable sous tous les rapports,
passant pour aristocrate, mais soutenu par le
général Buonaparte qui l'estime (1).
Bernadotte, jeune, plein de feu, de vigueur, de
belles passions, de caractère surtout, très esti-
mable; il n'est pas aimé parce qu'il passe pour
enragé ; ses troupes les mieux tenues de l'armée (2) ;
(1) Serurier était né à Laon en 1742, et il avait été lieutonant-
colonel du régiment de Médoc; il fut souvent accusé d'aristocra-
tie. (Cf. Louis TuETEV, le Maréchal Serurier, 66-71.) Mais,
comme dit Desaix, Bonaparte l'estimait et le soutenait. Si le
général en ciief lui reprochait de ne rien prendre sur lui et de
n'avoir pas assez bonne opinion de ses troupes, « la réputation
militaire de Serurier, écrivait-il, est établie, et nous lui devons,
entre autres choses, le gain de la bataille de Mondovi. Il est
aussi attaché à la République qu'à l'honneur; il a déployé
autant de talents que de bravoure et de civisme; sévère pour
lui-même, il l'est quelquefois pour les autres ; il dédaigne l'in-
trigue et les intrigants, ce qui lui fait des ennemis parmi ces
hommes qui sont toujours prêts à. accuser d'incivisme ceux qui
veulent que l'on soit soumis aux lois et aux ordres de ses
supérieurs. » Bonaparte lui donna le commandement des troupes
qui formaient le blocus de Mantoue et de tout le Mantouan. 11
l'envoya porter au Directoire les drapeaux conquis, et dans
cette cérémonie, qui eut lieu le 28 juin 1797, Serurier assura
que l'armée saurait maintenir le bon ordre, si elle rentrait en
France, et qu'elle défendrait jusqu'à la mort la constitution de
l'an III. 11 revenait de Paris lorsque Desaix le vit : « Le général
Serurier vient d'arriver, mandait Bonaparte; il est indigné du
royalisme qui agite l'intérieur. » (Cf. le jugement de Marmont :
« Lieutenant-colonel de Médoc... Sa taille était haute... Aimant le
bien, probe, désintéressé, il avait des opinions opposées à la
Révolution... Respecté et estimé. »)
(2) Bonaparte allait l'envoyer, comme et ajjrès Serurier, porter
à Paris des drapeaux autrichiens, et il louait alors cet excellent
MILAN 71
Murât, grand jeune homme du Midi, sortant
du 21' chasseurs à cheval; très employé par le
gênerai; pris à Brescia; aimant Mme Ruga; ayant
une inclination prononcée à Brescia; brave,
employé souvent aux avant-gardes, distingué (1);
Gianni, petit bossu, railleur né par la nature,
poète plein de moyens, passe pour le plus habile
de ritalie ; je l'ai vu à un souper à la cassinc des
Pommes (2) ;
Lannes, extrêmement brave des braves, jeune,
général, « un tics officiers les plus essentiels à la gloire de l'ar-
mée d'Italie, un des amis les plus solides de la République, inca-
pable par principes comme par caractère de capituler avec les
ennemis de la lihcrlé pas plus qu'avec l'iionneur. »
(1) Murât, né à la Bastide-Fortunière, dans le haut Quercy.en
1767, avait alors trente aus; il était chef d'escadron au 21» chas-
seurs lorsque, au 13 vendémiaire, il amena à Bonaparte l'artillerie
du camp des Sablons. Colonel et aide do camp de Bonaparte,
général de brigade le 10 mai 1796, il s'était fait prendre le
30 juillet à Brescia. Mais il fut, comme dit Desaix, très employé.
Bonaparte lui donnait des missions, k Fossano, à Gènes; il
l'envoyait cominaiider l'avant-garde de la colonne Vaubois, la
colonne de droite de Serurier, la colonne mobile qui châtiait
Casal-Maggiore, et, après avoir poursuivi les vaincus de Rove-
redo et de Bassano, c'était Murât qui menait l'avant-garde de la
division Bernadotte et qui allait surveiller les frontières de la
Valteline.
(2) Dosai.x a écrit Jani : il s'.igit évidemment de Francesco
Gianni, l'ancien taillcui-, l'improvisateur que Rome et Gènes
applaudirent. Il s'était échappé de Rome après le meurtre de
Bassville, et Monli, alors son grand ami, plus tard son mortel
ennemi, le fit nommer secrétaire du ministère des affaires
étrangères de Cisalpine, puis commissaire en Emilie. 11 était né
à Ronjc en 1759 et mourut à Paris en 1822.
72 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
jolie tournure, bien fait, figure pas très reve-
nante, criblé de blessures, élégant, de beaux che-
vaux, de belles voitures, la plus belle d'Italie;
marié. A été à Rome : le pape lui tendant la
main pour la baiser, Lannes la prit et la serra
fortement (1);
L'adjudant général Boyer, joli jeune homme,
agréable tournure, vif; aide de camp du général
Schérer; employé à la cavalerie (2);
(1) Desaix écrit « Lasne ». Il était alors général de brigade.
Bonaparte disait de lui qu'à Arcole, son courage, son dévoue-
ment avaient été .sans exemple; Lannes, « aussi brave qu'in-
telligent, » avait le premier mis le pied sur l'autre rive du Pô,
vis-fi-vis Plaisance; il avait ùlé chargé de la sûreté du quartier
général; il avait châtié la révolte de Binasco et des Befs impé-
riaux, commandé l'infanterie de l'avant-garde de la colonne
Vaubois ; il avait, à la journée de Bassano, enlevé de sa main
deux drapeaux; aussi Bonaparte donnait-il à Lannes le drapeau
qu'il recevait du Corps législatif en mémoire d'Arcole. Lannes
avait épousé en mars 1795 la fille d'un banquier de Perpignan,
Paulette Méric, de laquelle il fut divorcé au mois d'août 1800.
Mais a-t-il vraiment serré la main du pape au lieu de la baiser?
Il était venu à Rome en mars 1797 avec Fiorella, Victor et autres
officiers, et Cacault, notre envoyé, les présenta au pape : «Cela,
écrit Cacault, s'est passé à merveille; ils ojit assisté à la céré-
monie du mercredi des Cendres; ils ont eu le maintien le plus
noble et le plus honnête; ils se sont mis à genoux pendant
l'élévation, mais ils n'ont fait chez le pape aucun mouvement
pour baiser les pieds et le pape les a reçus debout comme tous
les souverains reçoivent. » (Du ïeil, Rome, Naples et le Direc-
toire, 479.)
(2) Landrieux dit de même (Além., I,28t) : « Boyer a l'air aussi
brave garçon qu'il est gentil de figure. » Henri-Jacques-Jean
Boyer, né à Sarlat en 1767, chef du 6» bataillon des Côtes, puis
MILAN 73
L'adjudant-général Berthier, frère du général,
petit, bien fait, honnête (1) ;
Le chef des ingénieurs géographes Berthier,
grand, froid, figure longue, noire, parlant peu,
marié (2) ;
adjudant-général en 1793, devint général de brigade en 1803,
baron en 1810, et mourut en 1828. Il commandait à Dego une
des trois colonnes de la division Laliarpe; il avait été chef d'état-
major de la division Laharpe, puis de la division Guieu, et,
le 4 octobre 1797, Bonaparte l'avait nommé chef d'état-major de
toute la cavalerie sous les ordres de Kilmaine. Il était ainsi
apprécié par Clarke : « Instruction superficielle; brave; a
quelques talents. »
(1) César Berthier, dit Berluy-Berthier (1765-1819), officier
d'infanterie avant la Révolution, adjudant-général et chef du
bureau topographique à l'armée de Sarabre-et-Meuse, envoyé à
l'état-major de l'armée d'Italie parce qu'« il a des talents comme
ingénieur historiogiaplie -> et qu'il « pourra enrichir nos collec-
tions topographiques du relevé des points les plus intéressants
du théâtre de la guerre (lettre de Reubell à 'Bonaparte), charge
le 6 octobre 1797 de maintenir toujours en bon état la seule
route de l'armée française (de Milan à Palmanova par Mantoue,
l'orto-Legnago et Trévise), chef de l'état-major de la cavalerie
à l'armée de réserve en 1800, inspecteur aux revues à la fin de
1801, général de brigade en 1802 et de division en 1806, comte
de l'Empire en 1810, gouverneur du Piémont, puis de la Corse,
inspecteur général d'infanterie. « Combien de Laridons, disait
Courier, passent pour des Césars, sans parler de César Berthier t ->
(2) Léopold Berthier (1770-1807), chef de bataillon en l'an II,
adjudant-général en l'an 111, commandant à l'armée d'Italie la
brigade des ingénieurs-géographes, général de brigade en 1799
et de division en 1805, chef d'étal-major à l'armée de Naples, a
l'arjnée de Hanovre, au 1" corps de la Grande Armée, tout cela,
(lit Thiébault, bien qu'il eût peu de style et d'orthographe, et
<lu'on ne puisse lui attribuer, comme à son frère César, aucun
fait d'armes.
74 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
BertMer, petit, gros, rit toujours, très affairé;
amoureux de Mme Visconti (1) ;
Général Chevalier^ pauvre homme, peu de tour-
nure et de moyens, employé dans une place (2);
Général Valette, suspendu à Castiglione, fait pri-
sonnier en Tyrol; âgé de quarante-cinq ans; front
découvert, figure longue, yeux noirs^ petits; teint
sanguin ; nez gros (3) ;
(1) C'est le chef d'état-major de Bonaparte, Alexandre Berthier,
celui que le général appelle alors l'infatigable Berthier et dont il
disait : « Talents, activité, courage, caractère, tout pour lui;
il est une des colonnes de la République; pas une victoire
de Tarmée d'Italie à laquelle il n'ait contribué. >■> Cf. le juge-
ment de Marmont : « D'une activité prodigieuse, passant les
jours à cheval et les nuits à écrire; » celui de Miot (Mém.,
I, 194) : « Il remplissait ses fonctions de chef d'état-niajor
avec une merveilleuse activité, genre de talent dans lequel per-
sonne ne lui était supérieur »; celui de Thiébault (Mém., II, 7) :
« Dans la force de l'âge, il avait une activité que soutenait chez
lui l'avantage d'un tempérament infatigable. »
(2) Jacques-François Chevalier, né le 6 octobre 1740 à Paris,
entré en 17oo aux gardes-franoaises où il était premier sergent
des grenadiers en 1778, admis en 1782 à l'hôtel des Invalides où
il devint capitaine en 1787, élu chef de la 32» division de gendar-
merie nationale en 1792, général de brigade le 5 mai 1794, des-
titué le 14 août suivant, remis en activité et conflrmé le
3 novembre 1795, pour avoir défendu la Convention aux jour-
nées de vendémiaire, envoyé à l'armée des Alpes, puis à celle
d'Italie où Bonaparte lui donne le commandement d'Osoppo,
réformé en septembre 1798, retraité en août 1801, mort en avril
1814.
(3) Antoine-Joseph-Marie Valette (Desaix l'appelle à tort Lava-
lette), né le 26 janvier 1748 à Valence, dans la Drôme, sous-lieu-
tenant au régiment de Boulonnais en 1766, lieutenant en 1776,
capitaine en second (1783), capitaine commandant (1789), udju-
MILAN 75
Général Rey, extrêmement gros et gras, figure
ronde, pas de dents, front découvert (1);
Lespinasse, général de division, vieillard esti-
mable, grand, figure ridée (2);
dant-général chef de brigade (1793), général de brigade provi-
soire (23 septembre 1793), confirme dans ce grade (6 no-
vembre 1794), fut suspendu par Bonaparte après Castiglione.
Mais il se justifia; il démontra que Bonaparte lavait condamné
« sur de faux rapports et par un mouvement irréfléchi, sans
lavoir entendu «. Bonaparte envoya Valette dans la division
Vaubois, chargée de défendre Trente et Roveredo; fait prisonnier
au combat de Rivoli et revenu à l'armée, Valette reçut le com-
mandement du Bolonais et du Ferrarais, et, en 1798, il était, à
Pérousc, à la.têle d'une des divisions de l'armée de Rome. Mais,
le 3 juin 1798 il fut réformé par arrêté du Directoire, et, le
22 mai 1799, autorisé à prendre sa retraite. De nouveau il pro-
testa. Il fut remis en activité (30 juillet 1799) et, depuis, toujours
employé, d'abord à l'armée des Alpes, ensuite dans les déparle-
ments, Drômc, Ain, Doubs. Retraité le 21 lévrier 1815, Valette
mourut le 21 juillet 1823.
(1) Gabriel- Venance Rey, né à Milhau en 1763, entré à Royal-
Cavalerie en 1783, adjudant-major en 1792, général provisoire,
puis général de division en 1793, employé à l'armée d'Italie en
juillet 1796 et à l'armée de Naples en septembre 1798, comman-
dant supérieur des légions italiennes en 1800, retraité en 1803,
rappelé en 1809 pour commander les gardes nationales à Anvers,
cl en 1814 et en 1816 pour commander la Haute-Loire et la
19' division militaire, retraité do nouveau en 1826, réintégre en
1830 et retraité pour la troisième lois en 1832, mort à Bourg-lez-
Valence en 1836.
(2; Lespina.sse, a dit Napoléon, était un vieil officier, brave de
sa personne et fort zélé. (C'est aussi le jugement de Clarke :
« très brave i.oramc, zélé ».) Né à i*ouilly-sur-Loire, dans la
Nièvre, en 1736, Augustin de Lespinasse, successivement lieule-
uant d'artilleiie (1763), capitaine (1777), major (1788), lieute-
nant-colonel (1791), chef de brigade (1793), suspendu comme
76 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
Aides de camp : Leturcq, du 5' dragons, quartier-
maître, figure grêlée, assez grand, roux; bon
enfant, obligeant (1) ;
Dutaillis, chef de bataillon, bon enfant, très obli-
geant, a été assez maltraité dans la Révolution, a
servi dans les chasseurs formés des gardes-fran-
çaises (2);
Bruyère, attaché au 7' hussards, fils du chirur-
noble, général de division (1794), mis à la retraite, réintégré
comme général de brigade en mai 1796 et commandant de l'ar-
tillerie à l'armée d'Italie, de nouveau divisionnaire (1797), séna-
teur (1799), comte de TEmpire (1808), pair de France (1814),
mourut à Paris en 1816.
(1) Leturcq (François-Charles-Michel), né à Boynes, dans le
Loiret, le 10 février 1769, dragon au 5« régiment en 1789, sous-
lieutenant en 1792, lieutenant en 1793, nommé par Bonaparte
capitaine (31 octobre 1796) et chef d'escadron (24 juin 1797); il
était depuis le mois d'août 1796 aide de camp de Berthier, qui
disait de lui qu'il avait toujours montré intelligence, courage et
sang-froid; il avait été fait adjudant-général provisoire lorsqu'il
fut tué à Aboukir le 25 juillet 1799.
(2) Ramond du Bosc-Dutaillis (1760-1831) avait, |en effet, servi
au 14^ bataillon d'infanterie légère qui fut formé des gardes-
françaises, et il avait été, comme noble, exclu do l'armée. Mais
Berthier le fit son aide de camp au mois de germinal an III, et,
après Castiglione, ce fut Dutaillis qui alla porter à Paris les dra-
peaux pris à lennemi. Marmont, blessé de ce choix qui
aurait dû tomber sur lui, qualifie, à cette occasion, Dutaillis
d'officier « extrêmement médiocre et passant pour peu brave ».
Pourtant, Dutaillis, qui devint général de brigade en 1803 et de
division en 1807, se signala par son intrépidité à Rivoli, à
Arcole, à Marengo. Il eut le bras droit emporté dans la campagne
de Prusse, On sait que la défense de Torgau, en 1813, est son
titre le plus glorieux.
MILAN 77
gien en chef de l'armée, petit, noir de figure, l'air
fier et dédaigneux (1);
JiiUien, aide de camp du général Saint-Hilaire,
joli garçon, bon ton, teint basané (2) ;
Colbert, gros garçon, aide de camp de Murât;
(1) Jean-Pierre-Joseph Bruguière, dit Bruyère, né à Sommières,
dans le Gard, en 1771, chasseur à la 15" demi-brigade légère en
1794, sous-lieutenant en 1795, lieutenant en 1796, aide de camp
de Berthier le 8 mars 1797, capitaine au 7« bis de hussards le
7 août 1797, chef d'escadron en 1802, major en 1803, colonel en
1805, général de brigade en 1806, baron de l'Empire en 1808,
général de division en 1809, eut les deux cuisses emportées au
combat de Reichenbach et mourut de ses blessures, le 5 juin
1813, à Gurlitz. Ce fut lui qui, le 14 juin 1800, porta à Desaix
l'ordre d'accourir sur le champ de bataille de Marengo. Il fut, a
dit Thiébault, le fidèle de Berthier et le plus acharné de ses séides.
Quant à son père, Jean-Justin Bruguière, né en 1744 et mort en
1804 à Sommières, élève à l'hôpital de Montpellier, aide-major en
Corse (1778), cliirurgien-major de régiment (1775), chirurgien-
major en chef (1785), il était chirurgien en chef de l'armée d'Italie
depuis 1795 et prit sa retraite en 1801. Cf. sur tous deux les
Mémoires de Desgeucttes, II, 285, 465, 471.
(2) Thomas-Prospcr JuUien, né en 1773 à La Palud, dans le
Vaucluse, lieutenant au 35« ou régiment d'Aquitaine en 1792 et
capitaine en 1795, adjoint à l'adjudant-général Saint-Hilaire
(1794) et aide de camp de Saint-IIilaire (devenu général) en 1797
après s'être particulièrement distingué au passage des gorges
de la Brenta, envoyé à Rome avec Marmont et Charles pour
imprimer dans l'esprit du pape et des Romains l'idée la plus
avantageuse de l'armée française, aide de camp de Bonaparte
en 1798, tué la même année par des Arabes sur la route du
Caire à Rosette. Il avait deux frères, l'un, Auguste, capitaine
d'infanterie, qui était son adjoint et qui mourut de la peste à
Alexandrie en 1800; l'autre, Jullien de Bidon ou Bidon, cama-
rade de Bonaparte au régiment de La Fèro, plus tard général
de brigade, comte de l'Empire et préfet du Morbihan. (Cf. A. Chu-
yuET, Jeuiieise de Napoléon, I, 310 et 460.)
78 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
grosse tournure, beau teint, honnête et très bien
clevc (1).
Dôme. — Je suis monté à l'église cathédrale appe-
lée aussi le Dôme, immense, tout en marbre. J'y ai
vu une chapelle souterraine très riche, entourée de
reliefs tout en argent doré, précieux par la beauté
de l'ouvrage et le fini, et sentant son prix. C'est là
où saint Charles Borromée est placé dans une
châsse superbe. Tout près de cette riche chapelle,
et aussi sous terre, en est une seconde, beau-
coup plus grande, qui sert l'hiver à officier aux
chanoines qui craignent le froid. L'église est
vaste. Colonnes de marbre énormes. Son portail
n'était pas achevé et n'a pu jamais l'être par
le peu d'intérêt qu'y prenaient les habitants qui
n'avaient qu'un fonds de 24,000 francs pour les
dépenses dudit. Vingt-quatre ouvriers étaient
employés pour cette somme à l'embellissement
(1) Auguste Colbert (1777-1809) s'était engagé comme simple
soldat. Il fut blessé à Saint- Jean-d'Acre, devint colonel du
10® régiment de chasseurs après Marengo et général de brigade
après Austerlitz, fit de belles et heureuses charges à léna; mais
le 3 janvier 1809, en Espagne, sur la route d'Astorga, dans une
reconnaissance, il tombait, atteint d'une balle au front. Lieute-
nant et aide de camp de Grouchy, il était venu à l'armée d'Italie
au mois d'avril 1797 avec des dépêches pour Bonaparte, et, le
2 mai, Murât l'avait demandé pour aide de camp. (Colbert-Cha-
BAN.\is, Traditions et souvenirs, L 43-45)
MILAN 79
et à raclièvement de cet ouvrage immense.
Je suis monté au iiaut de la tour. Tout y est
en marbre blanc. L'escalier qui est en marbre,
haut de quatre cents marches, est commode. Il ne
monte pas rapidement comme tous ceux des bâti-
ments très élevés, mais très lentement. A chaque
trois escaliers est une fenêtre et un palier de trois
ou quatre pas. A la fenêtre est gravé le nombre d'es-
caliers qu'on a montés. De distance en distance,
on trouve des endroits où, après avoir longtemps
monté, on peut se reposer en marchant de plain-
pied et faisant le tour du bâtiment. Enfin on
arrive : presque à l'extrémité de la tour, l'escalier
change de forme; il est en limaçon, alors, assez
raide, mais pas fatigant pour la tète, parce qu'à
moitié de sa liauteur, il change de direction tout
d'un coup; ainsi on n'est pas exposé à avoir la
tête tournée.
Arrivé au lieu le plus élevé oij l'on puisse mon-
ter, j'ai joui de deux grands plaisirs. Le premier,
celui d'avoir de l'air, bien agréable quand on
éprouve la chaleur du plein midi dans le Milanais,
augmentée encore par la réverbération du marbre
blanc qui compose l'édifice. La vue de là est
immense. On voit toute l'Italie; au nord, les mon-
tagnes de Como et de Suisse, d'une vue admirable.
80 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
ne peuvent pas être bien distinguées avec toutes
les belles habitations qui se trouvent sur le dernier
penchant. Le reste de la plaine est monotone et ne
paraît qu'une forêt jusqu'aux Apennins (1).
Citadelle de Milan. — La citadelle est grande, elle
a six bastions fort bien revêtus; les murs sont en
briques ; elle a des demi-lunes et des chemins cou-
verts, n'est dominée nulle part; les cheminements
pour arriver sont difficiles. Le pays qui l'environne
dans la campagne est coupé dans tous les sens. Il
paraît qu'elle a été construite autour du château
de Milan, fait avant l'invention de la poudre. Il
existe encore et peut servir de réduit de capitu-
lation; il est carré et a quatre tours; deux, du
côté de la ville, sont très hautes et très solides,
construites de pierres de taille énormes, carrées et
taillées en tête de diamant. Le boulet y fait peu
d'effet. Au sommet de ces tours, on avait placé du
canon qui voyait très loin, découvrait bien les tran-
chées et les incommodait fort.
La citadelle de Milan est susceptible d'une vigou-
(1) Cf., avec l'ascension de Desaix, celle qu'avait faite en 1796
Maurice Duviquet (Souv. publiés par Frédéric Masso.\, 140-141),
celle que Gt en 1798 le chef de brigade Boutroue (d'Hauterive,
Lettres d\in chef de brigade, 43) et celle que fit en 1806 le sous-
lieutenant Boussard d'Hauteroche (Souieitirs, 19-21).
MILAN 81
reuse résistance; elle en fit peu et se rendit aussi-
tôt que la parallèle approcha de la place (1).
L'esplanade qui la sépare de la ville est vaste et
bien découverte, et la citadelle est aussi forte de
ce côté-là que des autres; ce qui est rare, car d'or-
dinaire on les néglige sur ce point. Dans le siège,
on avait neutralisé la ville du côté de la citadelle
qui y répondait; c'était peu adroit et c'était s'ôter
un grand moyen de faire du mal à son ennemi; une
grande population comme celle de Milan devait
obliger à employer bien des troupes à la garder et
à empêcher un soulèvement. Un jour, quatre ou
cinq déserteurs vinrent ensemble dans la ville :
à leur vue, quelques habitants prennent l'épou-
vante, le bruit se répand de là partout que les Autri-
chiens sont dans la ville; il y eut un mouvement
prodigieux (2).
(1) La citadelle ne s'était pas rendue en 1796 après les premiers
succès des Français, et elle avait été bloquée par Dospinoy. Dès
que les Autricliiens eurent été battus sur le Mincio, l'artillerie
de siège approcha, et la tranchée fut ouverte devant le chùteau
du 17 au 18 juin; le 27, les batteries se démasquèrent à la fois,
et leur feu eut pendant quarante-huit lieures une telle supério-
rité que le gouverneur battit la chamade et capitula le 29, à
trois lieures du matin. Le Directoire proposait de démolir la cita-
delle; mais Bonaparte jugeait, comme Desai.v, qu'elle était capable
de résister, qu'elle pourrait soutenir deu.v mois de siège, donner
ain.si, en cas de revers, le temps d'évacuer les parcs d'artillerie.
(2) Cf., sur cet épisode, les Mémoires de don Francesco Nava,
40, et les textes recueillis en note par Gallavrcsi.
6
82 JOURNAL DE VOYAGE DU GENERAL DESAIX
Bréra. — J'ai été à Bréra.:ces\. une espèce de
collège fort bien ordonné, ou plutôt une université
bien composée (1). Il y a des astronomes, au
nombre de trois, et tous fameux, hommes esti-
mables : Oriani (2),Reggio et Cesaris (3). Ils sont
(1) « Grand et beau collège qui a le titre d'Université... L'Ob-
servatoire est un des plus comuiodes, des plus solides, des plus
ingénieusement disposés et des mieux assortis que je con-
naisse... On a mis au collège de Bréra l'académie de peinture
et de sculpture, et le cabinet de physique. » (La Lande, Voyage
en Italie, 1790, 3« édit., I, 303-300.) Cf. d'Hauterive, Lettres d'un
chef de brigade, 43-44 : « L'Observatoire est abondamment fourni
d'instruments; un des professeurs nous a fait voir la planète
Vénus. »
(2) On connaît la lettre de Bonaparte à Oriani qu'il assure de
l'amour du peuple français pour les sciences et les arts : « Tous
les hommes de génie, tous ceux qui ont obtenu un rang distin-
gué dans la république des lettres, sont Français, quel que soit
le pays qui les a vus naître. » 11 le vit à Milan, et, la première
fois, Oriani était troublé, interdit; le célèbre astronome n'avait
pas encore vu les superbes appartements de l'archiduc, et il ne
se doutait pas, dit Bonaparte, qu'il faisait ainsi l'amère critique
de l'ancien gouvernement; il reçut ses appointements et tous
u les encouragements nécessaires ». Né à Garegnano en 1753,
entré à l'Observatoire de Bréra en 1777, chargé en 1786 d'une
mission scientiGque à Londres, membre de l'Institut d'Italie,
comte, sénateur du nouveau royaume, auteur de nombreux
ouvrages et opuscules sur l'astronomie, Oriani mourut à Milan
en 1832.
(3) Le père Francesco Reggio et le père Angelo Cesaris
(Desaix a estropié ce dernier nom et écrit quelque chose
comme Chieza) étaient jésuites. Reggio (né à Genève en 1743,
mort à Milan en 1804) et Cesaris (né en 1749 à Casal-Pusterlengo,
mort à Milan en 1832) entrèrent tous deux à l'Observatoire de
Bréra en 1773. La direction de l'établissement appartenait à
Reggio ; mais Desaix a raison d'écrire que tous trois étaient à
MILAN 83
à la tête d'un observatoire très bien ordonné, qu'ils
soignent bien et où ils font des observations très
exactes. Ils sont absolument fournis de tout ce
qu'il leur faut. J'y ai observe la lune dans son pre-
mier quartier; rien n'était plus beau. La lune était
immense, bien claire ; on distinguait parfaitement
les inégalités de la lune; elle paraissait formée
d'un massif de l'or le plus pur. Ses montagnes
sont bien sensibles. En effet, dans la partie qui
n'est pas éclairée, on distingue, un peu avant,
des petits points lumineux; ce ne peut être que
des montagnes très élevées, qui reçoivent les
rayons du soleil plus tôt que les autres terres plus
basses.
Rien n'est agréable comme ces belles nuits d'été
d'Italie : le ciel toujours serein, l'air frais. Respi-
rant du haut de cet observatoire un air pur et
agréable, j'y ai passé des heures charmantes. Deux
femmes, dans le temps que nous y étions, chantè-
rent parfaitement des airs agréables; j'en fus
pénétré, je ne l'oublierai jamais. Et ces bons
abbés, si honnêtes, si doux, si vertueux, qui nous
la tête de l'Observatoire. « La direclion, nous dit le directeur
actuel, fut en réalité entre les mains des trois amis et collègues,
Reggio, Cesaris et Uriani, toujours unis dans les plus nobles
intentions, sans iin'il y ei'it marque do dillérence de grade. »
84 JOURNAL DE VOYAGE DU GENERAL DESAIX
expliquaient avec un plaisir bien vrai tout ce qui
était de leur dépendance, je les prenais pour des
hommes du ciel, jamais descendus chez les hommes
corrompus, et qui avaient tous les agréments de
l'âme et du cœur.
A Bréra, il y a un joli jardin botanique, grand,
bien tenu; il y a aussi des professeurs de peinture,
dessin et sculpture. Ce n'est point un couvent,
mais un établissement du gouvernement qui y
nomme aux emplois; il est excellent.
Couvent des Grâces. — J'ai été voir au couvent
des Grâces une peinture à fresque, qui est un chef-
d'œuvre; elle est de Léonard de Vinci, fameux
peintre très habile; elle était placée dans le réfec-
toire du couvent : les figures en sont admirables.
Mais je n'ai pas pu bien les voir, parce qu'on a fait
de ce couvent un hôpital de prisonniers de guerre
autrichiens et qu'on a changé toutes les disposi-
tions. Au réfectoire, on avait fait une séparation
à deux pas de la peinture, de manière qu'on la
voyait de très près et sous un mauvais jour;
c'est bien dommage. Les peintures sont aussi
un peu dégradées. Les Français ont emporté
une immense quantité de tableaux d'Italie; c'est
à Paris qu'il faut aller pour les voir. Les
MILAN 85
fresques, ne s'emportant point, sont restées (1).
Cependant, à Pompéi etHerculanum, on les lève
aisément pour les placer où on le désire; mais
cela demande bien du soin ; j'en ai entendu faire le
détail par le citoyen Monge.
Bibliothèque Ambrosienne. — De là nous avons été
à la Bibliothèque Ambrosienne. Nous eûmes, par
parenthèse, un accident à notre voiture : une roue
s'en fut, la cheville étant mal placée, et nous tom-
bâmes sans grand mal. A Saint-Ambroise, nous
exerçâmes notre patience : le moine qui devait nous
ouvrir les clefs, dormait. Enfin il vint et nous fûmes
peu récompensés de nos peines. La Bibliothèque
Ambrosienne n'a rien d'extraordinaire ; son vais-
seau n'est pas très vaste; il est oblong, élevé; point
de peintures. Ce qui la rendait recommandable,
c'étaient quelques manuscrits très anciens de Vir-
(d) Saiote-Marie-des-Grâces ou Le Grazie, église des domini-
cains, fondée par Ludovic Sforza. (Cf. le Voyage en Italie de La
Lande, \, 300, et Milli.v, I, 225-240, qui fait une longue descrip-
tion de la Cène.) L'année précédente, Bonaparte avait visité le
lieu et écrit sur ses genoux un arrêté qui portait que celte salle
serait exempte de logements militaires. Au mépris de cet arrêté,
un nouveau prieur fit de la salle une écurie; elle devint ensuite
un grenier à foin; puis la municipalité la lit fermer. Eu 1807, le
vice-roi (le prince Eugène) la fit « dignement accommoder, et
un pont fut <levé près de la peinture, pour qu'on put facilement
l'examioer. »
86 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
gile, de Properce, de Pétrarque, et autres choses
de ce genre pas très extraordinaires. Il y a à la
suite de la Bibliothèque et au rez-de-chaussée,
comme elle, quelques curiosités et antiquités assez
intéressantes, mais pas étonnantes (1).
Palais archidiical. — J'ai vu aussi le palais archi-
ducal, à présent palais du Directoire cisalpin; il
est près du dôme ; les apparences ne le feraient
pas prendre pour un palais. En effet, il est sans
cour, la façade n'a rien de remarquable. Mais l'in-
térieur des appartements est magnifique. L'archi-
tecture est négligée à l'extérieur, mais les orne-
ments sont nombreux, magnifiques; les salles sont
immenses, très élevées et ornées de tapisseries du
plus grand prix. Il y en a, dans plusieurs suites
de pièces, qui représentent tous les événements
de la vie de l'enchanteresse Médée, qui sont très
frappantes et d'une grandeur immense. Toutes les
pièces qui forment ce château sont de la plus
grande beauté ; il faut remarquer surtout la grande
salle d'audience, du plus grand luxe et du plus
grand éclat.
(1) Pourtant La Lande (Voyage en Italie, I, 290) dit que la
BiblioUièque Ambrosienne est la chose la plus intéressante de
Milan, après la cathédrale.
MILAN 87
Théâtre (1). — Le théâtre de Milan est énorme;
son étendue est prodigieuse; il est surtout très
élevé; il a six ou sept rangs de loges; point d'ain-
pliithéàtre. Dans toute l'Italie, les Italiens se sou-
cient fort peu de voir le spectacle : au parterre, on
a son chapeau sur la tête, ce qui fait que ceux qui
sont derrière ne voient point ou voient avec peine.
Toutes les loges sont séparées par des planches jus-
qu'en haut, de manière qu'on ne voit pas ses voisins.
Les loges se ferment avec des rideaux à volonté; il
y a aussi d'ordinaire une glace, et chacun éclaire
sa loge à sa fantaisie. Le spectacle n'est pas couru
d'ordinaire. On y donne presque toujours les
(1) Le théâtre de l>a Scalii. hàli on 1776 sur los ruines de
l'église de la Scala foudée par Régina Visconti, fille des seigneurs
de la Scaia, souveraine de Vérone. Cf. La La.nde, I, 307-308.
« Les loges, dit-il, sont grandes et commodes; dos personnes
qui y passent le quart de leur vie doivent être jalouses de les
nieuliler agréablement. L'usage d'y tenir assemblée, d'y rece-
voir des visites, d'y faire la conversation, d'y jouer est aussi
commun à Milan que dans le reste de l'Italie. On prend peu de
part au spectacle... 11 n'y a qu'à Home où les logos soient dans
l'obscurité, et où l'on est forcé d'écouler les acteurs. » Voir éga-
lement DuvKjiîET, Sourenirs, 142; d'II auterivi:. Lettres d'un chef
de briijade, 44; Douze ans de campu<jncs, lettres de Louis de
Villiers, 140; Doulaiit, Mnnoires, 76 (il a vu le 14 juillet 1800
le théâtre tout illuminé à l'intérieur, « ce qui arrive rarement à
cause de la di pense considrralilc (jui en résulte et des cliances
d'incendie »), et Stendlial qiri appelle la Scala le premier llicàtrc
du monde : » C'est le salon de la villf; il n'y a de société que là;
|ia.s une maison ouverte; nous nous revenons à la Scahi, se dit-
on pour tous les gemes d'allaircs. »
88 JOURNAL DE VOYAGE DU GENERAL DESATX
mêmes opéras. Un mois de suite le même ballet et
le même opéra, c'est assommant. J'ai vu donner
Tarare (1) et le ballet de Deucalion et Pyrrha (2), et
jamais d'autres; ce qui fait que personne ne prend
d'intérêt à la pièce et ne s'en occupe. Il est vrai
que, par la disposition des loges, il n'y a que dans
le fond qu'on peut voir ; sur les côtés, on ne dis-
tingue rien, si on n'est pas les deux premiers.
Encore celui qui a la place d'honneur y est-il fort
gêné pour voir le spectacle. C'est toujours une
dame. Elle est obligée de se tourner tout le corps
pourvoir; elle est assise tournant le dos au théâtre
et est obligée d'avancer la tête avec effort pour
pouvoir découvrir sur le théâtre, étant gênée par
la séparation qui est à la loge (3).
Le ballet de Deucalion et Pyrrha est beau ; il y a
beaucoup de décorations bien entendues. Le jeu
des machines est lent, et les coulisses tombent si
(1) Tarare, pièce de Beaumarchais, mise en musique par
Salieri et donnée pour la première fois le 8 juin 1787.
(2) Deucalion et Pyrrha, ballet en un acte, paroles de Morand
(d'après une comédie de Poulain de Sainte-Foix), musique de
Giraud et Berton, représenté pour la première fois le 30 sep-
tembre 1755.
(3) Cf. Mme de Rémusat, Mém., II, 139. Son mari lui décrit en
1805 « la tristesse des spectacles de Milan; l'obscurité des salles
qui permet à chacun de s'y rendre sans toilette et de s'occuper
souvent à toute autre chose, dans les loges presque closes, qu'à
écouter l'opéra; le peu de diversité des représentations. »
MILAN 89
peu rapidement qu'on s'ennuie de les voir des-
cendre. Les habillements sont beaux, bien faits et
agréables. J'ai remarqué trois jolies danseuses.
La première a les cheveux très noirs ; elle est
petite, nerveuse et a bien de l'expression ; elle a
fait la passion de l'adjudant-général Franceschi (1)
qui, toujours au spectacle, ne la quitte pas des
yeux. La deuxième, petite, jolie, physionomie
ronde, sourire gracieux, protégée par l'archiduc et
son amante, disait-on, est très agréable, danse
bien. La troisième est une danseuse des grotes-
ques. Nous n'en avons pas d'idée en France; elle
est très jolie, figure ronde, beaucoup de couleur
et très intéressante. Ces grotesques étonnent et
amusent; ils paraissent à la fin des ballets dont le
jeu d'ordinaire est court pour remplacer ensuite
ces danses continuelles, auxquelles on ne com-
prend rien. Les grotesques figurent alors et font
(i) C'est Jean-Baplislc Franceschi. Né à Dastia en 1766, quar-
lier-maitre au 16« bataillon d'infanterie légère, aide de camp
de Gentili, adjudant-général clief de brigade en 1795, chargé en
avril 1796 de dresser létat nominatif des prisonniers de guerre
faits à Dcgo, général do brigade en 1799, chef d'état-major de
Gouvion Sainl-Cyr à Naples en I8O0, attaché à l'état-major de
l'armée d'Espagne en 1808, employé en Toscane do 1809 à 1812,
envoyé à la Grande Armée, il mourut du typhus à Danzig en
1813 " C'est, disait Courier, un ci-devant procureur de Basiia
et né pour toujours l'être; à dire vrai, il l'est toujours, et n'a
guère changé que d'habit. »
90 JOURNAL DE VOYAGE DU GENERAL DESAIX
assaut; c'est à qui fera les sauts les plus hauts. Il
y en a de très forts qui s'élèvent à plusieurs pieds.
Ils m'ont toujours fait rire. Ce sont des espèces de
bouffons de la danse; ils ont des sauts en tournant
qui sont très plaisants. Il est surprenant de voir
dans ce genre les femmes ne le céder en rien aux
hommes et faire des sauts prodigieux.
Dans le ballet de Deucolion, il paraît une quan-
tité d'hommes énorme; il y a beaucoup d'évolu-
tions militaires. Mars y paraît armé de sa pique et
d'un casque, il fait faire mille mouvements à ses
soldats. Les dieux viennent successivement du
ciel apporter aux hommes leur attribut. C'est un
beau et grand sujet.
Les acteurs ont l'usage, quand on les applaudit,
de faire un grand salut; si leur rôle veut qu'ils
sortent de scène, ils paraissent un instant hors de
la coulisse pour remercier par un salut.
La ville. — La ville de Milan est immense, son
contour est prodigieux. Il est très aisé de le suivre,
vu que le rempart enferme la ville en entier sans
qu'il y ait de faubourg.
Canal. — Son enceinte n'était point aussi consi-
dérable autrefois, elle s'arrêtait au canal qui existe
MILAN 91
encore et qui enceint la ville ; il est navigable et
on y voit beaucoup de bateaux. Les maisons de
l'intérieur de la ville le bordent immédiatement,
de manière qu'il n'y a point de quai; mais extérieu-
rement ce canal, bâti tout à neuf, a des quais assez
larges et bordés toujours de maisons neuves,
superbes et agréables, presque toutes ornées de
jardins. Tout l'intervalle entre le canal et le rem-
part est occupé en grande partie par des jardins,
en général peu agréables et jamais sans ombre.
Nombre d'églises. — On croit dans le pays que ce
lieu est malsain; cependant, avant que d'y avoir
toutes les maisons que le terrain comporte, on y a
d'avance bàli bien des églises. Sur les cent trente
qui se trouvent à Milan, il y en a déjà aux envi-
rons de quarante dans ce quartier; ce qui prouve
que les modernes aiment autant les églises que
leurs pères.
liemparts. — La ville est, comme je l'ai dit, envi-
ronnée de murs; ils forment des remparts mais
sans parapets et sont très bas; ils sont très esca-
ladables. La ville de Milan étant le siège du gou-
vernement et se trouvant près des frontières de la
nouvelle République, peu grande, mais très peu-
92 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
plée, il a été formé un projet de relever ses rem-
parts et de creuser des fossés qu'on puisse remplir
d'eau. Ce serait très peu de chose, si la place était
petite; mais, avec un aussi grand développement,
ce serait cher. Il est vrai'qu'il est dur'pour une capi-
tale de se voir exposée à être abandonnée parce
qu'un parti s'y présente. Un officier du génie,
venant de l'armée du Rhin, né à Gray, instruit,
m'a beaucoup causé de cela.
Cours. — Les remparts entre la porte Orientale
et celle de Rome, se trouvant les plus larges,
servent tous les jours, c'est-à-dire que tous ceux
qui ont des voitures (et le nombre en est immense
à Milan), vont, en voiture beaucoup plus ouverte
que les nôtres, y faire trente ou quarante tours de
promenade à la file (1). On voit souvent quatre
(1) C'est le lieu, dit Millin (F, 97), « où les Milanais se plaisent
à montrer le luxe de leurs équipages, ou à faire preuve de leur
grâce à monter à cheval, ou de leur adresse à conduire trois ou
quatre chevaux attelés à un élégant phaéton. » On connaît la
description de Stendhal dans Rome, Naples et Florence : « En été,
après diner, à la cliute du jour, à V Ave Maria, toutes les voitures
du pays se rendent au Bastion de la porte Rense; elles font halte
pendant une demi-heure : c'est une sorte de revue de la bonne
compagnie. Les Milanais sont fiers du nombre des carrosses qui
garnissent leur Corso. J'y ai vu quatre files de voitures arrêtées
des deux côtés du large chemin, et, au milieu, deux files de voi-
tures en marche; deux cents jeunes gens achevai et trois mille
piétons complétaient le tapage. Dans toutes les villes d'Italie, il
MILAN 93
rangs de voitures, jusque même six, qui courent
à la suite les unes des autres. Après plusieurs
tours, on se met de côté "dans un rang qui reste
établi et on regarde passer les autres. On se
promène quelquefois à pied, mais rarement;
la poussière est assommante, quoiqu'on arrose
souvent.
Lazaret. — Au dehors de la ville, près de la
porte Orientale (1), se trouve ce qu'on appelle le
Lazaret. Il est très intéressant. C'est un bâtiment
énorme, construit au commencement du siècle
pour y placer les pestiférés. Il est carré; dans son
enceinte est un vaste champ au milieu duquel est
une chapelle élevée, ornée de colonnes, qui fait
un très bel effet. Ce bâtiment forme des arcades
immenses qui communiquent à des espèces de cel-
y a un Corso ou revue générale de la bonne compagnie. »
Cf. d'Hauterive, Lettres d'un chef de brigade, 44 : « Le Cours est
très fréquenté par le inonde élégant ; on y voit une foule d'équi-
pages et de voitures. »
(1) Le Lazzaretto fut construit, non pas au commencement du
siècle, comme dit Desaix, mais en 1489, par Ludovic Sforza, et ce
lut Louis XII qui le lit achever en 1507. La Lande (I, 311) fut
étonné de la grandeur et de la solidité du bâliinent, ainsi que
du nombre de ses arcades. Il avait Gni par servir de caserne, et
Bonaparte y fil placer un juin 1796 tous les dépôts de cavalerie,
et, en septembre suivant, le dépôt de l'artillerie. (Cf. d'Haute-
RivE, Lettres d'un chef de brigade, 44.)
94 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
Iules OÙ se tenaient les pestiférés. L'idée de l'usage
de cet établissement fait frémir; mais sa grandeur,
l'usage qu'on peut en tirer pour de grandes fêtes,
le font voir avec plaisir et intérêt.
Cimetière des nobles. — H y a aussi dans ce
genre un monument intéressant dans l'intérieur
de la ville. C'est le cimetière des nobles. Placé
près du rempart, entre la porte Orientale et celle
Romaine, il forme un rond à douze festons avec
des arcades intérieures et une église au milieu.
Chaque famille illustre (et il y en a tant à Milan
qui ont joué un rôle dans l'histoire) y a son caveau
et son terrain particulier. Ils ont beau faire, ils ont
beau se séparer des autres; après leur mort, ils
n'en sont pas moins oubliés et confondus. Que de
sujets de réflexion !
Promenades. — Revenons à un sujet plus gai et
qui ne l'est guère à Milan. Cest la Promenade. Elle
est très belle, très variée, tous les agréments y sont
réunis, et elle est déserte. On dit qu'elle n'est
point saine parce que l'ombre ne vaut rien dans
l'Italie; j'en doute. Les Italiens sont trop pares-
seux pour se promener et ils disent que c'est con-
traire à leur santé; ce le serait à leur mollesse. La
MILAN 95
Promenade commence au canal et s'étend jusques
au cours si sain pour leurs voitures. Elle est, d'un
côté, bordée par un canal qui la rafraîchit, et,
de l'autre, par de beaux bâtiments appelés palais,
comme celui de Belgiojoso et ceux qui bordent
la rue Orientale, avec la vue ensuite sur cette
rue. Elle est très agréable; elle varie de mille
manières. Après plusieurs carrés d'allées longues
et fraîches, viennent des labyrinthes de charmilles
très agréables et bien entendus, mille variétés, un
superbe bâtiment au milieu servant de guinguette
Rien de cela n'attire l'habitant ; il traverse froide-
ment, le dimanche, pour aller un peu recevoir la
poussière des voitures, et revient sans s'arrêter
une minute. Un des défauts de ce jardin, je pense,
c'est qu'il ne donne pas assez le moyen de se
laisser voir; car les femmes vont dans les endroits
publics moins pour l'agrément de ces lieux que
parce qu'elles pourront y être vues (1), et com-
parer entre elles leur toilette et leur habillement.
Le peuple qui n'a pas de voiture et le bourgeois
aussi ne se promènent qu'un instant et reviennent
tranquillement se placer, le dimanciie, devant leur
porte y jouir du frais et causer. Les cafés sont
(1) Desaix sq souvient-il du vers d'Ovide : ^
Spectatum veniunl, vcuiunt speclentur ul ipsx?
96 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
très fréquentés. Le soir, on se tient très en avant
dans la rue, assis sur des chaises, au risque de se
faire casser le cou par les voitures.
Rues. — Les rues de l'ancienne ville sont
étroites, irrégulières pour leur ensemble, alignées
assez droit, bien pavées en petites pierres (1), avec
des trottoirs peu larges, en briques. Au milieu des
rues, se trouvent deux rangs de pierres de taille
placées à distance de la voie des voilures, de
manière qu'on voyage le plus à son aise du monde
et sans secousse.
Habitants. — Milan ne devait sa population et
son étendue ni à son commerce, ni à ses manufac-
tures, ni à ce qu'elle était le siège du gouverne-
ment. Cette raison est bien celle qui l'avait formée;
mais elle était bien plus grande en proportion
que le séjour du gouvernement ne l'aurait produit
dans tout autre pays. Placé dans le pays le plus
fertile du monde, où, avec le moins de champs et
le moins de travail, il est possible d'avoir beau-
coup, il a été naturel que le pays eût un grand
(1) Ce sont, dit La Lande (1, 326), des « pierres roulées et arron-
dies par l'Adda ou par les autres rivières des environs; des gra-
nits rouges, verts, gris ou ti'autrcs couleurs, ou des pierres qui
ressemblent au porphyre. »
MILAN 97
nombre d'hommes riches; c'étaient ces gens-là
i\m s'étaient réunis à Milan; aussi c'est eux qui en
font absolument la population.
Ils n'ont point le luxe de l'agrément de la vie,
de la bonne chère, des bains, des bons lits, de se
garantir du froid; des vêtements élégants; ils n'ont
que celui de l'ostentation extérieure. Beaucoup de
voitures, de chevaux, une immensité de domes-
tiques. Propriétaires de toutes les terres sans
droits seigneuriaux, les nobles font des habitants
ce qu'ils veulent, les payent peu et leur donnent
juste ce qu'il faut pour l'existence. Aussi le peuple
est-il pauvre, mal habillé, mal nourri de farine de
Turquie au milieu de l'abondance.
En France, la terre demande un grand nombre
d'hommes et on nourrit au moins les armées, les
marins; les colonies en consommant beaucoup,
l'industrie en employant infiniment. Rien de tout
cela au Milanais. Mais aussi que de domestiques
dans les maisons! Trente et quarante, dont un
grand nombre mariés! Pauvre espèce d'hommes,
bien humiliés et rampants! Nation bien dégradée!
Les sciences et les arts sont peu en lionneur à
Milan (1).
(1) C'est ce que remarquait La Lande (I, 341) : dans l'état
actuel de la iieinlurc et do la sculpture, rien qiii puisse intéres-
98 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
Il y a du commerce, un grand échange avec la
Suisse; on lui donne du blé, du vin, du riz, de la
soie; elle donne des chevaux, des bestiaux en
quantité, du fromage et le fruit de son industrie.
Il y en a peu au Milanais. Les soies vont à Nîmes
et Lyon; on les retire ouvrées, et ce qui est coton
vient en quantité d'Angleterre.
Le Milanais est un pays prodigieusement
riche (1). Il exporte des grains de toute espèce, du
vin en quantité qui se change en eau-de-vie dans
le pays de Modène, du riz, du cuir, de la soie et
tout le produit d'un pays riche. Milan, capitale de
4 à 5 millions, joue un beau rôle.
ser les voyageurs, et l'esprit de procédure, le goût de chicane,
l'envie de gagner ont aflaibli les dispositions des Milanais pour
d'autres genres d'occupations.
(1) « Cette capitale du plus riche pays de l'univers, a dit Sten-
dhal, comptait 400 familles à cent mille livres de rente, et 20 à
un million, qui ne savaient que faire de leur opulence. »
CRÉMONE
Départ de Milan. — Bœufs, cochons, moutons. — Habitants. —
Lodi. — Pizzighettone. — Crémone. — Bozzolo. — L'Oglio.
— Crémone.
Départ de Milan. — Partis de Milan à 4 heures
du matin, dans une bonne voiture tirée par quatre
chevaux, nous avons été dans un instant, après
avoir longé le canal et être arrivés à la rue
Romaine, hors de la ville. La route est toujours la
même et le pays aussi, uni comme la main, sans
la moindre inégalité; il est toujours bien cultivé;
en effet, on ne voit continuellement que des
cultures variées, des productions admirables; la
végétation est magnifique.
D'abord, tout le pays est arrosé à volonté par le
moyen de canaux tirés des rivières voisines, et
chaque propriétaire à son tour peut disposer des
eaux, de manière qu'on fait du pays ce qu'on veut :
une rizière, une prairie, une vigne, un étang, etc.;
mais d'ordinaire chaque terrain est presque tou-
100 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
jours trois choses à la fois : un champ, un verger,
une vigne.
A chaque vingt pas carrés se trouve planté un
cerisier, un orme, un buisson, un autre arbre
autour duquel se marie une vigne, et l'intervalle
est orné de blés de différentes espèces ou bien de
chanvre. Il y a souvent des champs de maïs qui y
vient d'une hauteur prodigieuse, à huit ou neuf
pieds. Le pays est extrêmement coupé. Toutes les
propriétés sont entourées de canaux et bordées
d'arbres, d'ordinaire de saules très serrés, de
manière que la vue ne s'étend pas à deux cents
pas et que l'ensemble du pays ne paraît propre-
ment qu'une immense forêt de bois taillis où
l'on voyage toujours de même. Du haut d'un
clocher comme de la route, on n'a pas d'autre
aspect; on ne distingue que quelques maisons de
distance en distance, en général bien bâties en
briques et couvertes en tuiles.
Bœufs, cochons, moutons. — Les habitants se
servent beaucoup de bœufs pour leur transport. Ils
sont en général de belle taille, presque tous blancs.
J'en ai distingué dans le Mantouan une singulière
espèce ; ils ont des cornes immenses, toutes droites ;
elles ne partent point du devant de la tête pour
CRÉMONE 101
s'étendre en avant, mais elles partent du dessus
de la tête et paraissent se tenir toutes deux par
leurs racines, et alors elles s'élèvent tout droit pour
faire avec la sommité de la lé te un angle de qua-
rante-cinq degrés.
Les chariots sont tous très bas; ils sont à quatre
roues, pas élevées, sur les essieux desquelles on
arrange un large plancher qui déborde un peu les
roues; il est plus haut d'un pied. En général, ils
sont très peu chargés ; leurs bestiaux doivent être
peu fatigués. Les bœufs ne tirent point par les
cornes, ni par le cou, mais par le garrot; c'est à
l'endroit où le cou se joint aux épaules que s'ap-
puie toute la charge; ils peuvent balancer leur
tête; ils sont cependant attachés à un timon qui la
dépasse de quatre à cinq pieds et s'élève de beau-
coup au-dessus d'eux.
Les cochons en Lombardie sont tous noirs, les
oreilles bien basses et bien plates; leur peau est
presque rase et sans poil.
Les moutons y sont de taille moyenne et se dis-
tinguent aussi par des cornes horizontales à leur
tête et extrêmement longues, s'éloignant par trois
ou quatre spirales.
Habitants. — Les habitants ont tous les jambes
102 JOURNAL DE VOYAGE DU GENERAL DESAIX
nues et les pieds de même; ils n'ont pour les cou-
vrir que des culottes de toile grise ou d'étoffe de
coton, et une chemise avec un chapeau rond. Les
femmes, dans cette partie-là, n'ont point, comme
les Milanaises, un mouchoir sur la tête avec un
petit voile noir; elles ont (celles delà campagne) un
petit chapeau de paille rond, dont le fond de la tête
ressort d'un pouce et dont le bord est tout autour
retourne en dedans d'un demi-pouce. Elles portent
des corsets lacés des deux côtés^ mais ouverts
assez larges, c'est-à-dire trois doigts par le haut.
Les habitants voyagent d'ordinaire avec des
voitures très légères; elles sont à deux roues sur
un brancard; les roues sont très en arrière, et sur
le brancard est placé, sans être suspendu, un
coffre de bois découvert où peuvent être assises
deux personnes; mais souvent il n'y a place que
pour une seule personne. Les habitants des cam-
pagnes vont toujours où leurs affaires les appellent
avec des voitures de ce genre; rien au monde
n'est plus léger, mais on ne peut rien mettre
dessus, pour ainsi dire.
Quand on court la poste sans voiture, on vous
en fournit de ce genre; les brancards ne sont pas
pondants des deux côtés du cheval; ils sont portés
au-dessus de la selle où il y a des pièces de bois à
CRÉMONE 103
cet effet. Les postillons, en général, sont élégants
et conduisent bien; ils ont de très petits fouets très
légers et ne les font point claquer comme en
France : quand ils veulent prévenir de leur arrivée
ou qu'on doit se déranger, ils ont un cri qui pré-
vient et auquel on est accoutumé.
L'uniformité des routes fait qu'on n'a rien à
remarquer; il n'y a que les villes qui offrent
quelque chose d'intéressant.
Lodi{i). — Lodi est k deux lieues trois quarts
de Milan. La ville est placée sur une petite hauteur
qui domine de dix pieds à peu près le reste de la
campagne. Sa forme est un carré long; elle est
enceinte par une muraille en briques, élevée de
huit ou neuf pieds, et d'aucune défense militaire,
puisqu'elle n'a point de flancs et de fossés; seule-
ment elle est élevée sur un petit escarpement peu
difficile; elle est parallèle à l'Adda dont elle est
éloignée de deux cents pas. Elle a deux petits
faubourgs : un sur la route de Pizzighettone où il
y a huit ou dix maisons; c'est là où est la poste;
l'autre est du côté de l'Adda, vers le pont; il est
(1) La Lande (I, 403) dit qu'il n'y a de remarquable à Lodi que
l'église do l'Inooronata; Millin (II, 41) y trouve, au contraire,
quelques édilices intéressants et lui consacre quinze pages.
104 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
parallèle au mur de la ville et forme un ensemble
d'une cinquantaine de maisons. La ville est bien
bâtie, les maisons pas hautes, les rues assez larges,
pavées en petits cailloux, et, comme à Milan,
ornées de trottoirs en briques avec deux rangs
de pierres de taille au milieu de la rue pour que
les voitures ne soient pas cahotées. Les rues ne
sont pas tout à fait droites. Il y a au milieu une
place carrée qui sert de marché; elle est peu inté-
ressante.
Ce qui a donné à Lodi une grande célébrité,
c'est le passage de l'Adda par l'armée française (1).
La rivière n'est pas très profonde et large, mais
elle est rapide; on la traverse sur un pont de bois
dont les arches sont très rapprochées et sont en
pilotis. Les ennemis n'eurent point l'attention de le
couper. La rive droite est très coupée de saules, de
(1) Aussi PoLGET, en 1804 (Souvenirs de guerre, 56), « ne manque
pas d'aller saluer le pont de Lodi, rendu célèbre par l'intrépidité
du général en chef Bonaparte. >> Stendhal ne dit-il pas que
« Napoléon vint réveiller l'Italie par le canon du pont de Lodi »?
Au fond, l'afiaire n'avait pas été grand'chose, comme l'avouait
Bonaparte, et le colonel Boutroue écrit en 1798 (d'Hauterive,
Lettres d'un chef de brigade, ii) qu'il est allé voir le fameux pont,
qu'il l'a examiné de près, qu'il n'y a rien trouvé d'extraordi-
naire, et que, selon los témoins, habitants et militaires, « l'im-
portance de ce pont n'a été que dans le rapport sur l'affaire. "
En revanche, Cognet (Souvenirs militaires d'un jeune abbé, 114),
admire le « coup de main » de Bonaparte.
CRÉMONE 105
bois, A l'extrémité du pont se trouvent quelques
maisons, cinq ou six, formant une rue parallèle à
la rivière; elles en sont distantes de deux cents
pas. A l'extrémité d'une, il se trouve une espèce
de demi-lune qui couvre le pont. Elle est formée
à gauche par une muraille, à droite par une
maison où se trouve une porte; le tout est enve-
loppé d'une tète de pont formée par un ouvrage à
corne de peu de valeur ; la route passe à sa
branche gauche qui n'existe plus.
La rivière n'est point en ligne droite devant
Lodi; elle fait deux coudes, un au-dessus et
l'autre dessous, qui donnent facilité de battre
l'autre rive et de la prendre de revers. Le géné-
ral Buonaparte, avant de passer le pont, forma les
troupes dans la ville et leur dit qu'il les ferait
bien passer le pont, mais qu'il n'avait pas assez
de confiance en elles, qu'elles s'amuseraient à
tirer et qu'alors cela n'irait pas. Il excita bien leur
amour-propre, les piqua bien, les anima, et enfin
lança cette fameuse colonne. L'ennemi maladroi-
tement s'était étendu le long de la rivière sans
avoir une réserve. Les troupes, une fois passées,
ne trouvèrent plus. d'obstacles; le pays étant très
coupé et divisé, les canons ne purent pas s'emme-
ner, et 1,800 ennemis furent pris. Tout le pays
106 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
au delà est très coupé; notre cavalerie passa au
gué avec facilité; mais le pays au delà ne lui per-
mit pas beaucoup d'attaquer et d'agir.
A Lodi, je fus malade; j'eus bien de la peine à
regagner ma voiture et des vomissements fati-
gants me mirent bien bas. Cependant nous par-
tîmes, sans avoir rien remarqué jusques à Pizzi-
ghettone.
Pizzighettone (1). — Cette place est sur l'Adda,
dont elle occupe les deux côtés. La rivière est
belle, large; elle n'est pas si large que l'IU à Stras-
bourg. On la traverse sur un pont en bois en
pilotis à arches très serrées. La ville se divise en
deux parties; celle sur la rive droite a un autre
nom; elle a un quai sur la rivière et n'est autre
chose qu'une rue parallèle à la rivière. Les mai-
sons ne sont pas considérables ni extraordinaires.
Logé sur ce quai et bien faible, je regardais la
(i) Pizzighettone avait été pris d'emblée le 12 mai 1796, et, dès
le 30 septembre, Bonaparte avait ordonné de travailler aux forti-
fications où il voulait faire tout le possible et « sacrifier sans
répugnance 100,000 livres »; il y envoyait, le l^' octobre, l'adju-
dant-général Partouneaux; il faisait, en janvier 1797, visiter la
place par Sugny, et il assurait en avril qu'elle était plus forte
et valait mieux que Mantoue. Mais elle ne pouvait être la capi-
tale de la nouvelle République; c'était une ville sans population
où il faudrait tout créer.
CREMONE 107
vue de tous ces objets et je souffrais cruellement.
Accompagné du commandant, vieux sergent du
régiment de Neustrie et à présent chef de bataillon,
je fus visiter les fortifications; elles ont été bien
négligées et sont bien détruites, mais elles ont tout
ce qu'il faut pour être promptement remises en
état et très bonnes. C'est un ouvrage à couronne
qui environne ce faubourg.
Les ouvrages sont en terre, assez élevés et
défendus par des fossés pleins d'eau. Il y a des
demi-lunes et des chemins couverts assez affaissés.
On s'occupe dans ce moment-ci à relever la partie
qui joint la rivière à sa sortie; elle avait été
détruite en entier. On y travaille lentement; mais
cependant il paraît qu'il y a eu par moments de
grandes quantités d'ouvriers, car tout est relevé,
et ce front de fortifications entier sera très promp-
tement en état. Ce qu'il y a d'excellent dans ces
fortifications anciennes, c'est que les remparts
existants sont tous casemates; en effet, j'y ai vu
de quoi loger de la cavalerie en quantité. Il y a
un bastion très dégradé; on y a planté des vignes.
De l'autre côté de la rivière, Pizzighettonc est
une place en règle; clic n'a pas de quai sur la
rivière, mais un très bon rempart l)ien couvert et
très liant. Toute son enceinte est très bien con-
108 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
servée; elle est en briques et fort élevée. Presque
tous ses remparts sont des casemates à plusieurs
rangs d'étages et capables de loger immensément
de monde. Les bastions sont très petits et les
flancs par conséquent extrêmement courts; les
fossés pleins d'eau; les ouvrages avancés sont
détruits ou plutôt tout affaissés; on s'occupe à les
relever; ce sont des e&pèces de contre-gardes qui
couvrent les quatre bastions. Les fossés sont tou-
jours pleins d'eau et par conséquent de bonne
défense.
Il y avait à Pizzighettone un établissement pour
les galériens du pays. Nous y avons beaucoup de
chevaux d'artillerie et un bataillon de sapeurs.
Crémone. — Depuis Pizzighettone jusques à Cré-
mone, je n'ai rien vu de remarquable. La route
est toujours la même, c'est-à-dire très belle et
environnée de pays très couverts. Nous avons eu
un relai et nous sommes arrivés assez tard à Cré-
mone. La nuit était presque fermée. J'ai donc très
peu vu cette ville si célèbre par la surprise du
prince Eugène (1). Elle m'a paru longue, les rues
(1) Le prince Eugène surprit Crémone le 2 février 1702; il fut
chassé sur-le-champ, mais le maréchal de Villeroy resta son
prisonnier; on montrait volontiers aux Français, dit La Lande
(I, 409), la maison où le maréchal avait été pris.
CRÉMONE 109
étroites et les maisons anciennes, les églises com-
munes et antiques.
La ville est très étendue; sa forme est un carré
long appuyé au Pô qui coule sur un des côtés. Nous
avons été logés à une auberge au centre de la ville,
passant pour une des meilleures : très médiocre,
mauvaise chambre, lit excessivement large, sans
rideaux. J'étais horriblement malade à Crémone,
sans forces, sans courage. Nous sommes partis le
matin d'assez bonne heure. Le rempart de Cré-
mone existe encore, mais tous les dehors sont
détruits en entier et sont très effacés.
De Crémone pour aller à Mantoue, on ne ren-
contre d'endroit intéressant que Bozzolo. Les
postes se trouvent presque toujours placées dans
des endroits très petits, souvent à une maison
seule. En général, les postillons ont tous jolie
tournure, jeunes, alertes et bien habillés; leurs
chevaux valent ceux de France à tous égards pour
la maigreur et les défauts; poussifs, aveugles^
rien de cela ne leur manque. On est assez bien
servi, promptement^ mais assommé par les postil-
lons qui arrêtent souvent en route et ne sont
jamais contents de ce qu'on leur donne.
Bozzolo — Bozzolo est un joli endroit, bâti
110 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
assez proprement, qui n'a rien de remarquable; il
est petit, n'ayant que 3,000 habitants vivant en
grande partie du produit de leurs terres, qu'un
grand nombre cultivent eux-mêmes. J'ai pris ces
renseignements d'un habitant très honnête, par-
lant très bien français, et très obligeant. La ville
est entourée de murailles, tout simplement, mais
point susceptibles de défense. Les rues sont droites
et bien alignées; les maisons peu élevées, d'un
étage pour la plupart, ce qui fait paraître la ville
assez grande, quoique peu considérable. Il y a une
placei formant un carré long et une église au
bout (1).
VOglio. — Après Bozzolo, à peu de distance, à
plus d'un gros quart de lieue, nous avons trouvé
rOglio. C'est une assez petite rivière dont les eaux
sont assez rapides; il m'a paru moins considé-
rable que je l'avais imaginé. En effet, là il a déjà
vingt-quatre lieues de cours, il a reçu une grande
partie des eaux de la Chiese. Par lui-même, il doit
être peu de chose, car son bassin est très étroit,
excepté dans la vallée d'Iséo, où il a quatre lieues.
Mais la Chiese, qui le joint, en a un bien plus large.
(i) Millin (II, 306) dit simplement que Bozzolo est une ville
agréable et qu'elle a une bonne forteresse.
CRÉMONE m
Je ne compare pas l'Ogiio à la Sarre à Sarre-
libre (1), où elle a au plus vingt lieues et un bassin
un peu plus large. Peut-être qu'on doit attribuer
cela d'abord en très grande partie à la prodigieuse
quantité de canaux qui, arrosant toutes les terres,
doivent faire évaporer une grande quantité d'eau à
un grand soleil et, par des saignées continuelles,
doivent diminuer la masse des eaux; en second
lieu, à ce que les rivières, ne parcourant que des
plaines pendant la plus grande partie de leur
cours, ces plaines, où il pleut peu, doivent peu
fournir les rivières.
Crémone. — Je reviens un peu à Crémone. Elle
a de quinze à seize mille liabitants; elle est antique
et a éprouvé bien des cbangements. Son ancien
château est détruit; un habitant riche du pays l'a
acheté et partagé entre des propriétaires, de ma-
nière qu'il a pour ainsi dire disparu. Le Pô bai-
gnait presque ses murs; il passait, il y a quelque
temps, à une petite portée de la ville, au point où
il s'en approche le plus par un coude; à présent, il
en est à quatre ou cinq. Son cours est inconstant,
ses eaux rapides ; il est très large : aussi n'y fait-on
(1) Sarrelouis.
112 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
point de pont; on le passe sur des barques qui se
manœuvrent lentement et avec peine; le prix est
cher.
Les environs de Crémone sont très riches; aussi
la ville est-elle peuplée de beaucoup de proprié-
taires aisés qui y font vivre bien du monde.
Des couvents avec de nombreuses fondations
pour les pauvres y encouragent la fainéantise (1).
Il y a quelque peu d'industrie à Crémone; on y fait
quelques ouvrages de coton, des futaines en usage
pour les gens du pays : le coton vient de Smyrne,
va se filer dans le duché de Parme et vient se tra-
vailler à Crémone. L'industrie y est bien tombée
et les manufactures languissantes.
Les églises de Crémone sont ornées de quelques
tableaux des maîtres du second ordre de l'Italie;
Crémone en possède plusieurs des deux frères
Campi, dont on voit les ouvrages dans les églises,
et cela avec plaisir (2) .
Les arts y sont tombés comme dans le reste de
(1) Cf. DuviQUET, Souvenirs, 167.
(2) Voir, sur les Campi (Jules, Antoine et Vincent), les pages
que leur consacre Millin dans sa description de Crémone (II, 323-
325); ils ont établi, dans la seconde période de la peinture cré-
monaise, une école assez semblable à celle que les Carrache
fondèrent à Bologne; les deux Campi dont parle Desaix sont
Jules et Antoine; Vincent « n'a pas aidé ses frères » et « il a
peu travaillé dans sa patrie ».
CRÉMONE 113
l'Italie; il n'y a plus un homme recommandable.
Beaucoup de marchands tirent leurs marchan-
dises de soieries de Parme et presque tout de
France; quelques draps et marchandises anglaises
de seconde main des marchands de Vérone.
Il y a aussi à Crémone beaucoup de plaideurs
et hommes de chicane de ce genre, sans grande
cour de justice.
Avant de revenir à notre route, ajoutons qu'il
peut y avoir de soixante à quatre-vingts voitures
à Crémone, ce qui annoncerait autant de familles
riches; ce qui, joint avec les nombreux couvents
et prêtres, fait la grande existence de cette ville.
Là, comme en Italie, l'usage des habitants est
d'aller à l'entrée de la nuit se promener sur la
route de Mantoue en voiture, de faire huit ou dix
tours jusqu'à ce qu'il soit bien tard, d'aller sur la
place ensuite, oii l'on prend quelques glaces, et
puis rentrer. C'est une vie bien monotone et
triste (1).
(1) On se rappelle le mot de Stendhal (Journal, 8) du 9 juin
1801 : « Crémone est une grande villasse où l'on meurt d'ennui
et de chaleur. «Et l'année précédente, en novembre 1800, Cognet
écrivait (Souvenirs mililaires d'un jeune ubbé, 223) : « Ville
déchue, bien trop vaste pour le nombre do ses habitants; ses
rues pleurent leur solitude, suivant la belle expression de Jéré-
mie, et, dans plusieurs quartiers, on peut cheminer longtemps
sans rencontrer une âme '«
8
MANTOUE
Route de Manloue, environs, lac. — Arrivée à la porte Pradella.
— Description de Mantoue. — Enceinte. — Palais Gonzague.
— Château. — Palais du Tè. — Hommes. — Administration
mantouane-française.
Route de Mantoue, environs, lac. — Après avoir
passé rOglio, on ne trouve rien de remarquable
pour aller à Mantoue. On va à Castellucchio, peu
considérable; mais on gagne après les bords du
lac supérieur de Mantoue et l'on jouit d'un spec-
tacle rare dans l'Italie, une superbe vue. On suit
le lac à peu de distance; le terrain est un peu
élevé; la guerre, par ses ravages, a découvert le
pays et une assez grande étendue de terrain se
présente à la vue : Mantoue en perspective, le lac
étendu et vaste, de grandes prairies à son alen-
tour et, de lointain, les montagnes du lac de Garde.
Je suis arrivé près de Mantoue avec plaisir :
cette ville a joué un si grand rôle, elle a vu tant
d'événements que l'on ne peut pas la voir sans
intérêt. A son approche, on reconnaît bien la
guerre. Les vignes sont couchées à terre, séparées
MANTOUE 115
des arbres, des buissons qui les soutenaient. Les
nombreuses petites fermes qui se trouvent à tous
les pas dans le pays sont détruites ou dévastées;
une ou deux, agréables et très élégantes, ont
résisté; elles se trouvent placées assez près des
bords du lac.
Enfin, notre impatience est satisfaite et nous
arrivons à Mantoue. Nous sommes sur le plateau
qui domine Pradella et sa porte.
Arrivée à la porte Pradella. — Nous sommes
tout yeux pour bien juger et regarder, et voir si
cette ville répond à l'idée que nous nous étions
formée. Nous regardons les remparts, les fossés,
et nous reconnaissons bientôt que les eaux font
toute la défense de cette ville. Cependant, à Pra-
della, il y a plusieurs ouvrages extérieurs qui
donnent les moyens de déboucher de la place,
mais leur étendue est peu considérable; c'est un
ouvrage à corne en terre avec une demi-lune en
avant, tous ses fossés pleins d'eau. Tout est
inondé autour de la ville.
Auberge de la Poste. — Une chaussée peu longue
mène à la porte. Elle est antique et n'a rien de
remarquable. Nous fûmes logés à l'auberge de la
116 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
poste aux chevaux, placée assez près de là, du
côté de la place, et vis-à-vis une grande place
déserte où sont déposés beaucoup d'effets d'artil-
lerie. Cette auberge de la poste est très grande,
très belle, et ne paraît pas anciennement bâtie;
elle est toute en briques, sans être blanchie. Elle a
été bâtie sur une place carrée; elle en a la forme,
ainsi qu'une grande cour qui est au milieu. Il y a
pour les étrangers de distinction des appartements
très beaux, très grands, de grandes antichambres.
Les autres appartements sont, comme dans toute
l'Italie, de petites chambres mal meublées et
incommodes (1).
J'y eus une assez drôle d'aventure. Arrivant dans
une bonne voiture à quatre chevaux, je ne fus pas
cependant pris pour un homme de très haut rang
et je fus fort mal placé. Peu après, je reçois des
visites, je suis annoncé pour un général. Dans un
instant les beaux appartements sont prêts. J'étais
sorti; mon aide de camp, qui dormait, fut tout
d'un coup réveillé par des compliments sans
nombre et obligé d'aller occuper la belle chambre.
(l)Millin (II, 37) a logé à cette auberge qu'il nomme VAlbergo
Grande et qui renfermait une cour carrée et aussi vaste que celle
d'une caserne; on lui donna une chambre qui ne répondait pas
au faste extérieur de l'habitation; c'était « un grand galetas à
moitié couvert d'un vieux damas jaune »,
MANTOUE 117
Un jeune Italien vint me trouver; il était accom-
pagné d'un officier, major de la place ; il m'an-
nonça qu'il était originaire français, qu'il portait
le même nom que moi et qu'il serait enchanté de
faire ma connaissance. Je fus très surpris de cela;
j'appris de lui que son père était de la Bresse et
avait eu un frère au service.
Description de Mantoue. — Mantoue est une ville
très considérable, autrefois la capitale du Man-
touan et la résidence de ses ducs, riches et
d'ailleurs recevant presque toujours des subsides
des grandes puissances. Elle était alors riche^
florissante et très peuplée; on compte qu'elle avait
de 50,000 à 60,000 âmes ; mais^ à présent, tout a
bien changé, elle n'a plus la moitié de cette popu-
lation, et n'a d'influence que celle que lui donne
sa position qui en fait une place très forte et la
clef de l'Italie. Cette ville est toujours la capitale
du Mantouan, duché de 300,000 âmes. Elle était la
seule ville qu'il y eût, Goito, Bozzolo et Sab-
bioneta exceptées, mais qui sont très petites. Elle
est habitée par beaucoup de gens très riches et de
nom connu, tels que la maison Colloredo qui y a
un palais très beau, et beaucoup d'autres. Il y a
aussi beaucoup de moines et de prêtres, pas beau-
118 JOURNAL DE VOYAGE DU GENERAL DESAIX
coup d'industrie. Le Mincio, le lac de Garde
devraient donner la facilité d'un très grand com-
merce. Il n'était pas extraordinaire.
Mantoue est placée sur les bords d'un lac qui
varie beaucoup dans sa largeur; il est divisé en
trois parties qui sont le lac supérieur, du milieu
et inférieur; elles enveloppent la ville en demi-
cercle par les inondations. L'autre partie de la
ville qui va de Pradella à la chaussée de Cerese
paraît être un lac; le grand désagrément, c'est que
ce lac baisse et hausse prodigieusement suivant
les circonstances, et cela varie de manière que ses
bords sont souvent à découvert dans une grande
étendue de terrain; alors il s'en exhale une odeur
infecte et marécageuse infiniment malsaine.
Air malsain. — Le Mincio fait croître le lac de
Mantoue dans les grandes pluies, mais surtout
lorsque le Pô est haut; alors, il se trouve plus
élevé que le Mincio, dont les eaux refluent alors
avec la plus grande facilité dans les lacs. Il existait
autrefois, m'a-t-on assuré, à quelque distance de
Manloue, une digue qui servait à retenir les eaux
toujours au même niveau en ayant de plus grands
dégagements, quand les eaux étaient grandes
et plus élevées, de manière à ce que les eaux du
MANTOUE 119
Pô ne pussent faire refluer le Mincio. En effet,
l'air est extrêmement malsain à Mantoue, les
fièvres communes; les troupes qui y sont en gar-
nison étaient réduites à un quart; les commandants
des postes particuliers, comme la citadelle, etc.,
y étaient relevés à tout instant. Ce qu'il y a
de consolant, c'est qu'à peine s^est-on éloigné de
la ville, qu'on est pour ainsi dire rétabli; mais
aussi on y est attaqué quelquefois de maladies si
terribles qu'on est emporté sous quelques jours.
C'est prodigieux le nombre de malades que les
Autrichiens et nous ont eus au siège de cette
place.
Enceinte. — Si on ne considère que l'enceinte
proprement de la ville, elle est grande, puisqu'elle
est bien de 3,500 toises; mais si on y comprend
son enceinte militaire, c'est-à-dire la citadelle,
Saint-Georges, les ouvrages de Pradella et tous
ceux en avant de Cerese, c'est énorme et il faut
plusieurs heures pour en faire le tour.
L'enceinte de la ville n'est autre chose qu'une
simple muraille crénelée. Elle n'est pas élevée de
jjIus de 12 pieds et est flanquée de distance en dis-
lance de petits bastions ou grosses tours. La par-
tie entre la porte Cerese et le lac inférieur, étant
120 JOURNAL DE VOYAGE DU GENERAL DESAIX
l'endroit où les eaux n'existent point ou peu dans
guelque temps de l'année, est couverte par un
rempart très élevé et flanqué par de grosses tours.
Entre Cerese et le commencement de l'île du Tè,
il n'y a point d'inondations, mais il y a un énorme
fossé plein d'eau très vive; tout le reste du con-
tour est couvert par le lac.
Places. — La ville de Mantoue est bien bâtie;
les rues droites, longues, assez larges. Il y a un
grand moyen de s'y reconnaître : c'est qu'elle est
traversée en son milieu par un canal nommé Rio
qui permet de ne pas se perdre dans son étendue.
Il y a beaucoup de places, et toutes sont petites
en général et n'ont rien de remarquable. Il y en a
une. en entrant à la porte Cerese, qui sert de
marché aux bestiaux. Deux se trouvent à côté
l'une de l'autre vers la porte Pusterla et sont bien
ornées par la très belle maison de M. d'Arco. Elle
est toute neuve et très élégante; les appartements
y sont grands, vastes; on y remarque surtout une
très grande salle où sont tous les portraits de cette
famille très ancienne et illustre.
Outre ces deux places, il y en a deux autres : celle
des Arcades qui sert de marché aux herbes; elle
est carrée, mais très grande, mais ornée de tous
MANTOUE 121
côtés d'arcades très commodes, surtout dans la
grande chaleur, et qui se prolongent aussi dans les
rues voisines. Cette place communique presque de
suite à une autre place, la plus grande de la ville.
Celle-ci est oblongue, et près de la porte Saint-
Georges. Un de ses côtés est orné de beaux bâti-
ments élevés et bien décorés; c'est là où logeaient
le général et le commandant de la ville. A l'extré-
mité de la place et sur un petit côté est une église
neuve, très belle et très élégante; elle n'est pas
tout à fait achevée, mais elle sera très jolie.
Palais Gonzague. — L'ancien palais des ducs de
Mantoue se trouve sur cette place; il est bien
antique et a plus l'apparence des restes d'un
ancien château fort que d'un palais. En bas, il y a
des arcades tout le long en cintres gothiques. Il
y a peu de fenêtres, et la muraille se termine très
haut par de larges créneaux. L'intérieur des cours
n'est pas plus brillant, mais les appartements sont
vastes et beaux.
Château — Dans le voisinage de ce palais, on
remarque, près du lac, un vieux château fort bâti
en pierres carrées, très élevé, servant certaine-
ment de citadelle avant l'invention de la poudre à
122 JOURNAL DE VOYAGE DU GENERAL DESAIX
canon. A présent, c'est peu de chose. Les pri-
sons y sont. Il y a quelques magasins. Il est sus-
ceptible de quelque défense; mais très petit et
serré, il est peu de chose.
Théâtre. — Tout près de là encore, se trouve le
théâtre. Il est au fond d'une place et ne présente
point de façade. Mais, dans l'intérieur, il est propre,
élégant, orné et assez bien distribué. Il est moins
rond que les autres salles que j'ai vues, plus
oblong (1).
Palais du Tè (2). — Ce qu'il y a de plus curieux
à voir àMantoue, c'est le palais du Tè, à la porte
Pusterla. Ce palais, placé dans l'enceinte des forti-
fications, était la maison de plaisir et de fête des
ducs de Mantoue. Il est assez neuf et en bon élat.
Il a été construit par Jules Romain, architecte et
peintre né à Mantoue, où l'on voit encore sa
maison qui n'a rien d'extraordinaire. Le palais du
Tè est proprement un grand carré dont l'entrée
(1) La Lande (VII, 200) le juge un des beaux théâtres de
l'Italie.
(2) Desaix écrit le palais du Tht. Le nom de ce palai.s vient,
non pas de thé, non pas de la lettre T dont l'édifice avait primi-
livement la l'orme, mais, comme dit Millin, du lieu où il fut bâti
et qui s'appelait Tejctto (d'où l'abréviation Tè). Cl", sur ce
palais les Souvenirs de Duviouet, 160.
MANTOUE !23
est un superbe portique très élevé, soutenu par
des colonnes et chargé d'ornements. A la suite,
est un vestibule qui donne à gauche dans de très
beaux appartements, très curieux par des peintures
magniflques. C'est là que sont peints les Titans
renversés, voulant escalader le ciel; les détails
sont immenses et prodigieux ; la proportion
d'hommes de plus de douze pieds de haut, par-
faite. On passerait sa vie à voir ces détails : les
Titans renversés, écrasés sous les montagnes, ex-
primant la rage, le désespoir, le repentir, le pardon,
la douleur; l'Olympe et une immensité de dieux
et de déesses avec des attributs à les faire con-
naître. Rien n'est oublié, jusqu'aux plaisanteries :
une déesse est peinte, jetant son pot de chambre
sur la tête des Titans (1). Dans la chambre précé-
dente, on volt dessinés tous les bas-reliefs peints
sur la colonne Trajanc; c'est immense et bien fait.
A droite, trois appartements aussi se présentent,
et pleins de peintures à fresque. La chambre du
(1) Voir, sur celte célèbre salle des Géants, les pages 277-278 de
Mii.LiN, y^oyage dans le Milanais, II; la page 201 du tome VII de
La Lande : « Ce morceau, dit La Lande, est le triomphe de
Jules Romain, ot, s'il n'a pas les agréments qui touclient, il a la
l'orée qui enlèvo: - la jiage 211 du tome lil de Gochin, Vuiiagf
d'Italie (« tigiirt's d'un beau c.lKiix, groupes assez bien lii'-s, des-
sin d'un caractère fort grand quoique plein d'incorrections »), et
es Souvenirs de Dlvkjuet, 161.
124 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
fond représente Bacchus, ses fêtes, le vieux Silène,
les faunes et tous les attributs de la joie et de la
bonne chère; rien n'est plus délicat et plus gra-
cieux; Bacchus est parfait pour les formes et le
coloris, et le vieux Silène, plein d'expression.
Dans les deux autres appartements, il y a une
infinie quantité de petits sujets, et tous admirables.
Je conviens que j'ai oublié les sujets. J'étais excu-
sable : une très jolie demoiselle, bien faite, bonne
tournure, assise sur un bout de canapé, à côté de
moij me les montrait; il est permis alors d'être
distrait.
En avant du château, se trouve une grande
cour, fermée en avant par une muraille très élevée,
en fer à cheval, avec de hautes arcades. A droite,
en entrant, sont des pavillons ornés aussi de pein-
tures. On y remarque le supplice horrible de
Régulus, mais surtout une femme voilée, seule et
appuyée, qui est un chef-d'œuvre; elle n'est cou-
verte que d'un voile qui descend jusques aux
pieds; c'est vraiment très beau.
Tous les appartements de ce palais sont ainsi
ornés, mais, en beaucoup d'endroits, dévastés. Il
y a une chambre terrible : on n'y fait pas un pas
sans être entièrement couvert de puces.
Pour les arts, il n'y a pas beaucoup de choses
MANTOUE 125
très curieuses. Il y a un Musée assez intéressant.
Il y avait à Mantoue une Académie (1) où l'on
trouvait quelques hommes instruits. Il y avait quel-
ques morceaux précieux. On les a envoyés à Paris,
entre autres un buste de Virgile, qui, né à Pietole,
à une lieue de Mantoue, était regardé en grande
vénération dans cette ville; il y avait un jour qui
lui était consacré, où on faisait mille cérémonies
en son honneur; on lui avait érigé une statue en
bronze. Un duc de Mantoue fut si jaloux des
honneurs prodigieux qu'on rendait à la mémoire
de Virgile qu'il fit jeter cette statue dans le lac;
elle a été repêchée depuis. Les Mantouans ont
regretté infiniment qu'on leur ait enlevé le monu-
ment élevé à ce grand homme; ils ont demandé
avec instance qu'on leur permît d'en faire faire
une copie (2).
(l)Cf., sur cotle Académie iiiantouane des sciences et des arts,
La Lande, VII, 205.
(2) « Lorsque je visitai Mantoue, écrit Millio (II, 289), cette
ville retentissait encore des honneurs rendus à Virgile par les
cliefs de l'anntie fran(;aise; mais le cœur était peiné de sentir
qu'au milieu de ces vives démonstrations, l'image si vénérée du
poète lui eût été enlevée et qu'elle eût été remplacée par un
plâtre. C'était élever des autels à un dieu dont ou avait emporté
la statue." Millin ajoute (son livre a paru en 1817) que les Man-
touans ont recouvré leur Virgile, mais que la critique pourrait
leur déplaire, si elle s'avisait d'examiner l'authenticité de leur
chère image : « Celte tète est celle de Bacchus ou de quelque
126 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
J'ai VU le jardin botanique. Il est placé près du
rempart, à peu de distance du bastion Saint-Alexis;
il est bien soigné, propre, bien en état, mais très
grand, et n'a rien de merveilleux ; il est arrangé à
la française. J'y ai vu une plante grimpante,
extrêmement belle.
A Mantoue, toutes les rues portent des noms de
saints, mais toujours avec des épithètes au bout,
ce qui les fait très longs. 11 y a dans l'intérieur de
la ville, à l'embouchure du Rio, ou ruisseau qui
traverse la ville, un port assez intéressant; on y
voit quelques bateaux avec des mâts allant à la
voile. Il s'y trouvait une douzaine de chaloupes
canonnières qui nous avaient servi dans le siège
et pourraient être employées à la défense. Cha-
cune avait une pièce ou un obusier; ornées de
leur pavillon, de leurs banderoles, elle sont jolies
à voir; elles sont construites dans le goût des cha-
loupes canonnières de mer.
J'ai vu les approvisionnements de siège de la
place de Mantoue; ils sont énormes. Il y a dans
les maisons religieuses des caves étonnantes par
jeune berger; aucun caractère n'y fait reconnaître Virgile.
Voir, sur le culte de Virgile à Mantoue, le livre de Trolard, De
Rivoli à Magenta, 94-100, et lire dans les Souvenirs militaires
d'un jeune abbé, 90-92, le pèlerinage de Cognet en 1799 au monu-
ment de Pietole.
MANTOUE 127
leur immensité et bien remplies de vins, d'eau-de-
vie et de vinaigre.
Il y a une boucherie particulière à Mantoue;
elle n'a rien d'extraordinaire, mais, au moins, elle
est bien placée sur le bord du canal. Dans l'Italie,
en général, les tueries sont isolées chez chaque
particulier, ce qui est mal entendu, malpropre et
désagréable à la vue.
A distinguer i hommes :
Le général Miollis, âgé, sort de Soissonnais :
brave homme, honnête, doux^ tournure et mise
originales et simples; sert très exactement et d'une
manière très distinguée à la guerre (1).
(1) Miollis (1759-1828), fils d'un conseiller au parlement d'Aix,
avait été, en effet, lieutenant au n'ginient de Soissonnais-infan-
terie. Capitaine au 15" régiment, puis lieutenant-colonel du
3* bataillon des Bouches-du-Rhùne, puis adjudant-général en
1792, général de brigade en 1795, il avait commandé à Ceva et
à Alexandrie; le 15 janvier 1797, au faubourg Saint-Georges, il
repoussait Provera, et Bonaparte jugeait qu'il avait été en
cette occasion « aussi actif qu'intrépide »; le 4 février,
il avait ordre de commander Mantoue, et, le 2 mars, tout le
Manlouan. Après le traité de Campio-Forniio, il continua de ser-
vir en Italie. Général de division en 1799, il défendit Gènes sous
les ordres de Masséua. En 1805, il revint à Mantoue comme gou-
verneur. En 1806, il commandait à Venise, et, dit Marmont, on
ne pouvait pas en conûer la garde et la conservation à de meil-
leures mains. Puis on le trouve à Livourne (1807), à Rome
(1811), à Metz (sous les Cent-Jours). 11 était depuis 1808 comte
de l'Empire.
128 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
Charton, sort du 5' dragons dont il a été colonel,
maréchal de camp, demeure à Versailles, âgé,
grand, tète grise, cheveux courts, a de l'esprit,
marié, a sa femme avec lui, âgée, prétentions;
une nièce aussi avec lui, jeune, et les agréments
de cet âge (1).
Pelletier, je le connais peu : assez âgé aussi,
figure ronde, joues colorées, yeux noirs un peu
enfoncés; sur la joue droite, une cicatrice pro-
fonde (2).
(1) Joachim Charton, né à Lyon le 28 août 1746, volontaire à
la légion de Soubise en 17G8, sous-lieutenant en 1769, capitaine
en 1772, attaché au corps des dragons en 1777, grand prévôt de
la connétablie en 1778, commandant de la garde nationale et
aide de camp de La Fayette en 1789, colonel du 5^ dragons en
1791, maréchal de camp le 13 janvier 1792, renvoyé de l'armée
sur une sommation de « Marat et consorts » et emprisonné
pendant la Terreur, réemployé à force de démarches et envoyé
en Italie en mars 1797. Il avait commandé Mondovi, et le 15 sep-
tembre Bonaparte l'envoyait commander la place de Porto-
Legnago; mais quelques mois auparavant, le 3 avril, lorsqu'il
passait à Palma la revue de la division Serurier, il avait trouvé
que Charton commandait sa brigade avec incertitude et mon-
trait peu d'instruction. Le 6 janvier 1798, Charton mourait à
Padoue, dans la maison Salvatieri; il fut inhumé au pied de la
pyramide triomphale élevée par les Français sur la place des
Statues.
(2) Louis Pelletier (1754-1843), soldat au régiment du Maine,
capitaine par ancienneté de grade en 1792, bombardé général de
brigade à la fin de décembre 1793 pour sa belle conduite à l'af-
faire du camp de Raous (c'est de là que lui venait cette cicatrice
que remarque Desaix; il avait alors reçu un coup de feu qui lui
emporta la pommette de la joue droite) et devant Toulon,
employé à l'armée des Pyrénées-Orientales et. à celle d'Italie où
MANTOUE 129
Verrières, de l'artillerie : brave homme, âgé,
figure longue, physionomie un peu ridée, parlant
doucement et lentement (1).
Beaurevoir, chargé des dépôts des remontes de la
cavalerie (2).
Philippe, commandant de la place, jeune homme
de trente ans à prétentions : grand chapeau; torse
serré; de beaux chevaux fringants, bien équi-
pés (3).
il se signala, notamment à Castiglione, au blocus de Mantoue et
dans le Tyrol, commanda le Gard et l'Hérault sous l'Empire et
prit sa retraite en 1814. Il est, disait Clarke, sans talents, mais
brave.
(1) Verrières — et non Verdière comme a écrit Desaix — de
son vrai nom, Aulmont, né à Paris en 1746, gendarme de la
garde en 1762, élève d'artillerie en 1765, capitaine en 1778 au
régiment de La Fère où il connut Napoléon, lieutenant-colonel
en 1792, chef de brigade en 1793 et commandant l'artillerie à la
bataille de Kaiserslautern, employé à l'armée d'Italie à la fin de
1795, directeur de son arme aux îles Ioniennes à la fin de 1797,
général de brigade d'artillerie en 1799, inspecteur général en
1802. admis à la retraite en 1809, commandant de Landau de
1812 à 1814, mort à Saint-Germain-en-Laye en 1831. (Cf. A. Chu-
QUET, Jeunesse de Napoléon, I, 315 et 463, et l'Alsace en 1814,
295.)
(2) Beaurevoir, général de brigade depuis le 8 mars 1793, com-
mande durant la campagne d'Italie, tantôt la cavalerie de l'armée
(avant l'arrivée de Stengel), tantôt une brigade, tantôt la réserve,
tantôt la cavalerie de la division Serurier. Bon, probe, véritable-
ment patriote, dit Clarke, il méritait le grade de divisionnaire
par sa moralité, ses talents et la manière distinguée dont il avait
servi à l'armée du Rhin.
(3) François Philippe, né à Annecy en 1774, capitaine au
3* bataillon des volontaires du Mont-Blanc en 1793, adjoint à
130 JOURNAL DE VOYAGE DU (iÉNÉRAL DESAIX
Clément^ chef de la 29' demi-brigade légère,
quarante ans, tournure militaire, teint bilieux et
plombé, moustaches noires; adjudant -général
après la prise de Toulon; chef de la 29' depuis
quelques mois ; rien d'extraordinaire comme mili-
taire (1) .
Touret, adjudant-général de quarante-cinq ans,
très bel homme, belle figure, grand, large, la tête
grosse, ridé, les yeux noirs; chef d'état-major de
la division du Mantouan; on croit qu'il sera des
premiers supprimés (2).
l'adjudaat-général Delort, a laissé un journal de marche. (Fol-
LiET, les Volontaires de la Savoie, 273-305.) Il avait été blessé à
Loano, puis à Lodi, et il était incapable de continuer le service
actif; il commanda l'île Sainte-Marguerite, reçut le grade de chef
de bataillon en mai 1800 pour « sa conduite valeureuse et ses
blessures honorables à l'attaque du pont de Lodi», et mourut en
1803 à Menthon, où il était venu pour rétablir sa santé.
(1) Claude Clément, né à Romans le 1" décembre 1757, soldat
au régiment du Maine et caporal en 1777, parti par congé absolu
en 1783, élu chef du 13° bataillon de la Drôme en 1793, adju-
dant-général chef de bataillon en avril 1794, chef de la 58® demi-
brigade en décembre 1796 et de la 29« légère en janvier 1797,
nommé général de brigade provisoire par Joubert le 12 novembre
1798 et confirmé dans ce grade par le Directoire le 15 mars 1799,
fait prisonnier dans Coni, mis en décembre 1801 à la disposition
de Leclerc, mort à Saint-Domingue le 20 avril 1802. Cf. Lan-
DRiEux, Mémoires, I, 186 et 344.
(2) Augustin Touret, né à Montargis le 8 décembre 1742, — il
avait donc cinquante-cinq et non quarante-cinq ans, — entra au
service dès 1761. Il était en 1783 porte-drapeau au régiment du
Maine ou 28° régiment, sous-lieutenant en 1790, lieutenant et
chevalier de Saint-Louis en 1791, capitaine en 1792; il se distin-
MANTOUE 131
Béguin, chef de bataillon de la 29% sortant de la
6' lép^ère, âgé de cinquante ans à peu près, figure
ridée, livide, annonçant l'impression de l'air du
climat; commande la citadelle (i).
Kister le frère, jeune homme, a acquis assez
bonne tournure, timide, grièvement blessé, fait
prisonnier à Trente, bien rétabli ; a été à Spire (2).
La 29" a presque toujours été en Tyrol, elle
était à la bataille de Saint-Georges.
Administration mantouane - française . — Était
gua aux sièges de Toulon, de Gollioure et de Roses. Nommé
adjudant-général chef de brigade par Dugommier, employé pen-
dant la campagne d'Italie à Finale, puis à Oneille auprès de
Despinoy, puis, par décision du 2 mars 1797, à Manloue auprès
de MioUis, et confirmé par le Comité de salut public en juin \ 793,
il ne fut pas, comme Desaix l'avait prévu, compris dans le tra-
vail de réorganisation du corps des adjudants commandants
(3 août 1801;, et, en décembre 1802. il était pensionné. • Vieux,
avait dit Clarke, il convient de lui donner la retraite. »
(1) François-Jean Béguin, alors capitaine, était entré le pre-
mier dans Saint-Michel et avait pris les Croates qui tiraient des
fenêtres du couvent sur la 29». (Fabry, Rapports historiques, 457.)
Il devint chef de bataillon à la 29* demi-brigade légère et mourut
des fatigues de la guerre au mois de ventAso an IX Sa veuve n'eut
pas de pension : la loi ne pensionnait que les veuves des mili-
taires morts sur le champ de bataille ou des suites de blessures
reçues à la guerre: elle se fit institutrice à Ribauvillé.
(2) C'est André Kister, sous-lieutenant au 6" bataillon de chas-
seurs en 1792 et en 1793; Desaix l'avait connu à l'armée du
Rhin, ainsi (jue .son frère Georges Kister, le futur général do bri-
gade, celui qui remplaça Thiébault à Fulda et que Zozotte nom-
mait le général Klister.
132 JOURNAL DE VOYAGE DU GENERAL DESAIX
nommée par le général. J'ai remarqué un négo-
ciant des environs de Montpellier, vieillard tou-
jours poudré à blanc à deux boucles; homme hon-
nête, probe et très instruit, Gouin (1).
(1) La commission administrative nommée par Bonaparte
après la capitulation de Mantoue comprenait trois membres,
Marois-Duboscq, Gouin et Feyt, ainsi que le secrétaire Rouher;
elle a laissé les plus mauvais souvenirs à Mantoue; le plus
influent des « triumvirs » était Marois-Duboscq; les deux autres
n'étaient que des comparses.
PADOUE
Départ de Mantoue. — Castellaro. — Sanguinetto. — Urea. —
Porto-Legnago. — Bevilacqua. — Este. — Monselice. —
Padoue. — Saint-Pierre. — Rues. — Enceinte. — Grande
place. — Jardin des plantes. — Saint-Antoine de Padoue. —
Salle de justice. — Caractère des habitants. — Hommes. —
Existence de Padoue. — Départ de Padoue. — Campagne
magnifique. — La Noventa. — Strà. — Dolo.
Départ de Mantoue. — Sortant de Mantoue, dans
un instant j'ai traversé Saint-Georges et suivi la
route de Porto-Legnago. Ce n'est pas une grande
route. Aussi est-elle très étroite, tournant à tout
instant et très cahoteuse. Le pays est comme celui
que nous avions traversé, c'est-à-dire extrême-
ment coupé de haies, de fossés. Cependant, sur la
droite du chemin, on voit deux ou trois champs
d'orge assez étendus, malgré cela traversés par
des fossés d'arrosage.
Castellaro. — Nous sommes bientôt arrivés à la
première poste. C'est Castellaro, petit village peu
long, où la poste est à droite, à son extrémité. Il
n'y a rien de remarquable. A quelque distance du
134 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
village, plusieurs centaines de toises, se trouve un
canal d'eau très vive et courante, mais pas large ;
il est d'environ six toises; on y établirait avec
peine un pont sans un chevalet. C'est là où le
général Charton, jeune homme tout à fait plein de
zèle, s'est fait tuer en se portant au-devant du
général Wurmser. Il avait demandé avec grande
instance d'être employé et ne faisait que d'arriver
lorsqu'il a été tué (1).
Sanguinetto. — De Castellaro, on arrive à Sangui-
netto. C'est un endroit assez grand; on peut l'ap-
peler un gros bourg. Au milieu est un haut et
vieux château en briques. Sanguinetto est très
long. Les maisons sont basses et ont chacune
une boutique. A l'extrémité est une église assez
nue.
(1) Charles-François Charton, né à Boucq (Meurthe) en 1765,
lieutenant au 28« d'infanterie en 1792, avait fait la campagne
d'Italie en 179o et assisté au siège de Toulon lorsqu'il fut nommé
adjudant-général chef de bataillon. En 1795, il commandait à
Toulon comme général de brigade. Il périt le 12 septembre 1796
au combat de Castellaro. Bonaparte raconte ainsi sa fin :
« Sahuguet avait envoyé quelques chasseurs pour harceler et
retarder la marche de Wurmser, mais il avait trop peu de
monde pour y réussir : Charton, avec trois cents hommes, fut
enveloppé par un régiment de cuirassiers; au lieu de se porter
dans les fossés, ces braves soldats voulurent payer d'audace et
charger les cuirassiers; après une vigoureuse résistance, ils
furent faits prisonniers; Charton a été tué. »
PADOUE 135-
Urea. — De là, nous avons été àUrea qui est un
long villag-e. En entrant, on trouve un très large
canal d'environ dix toises; on le traverse sur un
pont et on entre droit par une rue large qui bientôt
va se joindre à une autre rue assez longue et large
qui est parallèle au canal. A Urea fut une affaire
assez vive où le général Wurmser eut du succès.
Porto- Legnago. — De là, j'ai été àPorto-Legnago.
Avant que d'y venir, nous avons trouvé à très peu
de distance un canal venant de l'Adige. La ville
est très peu considérable. Elle est coupée en deux
par l'Adige qui y est assez rapide et grand. Cette
rivière est très réunie dans son cours et m'a paru
de la largeur de la Moselle, mais plus rapide. Elle
était couverte de beaucoup de très grands bateaux
très larges et terminés en pointe très émoussée.
Us- ont dt*s mâts qui servent à porter des voiles
quand l'occasion est favorable et à attacher les
cordes qui servent à les faire remonter. Les bords
de la ville, le long de la rivière, des deux côtés,
sont fermés par une muraille ancienne dans
laquellr se trouvent, en plusieurs endroits, mêlées
des maisons. Le pont est sur pilotis; il a ses
arcades assez grandes; il y a un pont-levis de
chaque côté.
136 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
Porto-Legnago est une très petite place, presque
pas à l'abri d'un coup de main. Elle a cependant
une enceinte bastionnée avec de bons revêtements
passablement élevés. Du côté de Mantoue, les
fossés étaient pleins d'eau; mais ils m'ont paru
peu profonds, puisqu'on voyait beaucoup de joncs
qui les dépassaient. Sur l'autre côté, les fossés
étaient marécageux; il y a des demi-lunes sur
les courtines et des chemins couverts bien des-
sinés, mais détruits. On travaillait à la sortie
de la place à creuser une cunette au pied du
rempart.
Legnago n'est qu'un village; en effet, les mai-
sons y sont mal bâties. Deux sont pourtant belles :
une sur la place, la seule de la ville sur la rive
droite — le chef de brigade Dessaix, de la 21' (1),
y était; — l'autre au bord du rempart, de l'autre
côté de la ville; pour y aller, on va parallèlement
au rempart; le commandant de la ville y était
logé.
(1) Joseph-Marie Dessaix, le Bayard de la Savoie, né à Thonon
en 1764, mort en 1834; médecin, comme son compatriote le
général Doppet, capitaine, puis chef de bataillon, puis chef de
brigade dans la légion des Allobroges; il s'était signalé aux
côtés de Leclerc dans la poursuite des vaincus de Roveredo; il
devint général de division. Il commandait alors la 27« demi-bri-
gade d'infanterie légère. (Cf., dans les Rapports historiques
publiés par le capitaine Fabry, le récit de Dessaix, p. 43l-i46).
PADOUE 137
Bevilacqua. — De Porto-Legnago, nous avons
été à Bevilacqua, grand village où on traverse, en
sortant, un large canal. Il n'y a pas de pont; on est
obligé de passer dans Feau.
On va à Montagnana, ville fort longue et singu-
lière. Elle a un très grand faubourg. La ville a une
grande enceinte, très élevée en briques avec des
créneaux, très larges; au milieu est une place
carrée; les maisons ont des arcades.
Este, la montagne, le faubourg, la ville, le
canal.
Monselice, jolie ville, la porte...
Escale, vieux, cheveux blancs, de grandes rides.
Ancien officier, très brave, adjudant-général à
Arcole pour trait de valeur (1).
Solignac, chef d'état-major, très actif, pillard à
l'excès (2).
(1) Escale (Louis-Annibal), né à Bédariôux, dans l'Hérault, en
1737, avait alors soixante ans et paraissait très vieux. Un adjoint,
dit Thiébault (Mémoires, II, 36), le rencontrant un jour,
s'écriait : « Comment, père Escale, encore de ce monde! La mort
n'a donc pas faim? » Lieutenant dans les milices, les troupes
provinciales et aux f^renadiers de Royal-Roussillon de 1758 à
1791, lieutenant-colonel en second du 2« bataillon des volon-
taires de l'Hérault en 1792, adjudant-général en juin 1795, Escale
fut tué devant Saint-Jcan-d'Acrc le 28 mars 1799. « Bon, avait
dit Clarke, et sans grands talents. »
(2) Solignac, dit en ellet Thiébault (Mitmoiret, II, 126), était
plein de moyens et d'activité; « quelques heures lui suffisaient
pour qu'il fît la besogne de toute une journée; mais chez lui ces
138 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
Ram.pon, général de brigade, chef de brigade à
la 32% sort de Médoc; figure carrée, voix douce;
fait la cour à l'ambassadrice d'Espagne ; pas voleur ;
grand; se tient renversé; peau très noire (1).
rages étaient rares, et seulement lorsqu'il n'y avait plus moyen
de les reculer. » Mais Thiébault ajoute qu'il avait su en Italie
faire une fortune magnifique. Bonaparte n'avait-il pas oidonné
à Solignac. le 14 avril 1797, de rembourser dans les vingt-quatre
heures les 1,000 ducats de contribution que l'adjudant-général
avait indûment prélevés à Leoben? Né à Milliau en 1773, .'^oidat
à Vermandois, capitaine au 2« bataillon des Pyrénées-Orientales,
adjudant-général, employé à Paris au 13 vendémiaire où il con-
nut Bonaparte, puis en Italie où il fut nommé général de bri-
gade en 17^9, attaché à la personne du premier consul qu'il avait
couvert de son corps au 19 Brumaire, attaché de nouveau à
l'armée d'Italie, destitué en 1806 pour concussions, — mon
intention, disait Napoléon, est de lui faire rendre tout ce qu'il a
pris — réintégré l'année suiranle, envoyé en Portugal et en
Espagne, général de division en 1808, destitué derechef en 1811,
membre de la Chambre des Cent-Jours, rayé en 1815 des con-
trôles de l'armée, Solignac fut mis à la retraite en 1819, réin-
tégré en 1830, réadmis à la retraite en 1834. « Le desordre, a
dit Thiébault, les profusions, la folie, un luxe du plus mau-
vais goût, le jeu surtout dévorèrent je ne sais combien de fois
ce que l'activité, la capacité, le bonheur, l'audace avaient
obtenu; il était de ceux chez qui l'amour des situations violentes
fait naître un égal besoin de richesse et de ruine. »
(1) Rampon (1759-1842), enrôlé en 1775 au régiment de Médoc
où il passa par tous les grades jusqu'à celui de capitaine, adju-
dant-généial chef de bataillon et chef de la itil« demi-brigade en
1793, prisonnier en Espagne durant près de deux ans, prend le
commandement de Monte-Legino comme plus ancien, et reçoit
tous les éloges et honneurs dus, au moins en partie, à Fornésy;
général de brigade du 11 avril 1796, général de division et séna-
teur en 1800, comte en 1808, pair de France. Lorsque Desaix le
rencontra, il venait de recevoir (en mars 1797) une gratification
de 10.000 livres et il menait la 2« brigade de la 1" division ou
PADOUE 139
Brune, général de brigade, âgé de trente-trois
ans, assez grand, cheveux noirs, figure oblongue,
un peu étroite du bas, de grands yeux noirs, teint
bilieux. Général depuis longtemps. A été employé
à Bordeaux et à Marseille du temps de la Terreur.
Brave, a de l'esprit, surtout dans le cabinet (1).
Sornet, grand, couleurs fortes; sort de l'artillerie
division Masséna, composée de la 32' et de la 75« demi-brigades
de ligne. « Brave, disait Clarke, bon général de brigade et s'est
distingué. »
(1) Brune, né en 1763, avait, en effet, trente-trois ans. II était
grand; Danton,! son ami, le surnommait le Patagon, et Thiébault
l'appelle un grand dégingandé. Général de brigade depuis le
mois d'août, il devait ce grade à ses services révolutionnaires :
il allait, en 1793,« régénérer » Bordeaux, et, en 1796, apaiser, sous
les ordres du représentant Fréron, les troubles de Marseille.
Bonaparte qui le connut en vendémiaire, et qui, selon Marmont,
« cédait à l'effet toujours produit sur lui par une grande
taille, » s'engoua de Brune. Il mandait que Brune avait eu ses
habits percés de sept balles, à l'affaire du 12 janvier 1797, en
repoussant, à la tête des grenadiers de la 75", une attaque des
Autrichiens contre Saint-Michel, en avant de Vérone, et le
16 août il le nommait général de division, lui confiait le com-
mandement de la 2« division jusqu'alors conduite par Augereau,
parce que, disait-il. Brune, d'ailleurs le plus ancien général de
brigade de l'armée, avait « donné des preuves de talent militaire
et d'un courage distingué à la bataille de Rivoli, au combat de
Tarvis et dans tous les événements de la campagne ». Plus tard.
Brune fut conseiller d'Etat, commandant en chef de l'armée
d'Italie, maréchal. Disgracié en 1807, il reparait en 1815 pour
être assassiné à Avignon. Desaix dit qu'il avait de l'esprit sur-
tout dans le cabinet: Marmont écrit de même qu'il ne manquait
pas d'esprit et do (inesse, qu'il avait beaucoup lu, mais qu'il
avait mal digéré ses lectures, et ijud sa tète ressemblait à une
bibliothèque dont les volumes sont mal rangés.
140 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
sous-officier ; depuis quatre ans avec le g^énéral
Masséna; ne passe pas pour très brave ni pour très
habile, mais se trouve depuis si longtemps avec le
général Masséna que celui-ci le conserve tou-
jours (1).
Ménard, général de brigade depuis 93, une espèce
de soldat sans grands moyens, seulement brave;
teint du Midi, un peu livide, figure oblongue, les
cheveux abattus des deux côtés (2).
Le général Motte : je l'ai vu à Este, grand, assez
(1) Henry Sornet, né à Metz en 1753, était fils d'un musicien
de la cathédrale, et il servit comme musicien, de même que
Victor, au 4» régiment d'artillerie, à Valence, de 1780 à 1792.
Élu lieutenant de canonniers au 3' bataillon des Bouches-du-
Rhône le 1" octobre 1792 et aussitôt adjoint de l'état-major de
l'armée du Var ou d'Italie, il fut nommé adjudant-général chef
de bataillon par les représentants au mois de janvier 1795; puis,
après Roveredo, où il avait attaqué l'ennemi à la tête de la
18^ demi-brigade d'infanterie légère, adjudant-général chef de
brigade sur la demande de Bonaparte (16 mai 1797). Il fut tué
en Egypte, à la bataille de Canope, le 21 mars 1801.
(2) Philippe-Romain Ménard (1750-1810), enrôlé au régiment de
Champagne où il devint capitaine en 1792, adjudant-général en
1793, général de brigade en 1795 et de division en 1798, com-
mandant en Corse, puis en Piémont, employé à l'armée d'Hel-
vétie, à l'armée de Batavie et à Besançon, devait prendre sa
retraite en 1806. Il commandait alors, sous Masséna, la 1" bri-
gade de la 1" division (18« et 25« demi-brigades de ligne), et Bona-
parte, qui le nommait le brave Ménard, lui avait donné en mars
1797 une gratification de 10,000 livres : « Homme fort ordinaire,
a dit Thiébaclt (Mémoires, II, 35), mais un de ces hommes
maniant bien les soldats devant l'ennemi. » Et Clarke l'appréciait
ainsi : « Bon général de brigade, et brave. »
PADOUE 141
bel homme, figure maigre, homme de trente-cinq
ans, n'a pas le teint sain, un peu de taches de
rousseur; sort de La Sarre, est du Vivarais, a été
adjoint à l'état-major avec Dugommier à Toulon,
de là aux Pyrénées-Orientales, est revenu en
Italie : brave, sévère, très honnête homme et
estimé (1).
Le général Mignotte, très grand, mince, figure un
peu noire; manquent les deux dents de devant;
une inoustache, assez bonne tournure; honnête et
assez bon ton (2) .
Madame Papafava, famille très illustre de Pa-
(1) Robert Motte n'était pas du Vivarais, puisqu'il était né à
Fresny, dans le Calvados, en 1754, et que, de son témoignage,
il a toujours n'sidé à Montpinçon, dans le même département; il
sortait du régiment de La Sarre où il était sous-lieutenant en
1792 : il avait été nommé adjudant-général chef de bataillon
devant Toulon et général de brigade à l'armée des Pyrénées-
Orientales. Plus tard, il commanda la Drôme, le Tarn, l'Isère.
Il prit sa retraite en 1815 et mourut en 1829. Il était alors
aux ordres de Masséna (1" division) et menait la 1" brigade
d'infanterie légère, composée de la 2" et de la 11" demi-
brigades.
(2) Joseph Mignotte, né en 1755 à Auxonne, canonnier au régi-
ment de Grenoble, cavalier au 2" régiment, lieutenant en 1792,
capitaine en 1793, adjudant-général chef de bataillon en 1795,
général de brigade le 1" janvier 1796, passa en 1798 dans la gen-
darmerie où il servit comme chef de légion jusqu'en 1815. Au
4 octobre 1797, il commandait la 1" brigade (!*' hussards et
20* dragons) de la division Rey.
142 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DËSAIX
doue (1). — Leclerc logé chez elle (2). — Très
aimable. — Leclerc la reçoit. — Ses filles sont
les plus jolies de Padoue.
Madame Polcastro, grosse, belle gorge trem-
blante, beau teint, belle femme, figure un peu
longue et grasse. Le mari, noble vénitien, membre
du gouvernement cisalpin. Le fils de Leclerc était
très assidu près d'elle (3).
(1) Cf., sur cette comtesse Papafava et ses deux filles, la com-
tesse Polcastro et la comtesse Dolti, les Mémoires de Thiébault
(II, lH-112). Son jardin passait pour une des curiosités de la ville :
« Noch ist sehenswûrdig der Garten des Papafava, » lisons-nous
dans une Topographie des nouvelles possessions italiennes de
l'Autriche (1799), et le palais Papafava existe encore.
(2) Pierre Leclerc d'Ostein, né à Marcellus, dans le Lot-et-
Garonne, le 17 novembre 1754, cavalier au 4<| dragons en 1762,
maréchal de logis en 1765, porte-étendard, puis sous-lieutenant
en 1772, sous-aide major en 1773, passé au 10" chasseurs en
1779, lieutenant en second (1780), lieutenant en premier (1785),
capitaine en second (1788), capitaine commandant en 1792, chef
d'escadron en 1793, chef de brigade en juillet 1794, avait par
trois fois refusé le grade de général en assurant qu'il avait beau-
coup de bonne volonté et peu d'expérience, lorsqu'il accepta enfin
ce grade de Bonaparte le 11 septembre 1796. Mais Bonaparte ne
disait-il pas, en octobre 1797, que Leclerc était son meilleur offi-
cier de cavalerie, qu'il avait fait l'avant-garde et l'arrière-garde
de l'armée dans les circonstances les plus difficiles, qu'il souhai-
tait à la République six généraux de cavalerie comme Leclerc?
A l'armée du Rhin, Desaix n'avait-il pas témoigné que Leclerc
servait au-dessus do tout éloge et se signalait par son amour
pour la discipline et le bon ordre ainsi que par ses talents en
fait de manœuvres? Et Marmont n'a-t-il pas écrit que Leclerc est
un des plus braves soldats qu'ait eus la France? Il mourut au
Caire en novembre 1800.
(3() Le fils de Leclerc, François Leclerc, né le 10 avril 1776 à
PADOUE U3
Madame Dotti, très jolie, jeune, agréable tour-
nure, jolis yeux, belle poitrine, beau teint. Son
mari, aussi noble vénitien, grand, assez beau gar-
çon, mais pas un homme extraordinaire. Colbert
lui adresse ses hommages.
Saint-Pierre. — J'ai vu à Padoue l'église Saint-
Pierre dont le portail est très laid; ce n'est autre
chose qu'une grande muraille grise qui n'est pas
crépie. Il y a une porte très simple. A droite est
une tour en briques, couverte en tuiles. Le bâti-
ment est surmonté d'un dôme un peu semblable à
celui des Invalides, couvert en fer-blanc II y a
devant cette église une place infiniment étendue.
L^intérieur paraît tout neuf; elle est très large; elle
est quasi comme toutes les églises, assez élevée,
blanchie en dedans et sans peintures. Elle forme
des deux côtés une galerie soutenue par des
colonnes carrées extrêmement massives. Les orne-
ments sont d'ordre corinthien et de couleur grise.
Padoue. — Padoue est une très ancienne ville.
Gaujac en Lot-et-Garonne, entré au service en janvier 1795,
avait été nommé sous-lieutenant au 10" chasseurs et aide de
camp de son père le 27 novembre 1796, et devait être promu
lieutenant le 27 novembre 1797. Il devint général de brigade
(18iJ!)) et mourut on 1857.
144 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
immense par son étendue, d'une population de
40,000 âmes, capable d'en contenir trois fois plus.
Rues. — Les rues sont étroites, mais aussi, des
deux côtés, il y a toujours sous les maisons des
arcades très commodes pour les gens de pied,
d'abord parce qu'elles mettent à l'abri du soleil, et
qu'en second lieu on y a presque toujours frais,
parce que les habitants placent entre les arcades
de grandes pièces de toile qui ne permettent pas
au soleil d'y pénétrer, mais aussi donnent de l'air
au moindre vent (1).
Enceinte. — La ville est immense; elle a la forme
d'un triangle ou à peu près; elle a une vieille
enceinte formée moitié de grandes tours, moitié
de bastions. Ils ne sont pas très élevés; il y a au
pied un fossé marécageux, profond et, en beau-
coup d'endroits, plein d'eau. Toute la partie orien-
tale est baignée par la Brenta qui suit d'abord au
midi une partie des murailles et puis, entrant dans
la ville, suit le long des remparts; à l'est, plusieurs
(1) « Les rues, dit La Lande (VII, 94), sont longues et res-
semblent à des cloîtres, soutenus par de gros piliers courts et
sans goût; mais on y a l'extrême commodité des portiques sous
lesquels on est à couvert le long des rues, comme à Bologne. »
PADOUE 145
canaux parcourent la cité en divers sens. Du grand
canal de la Brenta qui entre dans la ville, il se
détache au milieu un bras qui vient en demi-cercle
se joindre au grand bras, de manière qu'entre eux
deux, ils forment une portion ronde au centre de
Padoue. Il se détache aussi de ce bras un autre
qui coule parallèlement au grand, allant du midi
au nord et se trouvant dans l'intérieur de la ville.
Grande place. — J'ai vu à Padoue la grande
place des Statues, très considérable, sans être ornée
de beaux bâtiments. Au milieu est un ovale formé
par un canal. Cette partie est toute remplie de
statues, pas merveilleuses. C'est la promenade du
soir de Padoue.
Eglise Sainte-Justine. — A côté est l'église Sainte-
Justine. C'est une église neuve qui a de très belles
choses. Le portail est affreux. Il consiste, comme
le dôme, en une seule muraille de briques, sans le
moindre ornement, avec trois portes. Le toit de
l'église est formé par plusieurs dômes, au nombre
de quatre ou cintj au moins, qui sont couverts en
plomb. L'église, en dedans, est neuve, bien
blanche, et d'une grande richesse. Tout le pavé
est en marbre de plusieurs couleurs. Les autels
146 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
(le chaque chapelle sont de plusieurs espèces de
marbre rapporté qui forment de très beaux dessins.
Le maître-autel surtout est d'une grande richesse
en ce genre ; les ornements de marbre forment des
dessins de fleurs très beaux. Il y a à remarquer au
fond de l'église un tableau de Paul Véronèse, qui
est très beau : le martyre de sainte Justine dont on
voit les préparatifs et le ciel ouvert avec les anges
prêts à recevoir son âme ; il y a surtout deux sol-
dats romains, sur la gauche du tableau, dont j'ai
admiré la touche et les proportions (1).
Jardin des plantes. — Près de Sainte-Justine est
le Jardin des plantes. Il est parfaitement tenu, avec
un grand luxe. Il est de forme française, c'est-à-
dire dessiné de mille formes. Le centre est un grand
ovale entouré de jardins particuliers qui viennent
s'y attacher par des murailles et forment le carré.
Il y a beaucoup de grilles de fer qui séparent les
jardins et les carrés particuliers des jardins. Chaque
plante y a son carré particulier formé en pierre.
J'y ai vu des arbres de la plus grande beauté et
(1) « Tous les auteurs l'ont cilé comme un des plus beaux
ouvrages de ce maître... On trouve des beautés de détail dans
les têtes et les figures. » (La Lande, VII, 104.) « Composition
grande, magnifique et très ingénieuse;... quantité de choses
admirables en détail. » (Cocmx, Voyage d'Italie, III, 165.)
PADOUE 147
venus à un développement prodigieux, un tuli-
pier de la hauteur des plus grands arbres, beau-
coup de plantes rares; le café, le sucre y avaient
quitté les serres chaudes; celles-ci sont peu éten-
dues (1).
Saint-Antoine de Padoue. — On remarque à Pa-
doue la fameuse église consacrée au très fameux
saint Antoine de Padoue. Elle ressemble à l'exté-
rieur à Sainte-Justine, c'est-à-dire qu'elle a son
toit pareil, couvert d'une grande quantité de dômes
revêtus de plomb. Elle est aussi distribuée comme
Sainte-Justine. Son portail, sans être beau, est
plus orné et forme quelques arcades gothiques avec
des ornements. Sur la place, près de l'église, est un
cheval de bronze, de belles proportions, monté par
un guerrier padouan ayant à la main un bâton de
commandement et armé d'éperons d'une immense
grandeur (2). Cet ouvrage paraît très vieux et un
peu ravagé par le temps : en effet, un des yeux, le
droit, est enfoncé, de manière qu'on voit que le
cheval est creux. La principale chose à remarquer
(1) Cf., sur le jardin des plantes ou de botanique, Orto de' sim-
plici, la description de La La.nue, VII, 117-119.
(â) C'est lu statue d'Érasme de Narui, général dos troupes de
Venise, par Donalelio. Mme Vigée Le Biu'.v, dans ses Souvenirs
(I, 254), la juge digne d'attention.
148 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
dans l'église de Saint-Antoine, nommé par excel-
lence le Saint, ilSanto, c'est la chapelle de ce saint.
Elle est ornée toujours de plusieurs cierges qui
brûlent en son honneur. 11 «st placé dans une châsse
de plomb, couverte d'une châsse d'argent, dans un
autel dont on peut faire le tour. L'autel de la cha-
pelle est orné de grands rehefs en marbre blanc qui
représentent six ou sept des miracles du saint : tan-
tôt il ressuscite un mort, tantôt il guérit un enfant et
le rend à sa mère éplorée. Tous ces ouvrages sont
presque de grandeur naturelle. Toutes les colonnes
de l'église sont ornées de monuments élevés à la mé-
moire de particuliers. J'en ai surtout remarqué un,
près de la chapelle de Saint- Antoine, qui est élevé
à un savant par ses amis ; il est bien fait (1) . On voit
aussi dans le cliœur des reliefs en bronze qui repré-
sentent les événements de l'Écriture sainte et, sur-
tout, à côté de l'autel, deux chandeliers en bronze,
énormes, fondus d'un seul jet et couverts de traits
d'histoire et d'ornements; ils sont carrés, extrême-
ment hauts, de quinze à vingt pieds. Au fond de
l'église est une salle où se trouve un rehquaire pré-
cieux et fort grand; elle a des portes très ornées et
très riches. Padoue n'offre rien déplus intéressant.
(1) Sans doute le moQument du cardinal Bembo.
PADOUE 149
Salle de justice. — Je n'ai pas assez parlé de la
grande salle de justice (1). Son toit est très curieux;
il était autrefois très beau, orné de peintures; il y
a vingt ans qu'un ouragan terrible le renversa et
brisa; un paysan proposa de le remplacer par un
autre qu'il plaça d'une seule pièce. Ce toit est
en effet, et dans l'intérieur et dans son mécanisme,
d'une simplicité étonnante. Il n'est point soutenu
par des poutres ni par un grand échafaudage,
mais seulement quelques barres de fer le tra-
versent; il en supporte d'autres qui viennent se
joindre au plancher. Il est dommage qu'il ne soit
pas peint; car cette couleur de vieilles planches
qu'il présente est triste et désagréable (2)
Caractère des habitants. — J'ai à remarquer le
caractère des habitants dans tout le pays que j'ai
vu. La très grande majorité des habitants, ou pour
mieux dire tous ceux de terre ferme, ne pouvant
pas avoir droit aux places du gouvernement et pos-
(1) Ou le Salone (La La.nde, VII, Hl), « la plus grande salle
qui soit au monde. »
(2) Ce fut le 17 août 17o6 que l'ouragan renversa la voûte du
Salone ; elle fut refaite par Bartliélcmy Ferracini, « artiste éton-
nant dans le goût des maciiines, qui ne s'appliquait jamais &
rendre raison do ce qu'il inventait, et qui allait toujours au but
sans s'en douter, par la raison la plus ingénieuse et la plus
simple. .. (La Lande, VII, 112 et 127.) >/
150 JOURNAL DE VOYAGE DU GENERAL DESAIX
sédant très peu de moyens de se placer, vu que le
militaire n'était rien, la marine peu de chose, et
ne pouvant pas parler du gouvernement^, se trou-
vaient être sans ambition, sans désir d'instruction;
ils devaient donc naturellement se livrer au goût
que favorisait le climat, c'est-à-dire à la paresse et
à la mollesse. En effet, rien de plus monotone que
leur existence. Presque tout le monde était noble,
mais sans en avoir les droits seigneuriaux et sans
que cela menât à aucun avantage réel. Tout le
bonheur de ceux de cette classe était de pouvoir
avoir des loges particulières et des cafés particuliers
où l'on s'assemblait. Les Italiens ne tiennent point
à la bonne chère, avec toute la facilité possible
pour en avoir une délicieuse par la proximité de la
mer qui fournit de la marée, par la quantité de
rivières et de lacs qui arrosent le pays, par sa fer-
tilité; ils ne s'y attachent pas; ils ne font pas un
effort pour jouir par un peu plus de travail. Tous
nos fruits sont plus beaux, nos légumes aussi; leur
vin est mal fait et préparé; jamais ils ne le mettent
en bouteille, ni ne le mettent au frais; leur volaille
n'est jamais grasse. Ils se donnent peu de repas.
Ils ne se donnent pas non plus la réjouissance des
bains si naturels chez eux, point le plaisir des pro-
menades sous de jolis ombrages. Dans toutes les
PADOUK 151
villes d'Italie que j'ai vues, il n'y a point de prome-
nades agréables, ou elles sont peu fréquentées. A
Mantoue, à Padoue, il n'y en a point. Toute l'exis-
tence des gens riches est dans la représentation
extérieure; leur luxe est d'avoir un g-rand nombre
de domesliques, de chevaux et de voitures. On se
lève d'ordinaire très tard; en se levant, après la
toilette, les hommes vont faire quelques tours dans
les cafés, demander des nouvelles des santés les
uns des autres, et puis ils vont dmer, dorment
jusque vers les cinq heures; alors ils montent dans
leur voiture, vont faire quelques tours aux places
principales, se placent à coté d'un café sans des-
cendre, se font donner une glace ou autres rafraî-
chissements, etpuis, après être restés ainsi quelques
heures, vont au spectacle très monotone et très
triste auquel ils prennent peu d'intérêt, boivent, et
mangent, et puis s'en vont se coucher. Le spectacle
commence vers les dix iieures et finit après minuit.
Les femmes n'y marchent jamais sans un abbé et
un cavalier servant, ou amant, et un autre attaciié
souvent, qui est l'officieux de la maison. Cepen-
dant, il y a quelques hommes de goût; on remarque
à Baltaglia, à deux lieues de Padoue, une superbe
maison où le propriétaire a rassemblé un muséum
très curieux et précieux.
loâ JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
Hommes. — J'ai à remarquer à Padoue quelques
hommes. Les corps qui s'y trouvent sont la 32%
extrêmement fameuse, commandée par un nommé
Dupuy (i). un gros homme assez jeune, cheveux
courts sur la tète, cependant liés en queue. Ce
corps est fameux; elle a écrit sur ses drapeaux ce
mot du général en chef : « J'étais tranquille, la 32'
était là (2). » J'ai vu son chirurgien-major, vieux
bonhomme de quatre-vingts ans (3). Dupuy, le chef,
(1) Cf., sur Dupuy, les Mémoires de Thiébault (II, 35) et ceux
de RoGUET (I, 154-160 et 308-309). Né à Toulouse en 1767, Domi-
nique-Martin Dupuy était négociant lorsqu'il fut élu lieutenant-
colonel du 1" bataillon de la Haute-Garonne. Il se distingua à
l'armée d'Italie, en 1793, à la tête du 2« bataillon des grenadiers,
mais il partagea la disgrâce du général Brunet et comparut,
comme lui, devant le tribunal révolutionnaire. Acquitté, renvoyé
à l'armée d'Italie, nommé chef de la 32", blessé à Dego et à
Caldiero, il accepta en 1798, au lendemain de la journée des
Pyramides, le grade de général de brigade qu'il avait i*efusé en
1797, et périt le 21 octobre 1798 au Caire, dans une sédition. Ses
sentiments jacobins étaient connus : « Dupuy, disait Bonaparte,
bien brave colonel, bon cœur, mauvaise tète. » Mais, comme en
témoigne Desaix, ses sous-ofûciers le détestaient et le traitaient
de tyran.
(2) La 32« venait justement — le 17 messidor ou 5 juillet — de
terminer l'historique de ses exploits (Cf. Fabry, Rapports histo-
riques, 124-145); on y lit que la moitié de ses hommes portent les
cicatrices de blessures reçues dans la campagne, que son histo-
rique renferme une grande partie do l'historique de l'armée. « Si
un jour, en rentrant dans leur patrie, les Français qui ont servi
sous Bonaparte disent, dans un juste sentiment d'orgueil : J'étais
de l'armée d'Italie, peut-être y aura-t-il aussi quelque honneur
d'ajouter à cette phrase ce nouveau titie : J'étais de la 32°. »
(3) L'historique de la 32* (Fabry, Rapports historiques, 134) le
PADOUE 153
n'est pas aimé; il est roide et dur, et peu honnête
avec l'officier ; très brave, mais une tête bien chaude
et bien révolutionnaire ; il a passé par tous les
événements du Midi.
La lï)' est commandée par Maugras, homme de
trente ans, grand, mince, maigre de ligure, peu
d'expression; assez bon chef (1).
La 75* a mis sur ses drapeaux : La terrible 75'
que rien n'arrête (2). Elle a un second chef de bri-
gade, un vieillard âgé, à clieveux blancs, un Gascon
nommé Barbacane. Il est président du conseil mili-
nomme Saint-Ours et dit qu'à Roveredo, il chargeait à cheval
avec les cliasseurs de la demi-brigade. François Saint-Ours, né
à Veurey, dans l'Isère, le 5 mai 1770, fils d'un maître en chirur-
gie, étudiant à Grenoble, cliirurgien-major du 3' bataillon de
l'Isère, avait dirigé le service des ambulances devant Lyon et
Toulon; il devait mourir à l'armée d'Orient en mai 179!<. On ne
conçoit pas que Desuix lasse de cet iiomme de vingt-sept ans un
« vieux bonhomme de quatre-vingts »; peut-être le père de Fran-
çois Saint-Ours, Claude Saint-Ours, le chirurgien juré de Veu-
rey, était-il alors à Padoue, et Desaix aura confondu le père avec
le fils.
(i) Antoine Maugras, né à Bellenot, dans la Côle-d'Or, eu
1768; chef du 2" bataillon des volontaires do la Côte-d'Or en
1793, passé à la 117° demi-brigade, puis à la 75% chef provi-
soire de cette dernière brigade en 1796, puis titulaire en 1797.
11 venait, au mois de mars, de recevoir une gratification de
10,000 livres et il fut promu général de brigade le 23 septembre
1800.
(2) Voir, sur la 75« demi-brigade de bataille, le « Détail
historique de la 7o« pendant les campagnes de l'an IV et V en
Italie et en Allemagne. » (Fabry, Happorls historiques, 247-
260.)
154 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
taire (1). Un autre chef de ce corps, chef de batail-
lon, nommé Camut, a une assez belle figure; grand,
honnête et bon ton; est aussi du conseil mili-
taire (2). J'ai vu le quartier-maître nommé Guil-
lon (3) qui est de la Creuse; il a la physionomie de
Cassagne (4), les yeux noirs, la figure un peu allon-
gée; il est de la connaissance de Fririon (5); il a
de l'esprit et des connaissances.
La 25' demi-brigade est commandée par un nommé
(1) Le nom est en blanc dans le manuscrit. Paul Barbacane,
n6 en 1746 à Cescau, dans les Basses-Pyrénées, engagé en 1768 au
82« où il devint en 1792 capitaine après avoir passé par tous les
grades, était chef de bataillon depuis le mois d'août 1794 et fut
remplacé en août 1798 sur l'ordre de Bonaparte.
(2) Le nom est également en blanc dans l'original. Jean-Bap-
tiste Camut, né au Creutot, dans le Doubs, en 1760, ancien sol-
dat au corps de la marine, sous-lieutenant au 5« bataillon de la
Moselle, capitaine au 7^ de la Marne, chef de bataillon depuis le
mois de mars 1794, mourut de maladie en juillet 1801.
I (3) Arnaud-Léonard Guillon, né en 1768 au Moutier-d'Ahun,
dans la Creuse, quartier-maître trésorier au 2" bataillon de la
Creuse en septembre 1792, et à la 75° demi-brigade en mars
1796; il devint commissaire des guerres.
(4) Sans doute le Cassagne qui fut général de brigade et
baron de l'Empire, et qui, en 1815, défendit Philippeville. Desaix
l'avait connu à l'armée du Rhin où il s'était signalé en diverses
affaires, au combat d'Oberkamlacii et au siège de la tête de
pont d'Huningue, notamment dans la nuit du 28 au 29 janvier
1797 : « Il a fait, écrivait Desaix à Saint-Cyr, une sortie très
heureuse, culbuté tous les travaux des ennemis, encloué cinq
canons ; c'est très beau. »
(5) Il s'agit évidemment de François-Nicolas Fririon, le futur
général, l'ami et compagnon d'armes de Desaix, alors adjudant-
général de l'état-major de l'armée de Rhin et Moselle.
PADOUE 155
Venoux, jeune, pas grand, les cheveux noirs, assez
bon enfant, pas très merveilleux (1).
Le 20' dragons, à revers jaunes, est un régiment
presque tout belge; il a près de 400 chevaux en
bon état. Ce régiment est assez bien habillé, tous
en chapeau; il est commandé par un nommé
Houssard , un gros homme, figure ouverte, assez
belle, yeux grands; ne paraît pas grand génie, est
sans éducation (2). Chef d'escadron Terray, adju-
dant-général à l'armée du Riiin (3).
(1) Jean-Baptiste Venoux, né à Plialsbourg en 1765, enrôlé au
rrgiment suisse d'Ernest en 1772, où il devient sergent en 1786
et obtient son congé en 1790, lieutenant-colonel en second du
6» bataillon des Bouchcs-du-Rhone en octobre 1792, clief de bri-
gade depuis le mois de janvier 1795, venait de recevoir une gra-
tification de 10,000 livres. (Cf., dans les Rapports historiques de
Fabry, 106-117, l'bistoriquc daté de Padoiie, « des affaires où
s'est trouvée la 25« demi-brigade d'infanterie de bataille depuis
l'ouverture de la campagne de l'an IV. ») Il fut tué devant Saint-
Jean-d'Acre le 10 mai 1799.
(2) Cf. l'historique du 20° régiment de dragons dans Fadry,
Happorls historiques, 516-519. André-Josepli Boussard, né à
Binclie, en Belgique, en 1758, capitaine en 1792 et lieutenant-
colonel en 1793 aux dragons de Hainaut, passé au 20'' dragons
comme chef d'escadron, chef de brigade en 1797 pour sa belle
conduite à Mondovi, au passage de l'Adda et à Castiglione,
général de brigade en Egypte, baron de l'Empire en 1808, géné-
ral de division en 1812, mort la même année à Bagnéres-de-
Bigorre des suites de ses blessure». Desaix l'avait bien jugé :
c'était un brave soldat, mais qui menquait de prudence et de
sang-froid; Go.n.neville (Souvenirs, 202) dit même qu'il était
illeltré, inepte, stupide, incapable de donner ou do comprendre
un ordre.
(3) Terraj'.né on 1708 à Bois-Mottin, en Su6nc-et-Loire, soldat
1S6 JOURNAL DE VOYAGE DU GENERAL DESAIX
Le 24* chasseurs, à parements rouges et collet
jaune, joli régiment, peu nombreux, mal équipé,
tous en dolman, formé de jeunes gens du Midi, de
jolie tournure, vifs et intelligents. Le chef est un
homme d'une jolie et agréable tournure nommé
Bron; il sort du 18* dragons, est élégant et paraît
estimé (1).
J'ai vu Thiébault, adjoint à l'état-major, homme
estimable, habitant Paris. Il est grand, figure douce
et physionomie agréable, le nez long, les manières
simples. Il a servi avec Donzelot, et est de la con-
naissance de Bâcher très particulièrement (2).
aux chasseurs de Gévaudan (1786-1790), volontaire au l"""^ batail-
lon de l'Ain en 1791, lieutenant en 1792, adjudant-major en 1793,
adjudant-général chef de bataillon en janvier 1794, réformé par
l'organisation du 25 prairial, réintégré et nommé chef d'esca-
dron au 20'* chasseurs, eut ordre en juillel 1804 de cesser ses
fonctions pour jouir du minimum de la solde de retraite parce
qu'il avait correspondu avec des auteurs ou copistes de libelles
dirigés contre le gouvernement. Desaix l'avait connu à l'armée
du Rhin et Gouvion-Saint-Cyr le cite dans ses Mémoires (II,
37-39).
(1) Cf. dans les Rapports historiques de Fabry, 566-574, le
u récit historique des marches du 24« régiment de chasseurs à
cheval et des affaires oîi il s'est trouvé dans le cours de la cam-
pagne d'Italie ». Bron de Bailly, né à Vienne (Isère) en 1757,
capitaine au 18« dragons en 1793, chef d'escadron au 24» chas-
seurs en 1794 et chef de brigade de ce régiment en 1797, général
de brigade en 1801 après avoir fait la campagne d'P^gypte, baron
en 1813, mis à la retraite eu 1815.
(2) Thiébault, dans ses Mémoires (II, 109), ne se rappelle pas
qu'il a vu Desaix à Padoue; mais il dit qu'il a fait à Padoue un
séjour de cinq mois, le plus long des séjours qu'il ait faits en
PADOUE 157
J'ai VU son camarade, joli jeune homme, grand,
jolie figure, doux, yeux noirs, un peu petit; il sort
du 10' dragons (1).
Existence de Padoue. — Padoue doit en grande par-
lie aussi son existence à la fête de Saint-Antoine.
Il y a alors des fêtes, des foires, des plaisirs pen
dant quinze jours ; ils y attirent une grande quantité
de monde qui vient y jouir de tous les agréments
du carnaval de Venise. Pendant deux mois d'au-
tomne aussi, un grand nombre de riches nobles
vénitiens vont passer à Padoue des moments d'agré-
ciaq ans dans aucune ville d'Italie. Comme écrit Dcsaijs, Thié-
bault avait été adjoint de Donzelot et il connaissait particulière-
ment Bâcher, agent de la République française à Bâle et plus
tard ministre à la diète de Ralisbonne.
(1) Ce camarade est évidemment Burthe, dont Thiébault a
tracé le portrait dans le deuxième tome de ses Mémoires : « Le
jeu, le vin, les duels, les filles se partageaient sa vie ; il aurait
pu être un officier distingué, mais tout se bornait pour lui à trois
choses, s'amuser, ravaler ses chefs et se vanter à toute outrance;
aussi, il ne joua aucun rôle, et son nom ne se rattache à rien
qui vaille la peine d'être cité. » Le jugement est sévère. André
Burthe a pourtant de beaux états de service. Il naquit à Metz le
8 décembre illi : enrôlé en 1791 au 2"^ dragons, sous-lieutenant
en 1793, lieutenant en 1706, capitaine en 1797, aide de camp de
Masséna durant la campagne d'Helvétio et au siège de Gênes,
chef d'e.-cadron en 17'.IW, adjudant-commandant en 1800, envoyé
en Louisiane (1803-1804), colonel du 4" hussards en 1805, baron
de l'Empire en 1808, général de brigade à la fin de 1810, blessé
dans la campagne de Russie et prisonnier, il assiste en 1815 à
la bataille de Ligny et au combat de Rocquencourt, obtient sa
retraite en 1825 et meurt à Paris le 3 avril 1830.
158 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
ment; le spectacle est alors très beau; les plaisirs
non interrompus, la bonne chère, tout alors a
lieu (1).
Départ de Padoue. — Nous sommes partis de
Padoue; il était très tard, déjà 4 heures. Alors la
difficulté des passages des rues nous a obligés de
nous allonger, et, par la place des Statues, de
passer devant Saint-Antoine, puis de suivre assez
droit pour nous rendre à la porte de Venise. Nous
avons franchi la Brenta qui est très large, bordée
de digues élevées faisant grande route. Elle baigne
les murs de Padoue, terminée de ce côté par une
ancienne tour ronde. La Brenta se rend dans le
port de Venise par beaucoup de canaux qui ren-
dent la navigation très facile; aussi, à tout instant,
on trouve des bâtiments considérables qui, con-
duits par un cheval, la remontent, ou, sans ce
secours, la descendent avec facilité. Les bords de
la Brenta des deux côtés sont admirables; la route
est semée de belles et magnifiques habitations où se
rendent d'ordinaire, en été, les riches Vénitiens (2).
(1) Les grandes foires de Padoue. qui commençaient le 12 juin
et le 6 octobre (La Lande, VII, 107), so tenaient sur la vaste
place qui est devant Sainte-Justine et qui s'appelle Prato dcUa
Valle.
(2) La Lande (VII, 88) remarque pareillement .• « Une double
PADOUE 159
Campagne magnifique. — Tout près de Padoue, à
un mille, il en est une très belle sur la gauche de
la route ; elle est élevée, pas très grande, bien bâtie,
et paraît bien distribuée : le long de la route, elle
est bordée d'un mur assez bas, à claire-voie, orné
de magots ou grotesques en pierre, fort plai
sants; ils ont tous des attitudes singulières qui
m'ont beaucoup amusé. J'ai remarqué une femme
allaitant son enfant avec une mamelle énorme qui
va par-dessus son épaule; j'en ai bien ri. J'y ai
remarqué de très belles promenades, fort grandes,
bordant un jardin français; il présentait de l'om-
brage bien précieux dans les pays chauds. Dans
celui-là, les eaux, les bosquets sont inconnus, et les
beaux jardins anglais qui devraient être un délice
dans ces cantons, et pas difficiles et coûteux à faire.
Ole de villages et de maisons qui se succèdent sans interruption;
des palais superbes, des casins ornés, des jardins sans nombre,
une belle verdure; je n'ai point vu do rivages aussi riants et
aussi bien peuplés. » Miot fit ce chemin en 1796 : « La riante
vallée de la Brenta, dit-il (Mémoires, I, 87), s'offrait au voya-
geur, animée par le luxe des riches propriétaires de cent palais
magnifiques, élevés sur les bords do la rivière dont les eaux
étaient sillonnées en tous sens et sans interruption par les gon-
doles cl les barques. » Cf. Thiébault, Mémoires, II, 119 (il parle
de 1797) : « Do Padoue jusqu'à Venise, le chemin que longe le
beau canal de la Brenta était ravissant: » et la Topographie
aulricliicnne de 1799 : « Eu été, nobles et riclies habitent leurs
belles villas de la Brenta, contrée qu'on peut nommer réellement
un paradis terrestre. »
160 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
La Noveîita. — Cette campagne est celle où le
général Masséna comptait s'établir l'été pour y
jouir de la campagne et sortir de l'assommante
Padoue. La maison s'appelle la No venta (1).
Strà. — Bientôt après avoir vu grande quantité
de maisons assez intéressantes, beaucoup d'an-
ciennes, avec de jolies promenades, des jardins du
même genre, je suis arrivé à Strà (2). C'est un
très grand village où a été longtemps le 20' de
dragons, qui y était à merveille. On y trouve des
habitations charmantes. Il faut en remarquer sur-
tout deux. La première casa est très belle, presque
neuve, remarquable surtout par de magnifiques
écuries construites avec la plus grande élégance,
et présentant toutes les apparences d'un bâtiment
d'une autre destination. Près de là est une autre
maison, pas aussi neuve, mais beaucoup plus
vaste, offrant une très longue façade, une fort belle
(1) Noventa est un village à deux milles de Padoue et à trois
milles de Strà (La Lande, VII, 89), et la maison où Masséna
comptait s'établir est sans doute le palais Giovanelli, « une des
plus belles maisons de campagne qui soient sur la route; le
bâtiment est très grand; l'entrée est d'un très beau caractère;
les jardins sont surtout très beaux, quoique sur un plan très
simple. »
(2) Strà, gros bourg à cinq milles de Padoue et à vingt milles
de Venise.
PADOUE 161
cour. Elle se nomme (1). Ce village, fort long,
bien bâti, contient un grand nombre de maisons
très belles, mais moins magnifiques.
Dolo. — L'espace entre Strà et la poste de Dolo
est assez court et très varié par les belles habi-
tations, par le mouvement du canal et par le
plaisir, lorsque la route s'élève sur la digue, de
voir un peu plus loin ; car le pays est toujours le
même, très coupé, très cultivé et couvert. Le
Dolo est un long village placé en croissant sur la
Brenta; il est beau, bien bâti; il a un quai large et
une infinité de monuments (2).
(1) Le nom est en blanc dans l'original. Mais ce doit être la
maison Pisani. La Lande (VII, 89) vante l'étendue et l'extraor-
dinaire magnificence des bâtiments et des jardins : « Quantité de
pelouses à l'anglaise et de charmilles tailli es dans le goût de
celles de Marly; un beau berceau de limoniers; terrasses, pein-
tures, statues, colonnes de marbre, tous les genres de décora-
tion annoncent un des plus riclies possesseurs de Venise. »
Stendhal a parlé de ce « joli palais » qui fut, dit-il, volé aux
Pisani par Buonaparte : « Buonaparle eut l'idée de réclamer tout
l'arriéré de l'impôt dont les nobles de Venise se faisaient grâce;
les Pisani se trouvèrent devoir une somme énorme, et on leur
prit leur beau palais de Strà. »
(2) Dolo, bourg considérable, à dix-sept milles de Venise
(La Lamje, VII, 88-89). « On y passe des écluses et l'on entre
dans la Brenta, qu'on a détourn(!e des lagunes et qui va jusqu'à
la mer, par le canal appelé Brontone. » La Lande cite deux
maisons fort belles, la maison Tron et la maison Tiepolo.
11
VENISE
Venise. — Port. — Vaisseaux. — Arsenal. — Français. — Ita-
liens. — Murano. — Place Saint-Marc. — Emo. — Palais du
doge.
Venise. — Arrivée à Mestre. — Embarcation.
Dispute de postillons. Ennui de quantité d'impor-
tuns. — Canal de Mestre. — Impatience de voir la
mer. Son odeur, son goût. Étincelles brillantes
sous la rame dans la mer. — Pleine mer. — Arrivée
dans Venise. — Configuration.
Port. — Ses entrées au nombre de quatre, la
Chioza, Malamocco, la petite entrée. — Vaisseau
de 74 coulé bas; relevé à grand frais; son beau
contour de loin. — Forme du port, sa longueur,
son peu de largeur. — Forts qui défendent les
entrées. — Digue magnifique entre la Chioza et
Malamocco, 6 milles. — Peu de profondeur du
port, souvent à découvert dans la marée basse. —
La marée la plus forte de la Méditerranée de 5 à
6 pieds; on ne peut naviguer que par les canaux;
ils sont marqués par des poteaux. — Soins et
VENISE 163
dépenses pour que la mer d'un côté et les rivières
de l'autre, de même que les immondices, ne les
comblent.
Vaisseaux. — Il n'entre dans le port que des
vaisseaux marchands ou des bricks de huit ou dix
canons, des bâtiments de 300 tonneaux. Leur
nombre. — Forêt de mâts. — Différence des cons-
tructions. — Galères. — Français mis pour disci-
pline attachés à un anneau. — Bâtiment romain à
voiles latines, à large proue. — Construction gros-
sière. — Dix matelots, deux voiles. — Chambre
du capitaine — ses détails — chambre de dessous
— cuisine au bout opposé. — Quatre ou cinq
fusils contre pirates. — Pont propre, à l'abri du
soleil par une tente.
Arsenal. — Arsenal vaste — entrée — deux lions
énormes, vieux, plus vantés qu'ils ne valent. —
Grand hangar couvert pour les constructions. —
Vieux vaisseaux de 80, 60, 30, etc., gros, finis,
commencés, les plus jeunes, il y a quinze à vingt
ans. — Construction pas commode pour des Fran-
çais. Les côtés très séparés rendent les bordages
faibles; épaisseur du bois de 9 ou 10 pouces
moindre; vaisseaux beaucoup plus courts, trop
164 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
larges, quille et côtés plats, convenant à une mer
très basse, si fort qu'on ne pouvait armer ni
équiper les bâtiments à Venise; ils recevaient
canons et tout en Istrie; elle en fournissait la
matière. — La Dalmatie, 20.000 matelots; Ve-
nise, 600 bâtiments.
A l'arsenal il faut remarquer : 1" la chambre
des modèles, tous les bâtiments de différente gran-
deur, ancienne et nouvelle construction, chaloupe
canonnière ; de là, suivre les différents travaux des
vaisseaux de 74. Je suis monté dedans par l'exté-
rieur; parcouru la cale, le premier pont, le second
pont; vu la chambre du conseil, examiné la forme.
La marine française n'aime pas ces vaisseaux ; elle
ne les trouve pas à sa fantaisie. Frégates, bonnes,
passables^ et pouvant être employées; les autres
en [flûtes, en hôpitaux, etc. Tous les hangars sont
grands, vastes, la mer les touche; les bâtiments
n'ont qu'un pas pour aller à la mer. On y met en
activité quelques bâtiments qui porteront le nom
des généraux français morts dans les combats, le
Laharpe, la Muiron, le Steiigel. Trois seront bientôt
prêts (1).
(1) Laharpe était tombé/sans doute sous des balles françaises,
le soir du 8 mai 1796, à Codogno; Muiron avait péri au pont
d'Arcole en recevant le coup destiné à Bonaparte (et on sait
VENISE 165
Nous avons traversé le canal de l'arsenal sur un
grand bâtiment. Quantité de rameurs.
Vu le Bucentaure, beau vaisseau tout doré dont
la proue est recouverte par un toit orné d'un
immense drap magnifique orné de crépines ou
franges de grand prix.
Français. — Fiorella, brave homme, Corse,
grand, belle figure et physionomie honnête, doux,
bonnes façons; a servi dans Royal-Corse et la
4' de ligne (1).
que la Muiron était la frégate qui ramena d'Egypte le général;
que lorsqu'elle vieillit et se fatigua, il prescrivit de la garder
comme un monument à l'arsenal de Toulon); Stengel était mort
le 28 avril d'une blessurs reçue le 21 à la bataille de Mondovi.
Il y eut aussi le Sandos, le Beyrand, le Robert, le Causse, le
Banel, le Dubois (d'Alexis Dubois mort à Roveredo), la Carrère
(du colonel d'artillerie Carrère, tué aux gorges de Neumarkt; ce
fut la frégate sur laquelle Murât, Lannes, Marmont et autres
s'embarquèrent au départ d'Kgypte, pendant que Bonaparte et
Berthier prenaient place sur la Muiron). D'autres bâtiments
reçurent des noms de victoire : le Mondovi, la Mantoue, la Mon-
tenotte, la Lodi, la Lonalo, la Rivoli, la Léoben.
(1) Fiorella, né à Ajaccio en 1752, volontaire dans Royal-Corse-
infanterie en 1770, capitaine en second dans l'année 1781, capi-
taine au bataillon des cbasseurs corses en 1788, lieutenant-colo-
nel en premier du 4« bataillon des volontaires de l'Isère en 1791,
clief de la ♦6« demi-brigade en 1794, général de brigade en 1795,
passe au service italien, devient général de division en 1804 et
sénateur du royaume en 1809, commande en Corse sous les
Cenl-Jours, meurt à Ajaccio en 1818. Il avait, pendant qu'il con-
duisait provisoirement la division Serurier, contribué au succès
de Castiglione et emporté Vérone, et, depuis mars 1797, il était
166 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
Fornésy, chef de la 17' demi-brigade, sort de
Reinach-Suisse, petit, figure ronde (1).
Lévêque, chef du même corps tout suisse, et sorti
du bataillon franc commandé par Duhesme (2).
D'Hilliers; sa femme. Détail de position, de leur
vie (3).
employé à la division Bemadotte. « Il est, disait Clarke, assez
bon, et il a été utile. »
(1) Desaix a écrit Desfournis (de même que Roguet écrit
Fourneri); mais il faut lire évidemment Fornésy. Né à Orbe en
1750, cadet en 1763 à Reinach-Suisse, où il devint lieutenant en
1780 et capitaine en 1790, lieutenant-colonel du corps franc
attaché au 12« régiment de chasseurs à cheval en 1792, chef de
brigade de la 32» légère en 1794, puis de la 17' légère en 1796,
autorisé en 1798 à rentrer dans ses foyers à cause de ses bles-
sures, retraité en 1799 avec pension de trois mille francs, For-
nésy mourut en 1811 dans sa ville natale. C'est le héros de
l'affaire de Monte-Negino, et justice lui a été rendue sur ce point
par Koch (Mémoires de Masséna, II, 22 et 430), et par Thiébault
(Mémoires, II, 41-46), qui fait l'éloge de ce soldat « si brave, non
moins modeste que désintéressé ». (Cf. Félix-Bouvier, Bona-
parte en Italie, 1796, p. 229-242.)
(2) Joseph-Séverin Lévêque, né à Landrecies le 12 février
1768, sert à Lorraine-dragons de 1783 à 1790, commande la garde
nationale de sa ville natale jusqu'à la fin de 1792, devient lieu-
tenant d'une compagnie franche dite des chasseurs de Mormal,
entre avec le même grade dans le 4« bataillon des chasseurs
francs du Nord, dit bataillon du Hainaut, composé des compa-
gnies franches do Saône-et-Loire, du Calvados, de Blanzac, de
Mormal, et commandé par Duhesme (15 novembre 1792), obtient
promptement le grade de capitaine (5 janvier 1793), puis celui
de chef de bataillon à la 32« demi-brigade d'infanterie légère
(15 décembre 1794); lorsque Desaix fait sa connaissance, il est
second chef de bataillon de la 17* légère.
(3) Cf., sur Louis Baraguey-d'Hilliers qui venait d'être fait géné-
ral de division (10 mars 1797), les Mémoires de Lavallette,108-
VENISE 16T
Aides de camp : Le Vavasseur (1);
Lamotte, malade (2) ;
109. Bonaparte l'avait demandé à Carnot, et il rendit des ser-
vices; il commanda Milan et la Lombardie; il déploya de la
dextérité et de la fermeté dans la prise de la citadelle de Ber-
game; il mena avec distinction la 58« demi-brigade sous les
ordres de Rey; il coopéra avec Joubert à l'expédilion du Tyrol
et au combat de l'Avisio; il remplaça Serurier malade à la
tête de sa division; il fut chargé de prendre possession de
Venise, et, dit Marmont, « il convenait parfaitement à cette mis-
sion : homme d'une grande distinction, instruit, spirituel,
imposant, rempli d'honneur et de délicatesse, faisant, partout où
il était employé, estimer et respecter le nom français. » 11
accompagna Bonaparte en Egypte, mais, remarque Marmont,
« il regrettait d'être parti de France et désirait y retourner; sa
femme exerçait un grand empire sur son esprit, et il était incon-
solable de l'avoir quittée. Bonaparte le renvoya et le chargea
de porter au gouvernement les trophées de Malte. Il s'embarqua
sur une frégate qui tomba au pouvoir des Anglais. » Il servit
ensuite sous Lecourbe et Moreau, sous Macdonald, devint
colonel-général des dragons, gouverna Venise, contribua à la
victoire de Raab, et, après avoir combattu en Espagne, encou-
rut la disgrâce de l'empereur pour un échec qu'il essuya en
Russie. Il mourut de chagrin à Berlin à la fin de décembre
181f.
(1) Charles-Amable Le Vavasseur, né à Rouen en 1769, fils
d'un négociant et juge au tribunal de commerce, frère d'un
membre de la Législative qui devint général et inspecteur de
l'artillerie de la marine, sous-lieutenant au 61» en 1792, adjoint
à l'adjudant-général Vial en 179b, aide de camp de Baraguey-
d'Hilliers en février 1797, capitaine à la 121» demi-brigade un
mois plus lard, démissionna la même année, en octobre.
(2) Antoine-Cbarlei Iloudar de Lamotte (Cf. Tliiébault, Mém.
III, 414), né le 21 novembre 1773 à Versailles, fils d'un commis des
boréaux du duc de la Vrilliére, soldat au 9" bataillon de Paris,
grenadier à la 181» demi-brigade, sous-lieutenant en octobre 1793,
adjoint à l'adjudant-général Liébault en août 1796, aide de camp
de Baraguey-d'Hilliers en avril 1797, lieutenant en août 1797, capi-
168 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
Leur figure, caractère, etc.
Coussaud, adjoint à l'état-major (1).
Gardanne, sa taille, sa figure, détails (2).
Dufresse^ gros homme, belle tête, beaux yeux (3).
taine en 1799, chef de bataillon en 1801, colonel du 36» en 1805, fut
tué à léna. Sa mère reçut de Napoléon une pension de 1,200 francs.
(1) Joseph-Pierre Coussaud (et non Cousseau, comme écrit
Desaix), ou Coussaud-Duillé, né à Agen le 16 septembre 1773,
volontaire au 4« bataillon du Jura, sous-lieutenant au 10» clias-
seurs à cheval en 1793 et adjoint à l'adjudant-général Valentin
en janvier 1796, lieutenant en janvier 1798 et aide de camp du
général Baraguey-d'Hilliers, puis capitaine, puis chef de batail-
lon au 62» régiment en 1808, et de nouveau aide de camp de
Baraguey-d'Hilliers en 1810, retraité en mars 1813.
(2) Gaspard-Amédée Gardanne, le beau Gardanne ou Gardanne
la Moustache, né à Solliès en 1758, lieutenant dans les canon-
niers gardes-côtes en 1779, chef du l"' bataillon des volontaires
du "Var en 1791, adjudant-général chef de brigade en 1794, géné-
ral de brigade en 1797 et de division en 1800, employé en Nor-
mandie contre les chouans, puis à Gênes et en Italie, puis à la
Grande Armée en 1806, mort à Breslau en 1807. Il avait été blessé
à Arcole où il menait la 32% et il avait, en mars 1797, reçu une
gratification de 10,000 livres. Lorsque Desaix arriva à Venise, il
venait d'être mis à la tête de la 13» demi-brigade qui se trouvait
à Crémone et qui se rendit à Venise pour y former brigade avec
la 63*. « Il est, disait Glarke, brave et assez bon général de
brigade. »
(3) Dufresse avait, en effet, une belle tête; il était comédien
avant d'entrer dans l'armée, et un agent jacobin juge en 1792
qu'il « porte une tête guerrière et révolutionnaire » , qu'il a « une
haute et belle stature ». Desaix ignorait sans doute les antécé-
dents de Dufresse et la conduite de sa femme à qui Bonaparte
dut ordonner, le 6 juillet 1797, de restituer sur-le-champ ce
qu'elle avait pris à différents propriétaires de Mestre et, entre
autres choses, les voitures de la maison où elle avait logé.
Voir sur ce général les Mémoires de Thiébault, II, patsim, et la
notice que lui consacre A. Chuquet dans Valenciennes, 213-215.
VENISE 169
Dessolle, adjudant- général, fait général; petit,
bien fait, pâle un peu ; toujours avec le général en
ehef; physionomie; yeux petits, noirs (1).
Monge, gros sourcils; de la Côte-d'Or. Excel-
lentes qualités. Détails. Bibliographie.
Berthollet, des bords de la Durance, chimiste,
brave et honnête homme, doux, figure longue,
physionomie douce, ridée, un long gros nez (2),
(1) Dessolle (1767-1828), était attaché à la 4« division de l'armée
et commandait la 1" brigade d'infanterie légère, composée de la
21» et de la 29* demi-brigades. Il venait d'être nommé, par un
ordre du 9 août, inspecteur des hôpitaux entre l'Isonzo et la
Brenta, et il avait porté au Directoire la copie des préliminaires
de la paix de Léoben. Plus tard, chef d'état-major de Moreau,
commandant de l'armée de Hanovre, et, après une longue éclipse,
d'une division de l'armée du centre en Espagne, gouverneur de
Cordoue et de Séville, chef d'état-major du prince Eugène en
Russie, Dessolle devait siéger à la Chambre des pairs et prési-
der un instant le conseil des ministres. C'est, disait un agent de
Louis XVIII en 1803, le plus honnête de tous les généraux de la
Révolution.
(2) Monge et Berthollet sont asFcz connus; le premier était né
à Beaune; le second, à. Talloire, près d'Annecy, en Savoie. Il y
avait sept commissaires du gouvernement pour la recherche des
sciences et des arts en Italie : Monge et Berthollet, Berthelemy et
Tinet, Moitte (qui devait faire le tombeau de Desaix au Saint-
Bernard), Thouin, La Billardière; et Bonaparte jugeait que ces
« commissaires artistes » s'étaient très bien conduits, qu'ils
avaient été assidus à leur besogne. Moitte et Thouin partirent
avec les envois de Rome. Tinet et Berthelemy prirent le 13 sep-
tembre le chemin de Paris. Bonaparte retint auprès de lui Ber
thollet et Monge; le 16 août, il ordonnait de les adjoindre à la
conunission qui faisait le relevé de tous les papiers de l'ancien
gouvernement de Venise.
170 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
Berthelemy, peintre, grand, vieille physionomie
rude, très honnête, excellent ton, connaissant bien
son art (1).
Tinet, peintre, belle figure, gros, beau teint;
tous quatre chargés de recueillir ce qu'il y a de
bien. Gens estimables, honnêtes, vertueux (2).
Le citoyen Perrée, chef de division de la ma-
rine; de Picardie; longtemps à Boulogne; jeune,
trente ans; a commande avec distinction; cent
vingt prises. A conduit à Constantinople la suite
de Dubayet; commande la marine à Venise (3).
D'Alincourt, son aide de camp. Capitaine de fré-
gate, jeune, agréable, bon ton (4).
(1) Ce fut Berthelemy (Desaix écrit Barthelemi) qui choisit les
tableaux de Bologne, parmi lesquels la Sainte Cécile, et Bona-
parte le nommait un artiste très distingué. Il était né à Laon en
1743 et mourut à Paris en 1811.
(2) Tinet (Jacques-Pierre), artiste attaché à la légation de Tos-
cane, nommé par Bonaparte et Saliceti, le 19 mai 1796, agent près
l'armée d'Italie pour ramasser dans les pays conquis les tableaux,
chefs-d'œuvre et autres monuments antiques qu'il jugerait dignes
d'être envoyés à Paris. Il avait, en cette qualité, suivi le quartier
général et concerté ses opérations avec le chef de l'état-major.
(3) Jean-Baptiste Perrée, né à Saint-Valery-sur-Somme en
1761, lieutenant de vaisseau en 1793, avait, durant une croisière
dans la Méditerranée en 1794, enlevé une frégate et deux cor-
vettes anglaises, ainsi que vingt-cinq navires marchands. Il avait
été nommé chef de division en 1796, et il devait, en Egypte,
obtenir le grade de contre-amiral. Le 18 février 1800, il périt
dans un combat livré à Nelson en essayant de ravitailler la gar-
nison de Malte.
(4) Od n'a pu trouver aucun renseignement sur cet officier.
VENISE 171
Sibille, Provençal, capitaine de frégate; brave,
commandant la flottille sur les lacs de Garde et de
Mantoue, les bâtiments le long des côtes de Gènes;
grosse tête carrée, grands yeux noirs expressifs (1).
So?igis, général de brigade d'artillerie; petit,
grand nez, jeune, figure oblongue, étroite par le
bas (2).
Binon que, le 19 avril 1816, il demande une audience au ministre
de la marine.
(1) Le capitaine Jean-Baptiste-Herménégilde Sibille (et non La
Sybille, comme le nomme Desaix) commandait la flottille eu
station à Trieste, et il était venu à Venise pour y prendre le
commandement du port. 11 avait rendu de grands services à la
tête de cette flottille qu'on appelait la division navale de l'armée
d'Italie; il avait secondé les opérations militaires sur les côtes,
et, disait plus tard le ministre Forfait, c'est grâce à lui que
l'armée avait reçu les convois dont la perte l'aurait réduite à la
disette; grâce à lui que le grand convoi d'artillerie, sorti des ports
de la Ligurie, et « seule ressource de larmée pour reprendre
l'olFensive », était, en présence d'une escadre anglaise, entré
sain et sauf à Antibes. Aussi, le 28 novembre 1799, le I)irectoire
accordait-il à Sibille une paire de pistolets de la manufacture de
Versailles. Le 8 septembre 1800, Sibille, en inactivité depuis
trois ans, était porté au nombre des ofliciers qui devaient jouir
du traitement de réforme. C'est lui qui voulait faire de Marbot
un marin. (Marbot, Mém. l, 40.)
(2) C'est le cadet des Songis; mais il n'était encore que ciief,
et non général de brigade. Né à Troyes en 1761, attacbé au
4<> régiment d'artillerie où il était devenu en 1793 chef de batail-
lon, passé ensuite au 8°, il avait fixé sur lui l'attention de Bona-
parte, son ancien camarade. Celait lui qui commandait l'artille-
rie de l'expédition de Toscane, et, après Castiglione, Bonaparte
demandait pour lui le grade de chef de brigade. Songis obtint
ce grade le 19 novembre 1797. Un peu auparavant, en mars, il
avait eu, comme quelques autres, une gratification de 10,000 fr.
172 JOURNAL DE VOYAGE DU GENERAL DESAIX
Maubert, provenant du génie, lieutenant-colonel,
gros homme, assez bon enfant, un peu original (1).
Forfait, ingénieur de la marine; grand, bien
fait, agréable tournure, parlant bien, avec facilité,
figure assez passable, pâle, longue. Habit bleu,
parements, collet noir avec broderies. A été de
l'Assemblée législative et fait quelques rapports (2).
Général de brigade en 1799 et de division en 1809, commandant
de l'artillerie de la garde des consuls en 1801, premier inspecteur
général de l'artillerie en 1804, commandant en chef l'artillerie de
la Grande Armée en 1806, en 1807 et en 1809, comte de l'Em-
pire en 1808, Songis mourut de fatigue à Paris le 27 décembre
1810.
(1) Voir sur ce Maubert les Mémoires de Roguet, I, 183-184, et
une lettre de Bonaparte du 10 février 1797. « Il conçut, dit
Roguet, et dirigea les travaux, depuis le col do Tende jusqu'à
Vado d'abord, et ensuite, depuis le col de Tende jusqu'à Bor-
ghetto; doué de beaucoup de connaissances, d'un grand zèle»
d'une bravoure et d'une activité rares, il rendit, pendant les
campagnes de 1793, 1794 et 1795, des services de la plus grande
importance. » 11 a, écrivait Bonaparte, « rendu des services
dans plus de quarante combats et fait des reconnaissances dan-
gereuses et utiles » Etienne-Constantin Maubert était né à
Cabasse, dans le Var, en 1759; élève ingénieur des bâtiments
civils de la marine en 1779, sous-ingénieur en 1786, breveté aide
des travaux en 1792, adjoint aux officiers du génie en qualité de
capitaine au mois de juin 1794, promu extraordinairement au
grade de chef de bataillon par le Directoire en février 1797, il
fut nommé chef de brigade au mois d'avril 1799 et mourut
directeur des fortifications, à Saint-Domingue, le 12 juillet
1802.
(2) Forfait, né et mort à Rouen (1752-1807), était venu à Venise
avant la Révolution pour étudier son arsenal. Élu député à la
Législative par le département de la Seine-Inférieure, il accusa
les clubs des désordres de Brest et obtint, lorsque la guerre fut
VENISE 173
Lallement, ministre de France à Venise; vieillard
respectable, gros, grand, œil de travers; bon et
brave homme; est depuis quarante ans employé en
Italie, à Raguse, Sicile, Naples; à Venise depuis
deux ans; marié à Naples; quatre enfants, un fils
grand, marqué de petite vérole; trois demoiselles;
la plus jeune jolie, beau teint, peau magnifique;
les autres passables, marquées de petite vérole (1).
Lallement, son voyage, son arrivée à Bres-
cia, etc.
Villetard, secrétaire, s'occupe de plaisirs, d'agré-
déclarée à l'Autriche, que les armées seraient payées en argent.
Il avait, après la session, repris ses fonctions d'ingénieur au
Havre. Appelé en Italie, il était, à l'époque où Desaix vint à
Venise, directeur des constructions, et il avait fait marquer dans
les forêts vénitiennes cinq cents beaux mâts qui devaient être
envoyés à Toulon. Bonaparte le proclamait un officier du plus
grand mérite qui possédait toute sa confiance; aussi, il le
nomma ordonnateur de la marine depuis Anvers jusqu'à Cher-
bourg, lui donna le ministère de la marine et le fit conseiller
d'État, préfet maritime du Havre, puis de Gêne»,
(1) Lallement, ancien consul à Naples et successeur de Noèl à
Venise, qui reçut en floréal an VIII un brevet du grade de
ministre plénipotentiaire, avait transmis au Sénat de Venise les
injonctions menaçantes du Directoire, obtenu que Louis XVIII
fût éloigné de Vérone, réclamé — vainement du reste — à trois
reprises l'expulsion de d'Antraigues, attaché à la légation russe.
Il envoyait à Bonaparte des renseignements sur la position des
ennemis et lui conseillait d'imposer le duc de Modène qui s'était
enfui à Venise avec ses trésors et qui « débourserait abondam-
ment » Ce fui lui qui, au nom du général, enjoignit au Sénat
de Venise de cesser ses armements et Jui demanda des vivres
pour l'armée.
174 JOURNAL DE VOYAGE DU GENERAL DESAIX
ments, de comédies, d'esprit (en a), peu de léga-
tion (1).
Italiens. — Mocenigo, figure pâle, ronde^ belle
peau; sa femme, grande, belle^ beaux yeux (2).
Minotto, marin distingué, élève d'Emo, contre-
amiral vénitien, voulant servir en France (3).
Soverani (4), sa femme, ses deux filles.
Querini. pâle, jeune, mince, honnête, bon ton,
ambassadeur (5).
Mme Marina Benzon, belle dame de trente ans,
(1) Quoi qu'en .dise Desaix, Villetard semble avoir eu beau-
coup d'initiative et d'activité, notamment dans l'affaire d'An-
traigues (Pingault, D'Antraigues, 143-144); il poussait le gouver-
nement vénitien à saisir les papiers de l'émigré, et, lorsqu'il
envoya les passeports de la légation russe, il spécifia qu'aucun
d'eux ne pourrait servir au nommé d'Antraigues, « agent d'un
émigré français, imaginaire héritier de la couronne de France. »
Cf. sa conduite à l'égard de Barzoni. (Trolard, De Rivoli à
Magenta, 202, et A. Ldmbroso, Atti'averso la Rivoluzione e il
Primo Impero, p. 144.)
(2) Louis Mocenigo avait été, avec Donato et Giustiniani, un
des trois députés chargés de conclure le 16 mai la paix entre
la France et Venise.
(3) Leonardo Minotto (Desaix écrit Mi^ioto), avait sous les ordres
de Tommaso Condulmer, escorté les quarante chaloupes qui
vinrent de Mestre débarquer sur la Piazzetta les troupes de
Baraguey.
(4) Ne serait-ce pas Salvani qui venait d'être nommé par Bo-
naparte sous-ingénieur de vaisseaux pour les services qu'il avait
rendus et pouvait rendre encore?
(o) Querini, né à. Venise en 1758, ministre de Venise à Paris sous
le Directoire, plus tard conseiller d'État (1807) et préfet du Reno
(1809).
VENISE 475
beaux bras, belles formes, beaux traits (1).
Le prince de Belgwjoso, grand, âgé, maigre,
figure longue; entretenant la signora Marianna
Gafforini, actrice de la Fenice, jolie femme; dans
César, elle jouait le rôle (2).
Signor Alcaini, père du général au service
d'Autriche (3), entretenant la sœur, Elisabeth
Gafforini, paraissant jolie et très jolie; gros
homme, larges épaules, se remuant à peine.
Palais Manini, sur le Grand Canal, très beau.
Deux rangs de colonnes ioniques et corinthiennes.
Beau portique.
Palais Mangilli, petit, mais très élégant; trois
appartements de front, élégants, bien meublés, en-
veloppant une petite cour; les bâtiments pas assez
élevés; sur la lagune sont des chambres à cou-
cher. Sur le derrière, jolie pièce de bain en marbre
blanc. Psyché, belle, corps nu, jouant avec un
(1) Marina Querini-Benzon (Desaix écrit Maria Penzone),
chantée par Lamberti et citée par Stendhal.
(2) Marianna Gafforini (et non Gauphorina, comme a écrit
Desaix) eut en ellet, dans l'été de 1797, un rôle dans la Mort de
César, le rôle de Porcia ; sa sœur, Élisabetta, jouait le rôle de César.
(3) On avait lu avant nous Alvinzy; mais Alvinzy — celui que
Napoléon regardait comme son meilleur adversaire en Italie —
est né en 1735, et quel âge aurait eu alors son père! Le nom est
évidemment Alcaini (Desaix a écrit Alcainy, et il y avait, en
effet, à cette époque, un comte Alcaini général-major dans l'armée
autrichienne.
176 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
papillon ; tête à cheveux relevés , enveloppée
dans le bas du corps d'ajustements. Observations.
Église de Saints-Jean-et-Paul. Place. Portail.
Muraille simple, toute de briques, fort élevée; les
croix aussi; le milieu surmonté d'un dôme couvert
en plomb. Beau tableau de Paul Véronèse, repré-
sentant un homme furieux qui en tue un autre; un
troisième, effrayé, s'enfuit. Couvert d'un rideau,
prêt à être démonté (1).
Au centre de la place^ un piédestal carré long,
quatre colonnes de marbre blanc. Sur le petit côté,
six colonnes supportent un cheval de bronze avec
un cavalier ayant l'air du commandement et de la
volonté; le cheval un peu trop long, tète grosse.
Détails (2).
(1) Ne serait-ce pas plutôt le Martyre de saint Pierre, béné-
dictin, par le Titien, que La Lande décrit ainsi (VI, 443) : « La
scène est dans une forêt; saint Pierre est renversé ; son compa-
gnon s'enfuit et témoigne une vive douleur »? Cf. Cochin,
Voyage d'Italie, III, 54 : « Ce tableau est admirablement bien
composé, de peu de figures, pleines d'action, dessinées de grand
caractère et avec une belle finesse de contour et de détail... Le
peintre a voulu exprimer la colère dans celui qui frappe le saint,
et la frayeur dans les autres. »
(2) C'est, comme on voit dans La Lande (VI, 442), la statue de
Barthélémy CoUeoni (1400-1475), général des troupes de la
République, par le Florentin André Verrocchio ; « Portrait réel
d'un condottiere assis sur son solide cheval de bataille, en cui-
rasse, avec les jambes écartées, le buste trop court, la physiono-
mie rude d'un soudard qui commande et qui crie, point embelli,
mais pris sur le vif et énergique »(Taine, Voyage en Italie, II, 356.)
VENISE 177
Dans l'église : deux hommes à cheval; le che-
val doré^ les hommes aussi. Ce sont des géné-
raux qui ont bien servi leur pays de toutes les
manières à la guerre, l'an 1650. Vis-à-vis, un
grand monument, où se trouvent les statues
d'une famille qui a bien servi (1); auprès, une
chapelle a une Madone en grande vénération, où
j'ai vu grande et fervente dévotion des malheu-
reux (2).
Au fond de l'église, un chœur habité par huit
ou dix moines qui gagnent beaucoup de revenus
à peu chanter.
A côté de cette église, à droite, en sortant, est
l'entrée du couvent devenu un hôpital, quoique
les moines s'y trouvent encore. Cette partie est
assez bien sculptée (3).
A l'extrémité, est une autre église qui était plus
élégante; elle est remplie de malades (4).
(1) Desaix veut évidemment parler du mausolée du doge Ber-
tucci Valieri (élu en 1636 et sous qui, onze jours après son élec-
tion, le 26 juin 1656, la flotte vénitienne vainquit les Turcs à
l'entrée des Dardanelles), ainsi que des statues de Nicolas Orsino
qui défendit Padoiic contre Maximilion, et autres personnages
distingués. (Cf. Li Lande, VI, 445-448.)
(2) La chapelle du Rosaire. (Cf. La Lande, VI, 443 )
(3) La conirérie dite Scuola di San Marco, « enrichie de
marbres fins avec des statues. » (La Landk, VI, 446.)
(4) San Fraucesco délia Vigna, église des Récollets. (La Lande,
VI, 447.)
12
178 JOURNAL DE VOYAGE DU GENERAL DESAIX
Murano. — De là, j'ai été à Murano. J'en ai tra-
versé le canalj laissant à gauche les deux îles Saint-
Christophe, voyant le fond de la lagune couvert
d'oiseaux de mer blancs, faisant un bon effet. Dans
le lointain est Saint-Secondo, petite île fortifiée par
les Français. Ils occupent les quatre îles qui voient
les quatre points de la ville; elle ne peut pas
remuer sans la crainte d'être brûlée.
On a une belle vue en allant à Murano. On
s'éloigne de Venise, laissant à droite la Madonna
deir Orto, devant soi, Saints-Jean-et-Paul; à
gauche, l'immense arsenal; dans le lointain
Burano, très grand village, divisé en deux; le joli
îlot de la Madonna. On voit à travers les toits l'im-
mensité des mâts qui dominent la ville et de l'autre
côté du Lido des bâtiments à la [voile qui vont ou
viennent de Murano.
J'ai vu couler le verre pour en faire de la verro-
terie et fondre des glaces. A Murano, quatorze
mille âmes sont employées à ce travail et à faire
tous les ouvrages de menuiserie nécessaires pour
contenir les objets ouvrés. Les glaces se polissent
à Venise et s'y achèvent; elles sont belles, mais
pas aussi magnifiques que les nôtres. On en
emploie beaucoup à Venise. J'ai vu des séparations
d'appartements, c'est-à-dire des antichambres,
VENISE 179
en places; mais on ne s'y sert pas de beaux verres
qu'on pourrait y avoir facilement pour avoir des
fenêtres agréables à grands carreaux : ceux qu'on
a sont, comme nos anciens, en petits morceaux
ronds, ovales et de différentes espèces (1).
...Un des grands objets de commerce, à Venise,
est une imprimerie grecque où s'impriment tous
les ouvrages qui se trouvèrent en Grèce ; de Venise,
ils étaient vendus chez tous les Grecs, et fort
cher.
...Tout est doré dans le Bucentaure (2). Il a la
forme à peu près d'une galère. Il était conduit
par des rames; il servait à la cérémonie du
mariage du doge. En effet, il avait une place dis-
tinguée sur un fauteuil à la proue du vaisseau; à
côté de lui, plus bas, les Dix, et, plus loin, les Con-
seils occupant le reste du pont.
Nous y avons mangé des huîtres et des moules
qui y sont très estimées; celles de l'arsenal de
(1) On lit dans la Topograpkische Vebersichl de l'année 1799
que Murano est le plus important des faubourgs de Venise et
forme une ville particulière qui compte près de 7,000 habitants
(le chiffre donné par Dcsaix est donc exagéré) : « C»; qu'il y a de
plus remarquable, c'est la célèbre fabrique de glaces qui livre
les plus beaux miroirs, candélabres, etc »
(2) Voir, sur le Bucentaure, l'ar.senal où « on a coutume de
manger des huîtres qui sont très larges et très bonnes », la fon-
derie, la corderie ou la Tana qui est « ce qu'on peut voir do
plus magnifique en ce genre », La Lande, VI, 449-454.
180 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
Venise ont de la réputation, y étant engraissées
exprès; elles étaient accompagnées de vins exquis.
M. Mocenigo, famille illustre qui a donné beau-
coup de doges, entre autres celui qui a renouvelé
le Bucentaure, nous a fait cette galanterie. Il parais-
sait sensible à la destruction de l'arsenal de Venise
et aux plaisanteries maladroites du général Mas-
séna, qui disait qu'on devait tout prendre (1).
Nous avions vu auparavant les salles de l'ar-
senal; elles ne sont pas très grandes, mais,
pareilles les unes aux autres et nombreuses, elles
faisaient encore quelque étendue, mais pas prodi-
gieuse. Il ne doit pas contenir 10,000 fusils.
Propre, bien arrangé avec soin, agréable à voir :
armes antiques, armes nouvelles, fusils vénitiens
d'une livre plus lourds que les nôtres, plus longs ;
baïonnettes plus courtes ; assez beaux pistolets
longs; sabres esclavons pouvant être propres à
notre cavalerie : lame droite, un peu courte, poi-
gnée couverte par des recouvrements en fer en
losange, plats, gênant la main (2).
(1) Masséna était arrivé le 14 août à Venise et descendu au
palais Gradenigo aujourd'hui disparu ; il faisait uiie excursion
d'agrément, et c'était Brune qui commandait par intérim sa divi-
sion, la 1" division, composée des brigades Ménard, Rampon,
Motte et Mignotte.
(2) Comparez cette description de l'arsenal de Venise avec
celle que trace Romain en 1788 (Souvenirs d'un officier royaliste.
VENISE 181
Nous avons vu la fonderie de canons avec la
manière de les forer — pas trouvée extraordi-
naire : la grande roue va par des hommes.
La corderie est prodigieusement grande, à perte
de vue, pas très large, soutenue par deux rangs
de piliers au milieu.
Nous avons quitté alors l'arsenal. Nous étions
bien du monde ensemble, de la marine française,
vénitienne, grand nombre d'étrangers. Français et
des Vénitiens en quantité. J'ai dîné à l'arsenal
avec M. Mocenigo, membre du gouvernement pro-
visoire, et le général d'Hilliers, sa femme, etc.
Embarcation pour aller en mer. — Beau temps.
— Description du bâtiment; rameurs; mouvement
cadencé, fatigant. Pilote vieux; costume plaisant,
coiffure originale. Passage à travers tous les vais-
seaux. Arrivée à l'entrée du port. Sortie; tangage;
roulis; fatigue; maux de tête. — Vu arrivée et
sortie de vaisseaux ayant fait route pour ou de
Trieste. Arrivée au quai esclavon; fatigue exces-
sive.
Place Saint-Marc. Première place en débarquant
I, 384-386); Romain passe une journée entière dans l'arsenal :
« Quelle manulentiou, dit-il, quel détail, quelle population! Il n'y
a rien de semblable dans l'univers. » Mais Romain ne con-
naissait pas les abus infinis dont était plein ce célèbre arsenal.
(Cl'. TivARONi, l'italia prima délia Rivoluzione francese, 62-63.)
182 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
de la Giudecca : de grandes colonnes de marbre,
rien dessus le chapiteau.
De ce côté, la prison d'État; distingué les Plombs ;
l'un, élevé; l'autre, cachot abominable sous la
mer; on n^y pouvait pas tenir debout.
Façade du palais du doge. Architecture mau-
resque plus simple que la gothique, moins d'orne-
ments, mais pas élégante, sans colonnade et sans
fenêtres.
Église Saint-Marc, façon de Sainte-Sophie. —
Quatre chevaux de bronze.
Place Saint-Marc; ressemble au Palais-Royal
pour la forme, les arcades; pleine que de cafés
petits, mal servis; on a l'usage de s'asseoir en
avant sous des toits en plein air. Architecture
de deux façons. A gauche, belle : trois ordres
différents — dorique aux arcades fait bel effet
— ionique ensuite et corinthien après. L'autre
partie est plus vieille, point d'observance dans
les ordres.
A l'extrémité de la place sont quatre pièces de
canon qui sont gardées par des Français; de ce
côté est une petite rue qui va aboutir au canal;
c'est là qu'est le fameux café de Paris, le plus fré-
quenté de Venise
Sur cette place est un clocher élevé, isolé, carré.
VENISE 183
qui donne une vue mag-nifique de tous les environs
de Venise.
Les environs de la place Saint-Marc sont remplis
de superbes boutiques très riches. Les rues sont
nombreuses, mais très étroites, bien pavées en
pierres de taille. Jamais chevaux ni voitures n'y
passent, ni dans tout Venise; aussi on n'entend
jamais ce bruit désagréable, seulement les cris des
g'ondoliers. Tout ce quartier jusqu'au pont Rialto
est très intéressant et vivant. A ce pont se trouvent
les boutiques d'orfèvreries, bijouteries, très riches
et belles. C'est aussi le lieu du change. Le soir,
rien n'est joli comme toutes ces boutiques bien
éclairées, comme aussi toutes les gondoles navi-
guant parées d'une lumière. C'est très plaisant à
voir la nuit.
Emo. — J'avais oublié de parler à l'arsenal de la
salle d'armes, de parler du chevalier Emo, relief
admirable de Canova, Vénitien, présentement à
Rome. La statue de ce marin ou plutôt son buste
est couronné de lauriers par une Gloire qui est
prête à mettre la couronne sur sa tète; un Génie
écrit dessous : Angelo Emo i... et en reste là; c'est
la première lettre d'immortale; il mourut après son
expédition de Tunis à la fleur de l'âge, n'ayant
184 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
pas encore pu assez faire pour être immortalisé
et avoir la couronne de lauriers. Détails de la
sculpture, etc. (1).
Palais du doge. — Le palais du doge est très beau
à voir pour les peintures. Dans ce palais, il y a de
Paul Véronèse plusieurs morceaux très magni-
fiques. Le premier que j'ai vu est une conquête
de Vérone par Contarini; ce général est monté sur
un cheval blanc et donne ses ordres ; son armée
victorieuse poursuit l'ennemi qui écrase un pont
dans sa fuite. Rien n'est beau comme ce moment,
il est bien saisi. Un homme est représenté dans la
position horrible de se trouver poussé sur la partie
penchée du pont; il veut se retenir pour ne pas
tomber dans la rivière; ce morceau est beau (2).
J'ai vu la salle des Dix où il y a de belles pein-
tures. Dans le Grand Conseil, Venise, sous la forme
(1) Angelo Emo avait en 1764 chassé les pirates de la Médi-
terranée, forcé le bey d'Alger à la paix et bombardé Tunis; mais
l'expédition flt peu d'effet. (Cf. Tivaroni, Vllalia prima délia
Rivoluzione francese, 63.)
(2) C'est le tableau que La Lande (VI, 423) a vu dans la salle
du Grand Conseil, entre les deux fenêtres de la façade opposée
au tribunal, et qu'il appelle brièvement « la victoire du doge
André Contarini contre les Génois »; Cochin, qui l'a vu aussi
(Voyage en Italie, III, 18), dit qu' « il est bien composé et bien
groupé «, qu' « il y a de très belles choses dans le groupe qui
est à droite », que « le reste est plus faible » .
VENISE 185
d'une femme couronnée, est très belle. Le Paradis
du Tintoret est immense, prodigieux, mais ne me
plaît pas. Toute cette salle est pleine de tableaux
représentant des batailles des Vénitiens, leurs dif-
férentes prises de Constantinople as^ec les croisés.
Il y en a beaucoup de Bassan qui travaillait avec
une facilité prodigieuse et faisait un tableau dans
un jour; c'est dommage, car ses compositions sont
bonnes, ses dessins aussi, mais on voit que tout
est négligé. 11 y a aussi beaucoup d'actions contre
les Turcs en Dalmatie. Tout autour se trouvent les
portraits des doges; quelques places sont en noir;
ce sont ceux qui ont été déposés ou décapités pour
mauvaise gestion. Ce palais est immense sans le
paraître (Ij.
(1) Cf., dans La Lande (VI, 4-20-428), la description dela« Sala
del Gran Consiglio », où l'on voit « les plus beaux traits de l'his-
toire de Venise ». La Venise couronnée est le célèbre ovale de
Véronèse : « Venise est élevée sur les nuages dans la posture
la plus majestueuse, couronnée par la Gloire, accompagnée de
la Renommée, ayant autour d'elle l'Honneur, la Paix, l'Abon-
dance et les Grâces; des peuples de tous pays la contemplent
avec admiration; des guerriers lui amènent de toutes parts des
dépouilles et des trophées; l'idée générale de ce tableau est aussi
belle que l'exécution est admirable. » Le Paradis du Tintoret
n'est pas, remarque également La Lande, des plus estimés. Les
portraits des doges sont la plupart de la main du Tintoret; « on
a laissé vide la place de Marino Faliero qui fut décaiiité eu 135o,
pour montrer aux ambitieux qu'une conspiration contre l'État
peut conduire le prince même entre les colonnes de Saint-Marc;
au lieu du portrait on y a écrit son histoire. » Cf. Cochin,
186 JOURNAL DE VOYAGE DU GENERAL DESAIX
Spectacles — commerce — usages — coutumes,
maisons, etc. — jeu — dépravation des mœurs —
casins — cafés — jeux d'échecs — tombola dans
toutes les rues.
Le commerce des Vénitiens est encore considé-
rable; il paraît qu'il était à leur avantage ou qu'au
moins ils pouvaient presque se passer de leurs
voisins et n'en recevaient que peu de chose. Beau-
coup de nations les payaient en argent, pas en
marchandises.
Ils ont 600 à 700 bâtiments d'une jolie, élégante
construction, de deux ou trois cents tonneaux, qui
portent toutes leurs productions au Levant, dans
toute la Méditerranée et hors de cette mer en An-
gleterre. Ils font aussi le cabotage sur les diffé-
rentes mers : une grande quantité de grains, dont
ils avaient toujours double récolte, c'est-à-dire
froment, orge, blé de Turquie, etc. Ils en fournis-
saient beaucoup à Marseille et à tout le Midi. Une
énorme quantité de soie de Bergame et du Bres-
cian pour la France. Ils exportaient leurs glaces,
leurs verroteries et des brocarts d'or et d'argent
en Turquie et dans tout le Levant. Ils tiraient le
in, 18 : « Le Paradis du Tinlorel n'est pas une belle chose; mau-
vais dessin, mauvaise couleur et point d'effet », et 20-21 : « Venise
couronnée est une des plus belles machines de composition
qu'ait imaginées Véronèse. »
VENISE 187
fil d'argent de France et nous en fournissaient
d'or qu'ils travaillent bien. Ils font les plus belles
chaînes d'or, inimitables ailleurs. Ils tirent peu de
parti de leur vin, que dans le Tyrol, la Suisse où il
passait. Les manufactures du pays fournissaient
ce qu'il fallait.
Il faut remarquer à Venise le clocher de Saint-
Marc; il n'y a point d'escalier pour y monter; c'est
une rampe assez douce; on pourrait, pour ainsi
dire, y aller à cheval. On y a une vue magnifique
et étendue.
Le port est fermé par le Lido, longue langue de
terre, étroite de deux ou trois cents toises, très
bien cultivée. Il faut voir la digue de pierre de taille,
faite de la Chioza à Malamocco. Elle a coûté plu-
sieurs millions; elle a deux ou trois lieues de long,
toute en pierres de taille, taillées dans l'Istrie et
portées par mer sur la place. Les autres parties du
Lido sont défendues par des dunes, chaque entrée
par des forts peu conséquents.
Église Saint-Marc magnifique, toute en mo-
saïque.
Palais Grimani, antiques, vase étrusque, modèle
de beaux morceaux de Rome.
Il y a deux beaux théâtres à Venise; le pre-
mier est la Fenice ou le Phénix, comme s'il
188 JOURNAL DE VOYAGE DU GENERAL DESAIX
était aussi inimitable et rare que cet oiseau.
J'y étais avec Leclerc au parterre. J'y ai vu
jouer la Mort de César, opéra superbe et magni-
fique pour les décorations peintes en perfection :
costumes, temple romain imité à merveille. Mais
le jeu des machines bien lent et bien fatigant.
Les toiles ne montent et descendent que très len-
tement; cela fait souffrir.
J'y ai vu représenter le ballet de Britannicus . Il
est très beau et des plus agréables que j'ai vus.
Néron est amoureux de la femme destinée à Bri-
tannicus; il veut la séduire. Elle se défend coura-
geusement et n'y consent jamais. Le chagrin de
Britannicus et d'elle sont des scènes touchantes
ainsi que leur inquiétude. Cependant Néron, après
plusieurs tentatives, feint de consentir à leur
union. La cérémonie de l'hy menée se fait. Néron
y préside et donne à boire de la liqueur empoi-
sonnée à Britannicus qui périt au moment des
réjouissances de la fête. Alors son épouse est
désespérée et s'aperçoit bien que le coup vient de
Néron. Tout le peuple est indigné contre lui; il ne
s'en étonne pas, il veut s'emparer de celle qu'il
aime. Mais le peuple la défend; elle se met sous
la protection d'un grand prêtre et se fait vestale
pour échapper à Néron.
VENISE 189
2" Saint-Benedetto, très beau théâtre dans le
genre de Phenice, presque aussi grand et aussi
beau. J'y ai vu jouer un opéra assez joli parce qu'il
est entremêlé de scènes bouffonnes. J'ignore le
nonn, mais je m'en rappelle assez bien Pour souve-
nir. Un hussard assez plaisant tourmente fort un
pauvre paysan qui a très grand'peur de son épée et
qui fait toutes les singeries d'un homme effrayé et
bien soumis. Le hussard l'empêche d'approcher
de sa belle dont il est jaloux. On lui joue plus d'un
tour assez drôle, et lui aussi, à son tour, pour la
joindre et la conquérir, lui donne plusieurs leçons;
mais il est toujours dupé.
J'y ai vu un beau ballet pour les décorations
Une jolie femme appartient à un seigneur qui
l'épouse; ce qui occasionne des fêtes et des
réjouissances. Mais, à la suite de cela, elle est
enlevée par des grotesques, en costume turc,
larges culottes, qui la conduisent sur une mon-
tagne. Alors le mari de la dame attaque les gro-
tesques pour la ravoir. Rien n'est plus beau que
cette décoration. Elle présente parfaitement une
montagne, ses couleurs, son caractère. Le com-
bat s'engage; beaucoup de coups de pistolet se
tirent. Je n'ai jnmais rien vu de plus beau. Les
grotesques sont vaincus et se jettent aux genoux
190 JOURNAL DE VOYAGE DU GENERAL DESAIX
du vainqueur qui leur pardonne, et tout se fini
par des danses entremêlées de grotesques (1).
A Venise, on ne voit jamais les demoiselles.
Elles sont toujours privées des bals, comédies,
fêtes publiques, et même n'assistent pas aux dîners
un peu considérables qui ont lieu. Elles vont long-
temps au couvent, et, en rentrant chez elles, c'est
comme auparavant. Leur éducation est absolu-
ment négligée, d'une manière honteuse et cruelle.
Les dames y sont très libres, font tout ce qu'elles
veulent et prolongent les repas très tard. Mais, à
cinquante ans, alors fardées et parées, elles agacent
publiquement les hommes pour en tirer parti. Il y
en a qui vont jusqu'à en procurer aux jeunes gens
pour de très petites récompenses pour elles; quel-
quefois de ce qu'elles font donner aux autres (sic).
Départ de Venise. — Arrivée à Mestre. —
Canal horrible par sa puanteur et la couleur de
ses eaux sales et vaseuses. — Fin du canal. —
Voitures dont les garnitures sont volées — chagrin
— dispute — payement pour avoir remisé la voi-
ture — 15 livres. — Impatience pour des chevaux
(1) La Lande (VII, 56) remarque que les Vénitiens « sont
encore plus pour les farces » que les autres Italiens, et qu'ils
entremêlent leurs pièces, tragédies, comédies et opéras bouffons
« de ballets-pantomimes où il y a beaucoup de sauteurs, suivant
l'image des Italiens qui connaissent très peu notre danse noble».
VENISE 191
de poste malgré les courses des importuns offi-
cieux — raisons. — Chef de brigade du 25' chas-
seurs (1). — Enfin, départ. — Belle route — gaieté,
conversation avec Doumerc, du 4" chasseurs (2).
— Jolie campagne. Le long du chemin, rien de
remarquable, autrement que la variété des belles
maisons, qui distraient et amusent. — Rencontre
du général Dugua, son fils et son aide de camp.
— Conversation — Départ. — Campagne de
Mme Albrizzi, femme aimable, Grecque; sa maison
jolie; description; petite ménagerie (3).
(1) C'était François Guérin d'Étoquigny. (Cf., dans les Rapports
historiques de Fabry, 575-578, l'historique de son régiment, daté
de Meslre.) Né à Dieppe en 17G2, sous-lieutenant au 8" dragons
en 1791, lieutenant en 1792, capitaine adjoint à l'état-major de
l'armée des Alpes, chef d'escadron de hussards en 1794, chef de
brigade en 1796, Guérin commandait provisoirement le 25« chas-
seurs depuis le 7 janvier 1797 et le commande effectivement à
la date du 6 avril 1799. Mais, le 19 octobre 1799, il est nommé
général de brigade. Il devint sous la Restauration (25 avril
1821) général de division.
(2) Jean-Pierre Doumerc, né en 1767 à Montauban, soldat au
7" dragons de 1783 à 1788, sous-lieutenant au 4* chasseurs à clie-
val en 1791, lieutenant en 1792, aide de camp de Pichegru en 1793,
était alors chef d'escadron (depuis novembre 1794 au 11° cavalerie
et depuis lo 4 mars 1797 au 4» chasseurs); on sait qu'il devint
colonel du 9» cuirassiers, général de brigade (1806) et de divi-
sion (1811), et qu'il fut baron de l'Empire (1808).
(3) Cette campagne de Mme Albrizzi (voir plus loin, p. 197,
note 1) est la belle villa de Gordigiano, sur le Terraglio, à
trois milles de Trévise; l'aimable Grecque y élevait un paon,
une autruche et quelques tourterelles. (Malauani, Isabella Teo-
tochi Albrizzi, p. 48-49.)
TRÉVISE
Trévise. — Chemin. — La Piave. — Conegliano. — Sacile.
— Pordenone. — Valvasone. — Tagliamento.
Trévise. — Arrivés presque à la nuit à Trévise,
vieille ville à peu près ronde, environnée d'un
vieux rempart, sans flancs, avec un ruisseau dans
le fossé. — Porte — rues étroites — maisons
anciennes, noires — rien d'intéressant — point de
promenades, point de places — quelques ruisseaux .
traversent la ville en faisant aller beaucoup de
moulins. Le commerce de Trévise était ses mou-
lins, employés à moudre pour Venise. — Gros
bateaux, pas longs, larges et lourds, y servaient.
— Canal bien fait communiquant jusqu'à la mer.
— Ruisseau venant de Castelfranco, sortant tout
d'un coup de la terre et faisant de suite une petite
rivière.
Arrivés presque à la nuit chez le général Leclerc,
absent; son fils malade.
A l'auberge de la Poste, remplie. Attendons à la
rue impatiemment. Logés à l'évêché; y courons,
TREVISE 193
fatigués, mourant de faim. Le logement pris par
un adjudant-général. Malentendu, querelle, viva-
cité de Doumerc; enfin nous nous en allons chez
Doumerc. Point de chambre; le domestique a
emporté la clef, il est à Venise. Cependant,
chambre de camarade : j'y repose; un souper se
prépare; il arrive; bon appétit I — Arrivée de
Leclerc (1). — Horizon meilleur. — Logement
chez Madame Paula (2) . — Description de la mai-
son : immense; deux étages, hauteur de cinq;
grande et immense salle servant de vestibule;
peintures; terrasses; belle vue; escalier en dehors
de la maison, construit après elle, oublié dans
l'édification; arceaux se soutenant. — Madame
Paula, quarante ans au moins, maigre, petits yeux
noirs, manières, sans être affectées, exagérées;
aimant, caressant des enfants grands au nombre
de onze, neuf filles, deux garçons. — Riche; voi-
ture. — Fatigue, sommeil excessif, repos.
(1) Desaix a simplement écrit L.
(2) On trouve encore dans les papiers do la famille Paula
(Trolaud, De Rivoli à Matjenla, 224) un certificat du général
Victor, daté du 23 avril 1797; Victor déclare que la famille
Paula a fait au.v Français qui se sont présentés chez elle toute
sorte d'honnêtetés, et leur a « témoigné la plus intime amitié »;
que d'ailleurs les Trévisois se sont parfaitement conduits
envers les soldats et se sont empressés de pourvoir à leurs
bcsoias.
13
194 JOURNAL DE VOYAGE DU GENERAL DESAIX
Au lever, visite de corps du 11' chasseurs (1),
ensuite du 4' chasseurs.
Scalfort (2), Doumerc, un gros vieux chef d'es-
cadron.
Marigny, placé au 4% joli garçon, jeune, brave
sortant des états-majors, a l'air riche. Beau cos-
tume, diamants. A fait bonnes affaires. Aimé d'une
jolie demoiselle. Vénitienne, fille d'un noble ruiné ;
la mène publiquement au café (3).
Le li° cavalerie. Desbordeliers, chef de brigade.
(1) Le 11« chasseurs avait comme colonel le futur général de
division Trelliard, que le général inspecteur Tilly nommait un
bel officier el un excellent chef, et comme chefs d'escadron
Jaimebon, Villantroys et Saintronne.
(2) Nicolas-Joseph Schelfaudt, dit Scalfort, né à Douai en
1752, mort en 1833, conquit tous ses grades, jusqu'à celui de
colonel, au i' chasseurs à cheval. Chef de brigade depuis- le
26 août 1794, général de brigade en 1803, baron de l'Empire en
1808, il commandait en Italie une division de dépôts de cavalerie
lorsqu'il demanda et obtint sa retraite en 1809. Il s'était distingué
à la bataille d'Austerlitz où il reçut un coup de feu au menton.
(3) Joseph-Bernard Marigny était né dans l'Isère, à Morestel, en
1768. Capitaine au 2° bataillon de l'Isère, adjoint à l'état-major
général, il se signala par sa bravoure dans toutes les affaires de
l'armée d'Italie, à Lodi, à Borghetto, à Saint-Georges, à Saint-
Michel, au Tagliamento, et, à la suite de ce dernier combat,
Bonaparte le nomma chef d'escadron au 4^ chasseurs (4 mars
1797). Promu plus tard chef de brigade au 20^ régiment de
chasseurs, il flt à l'armée du Rhin les campagnes de l'an Vlll et
de l'an IX. Il périt à lèna. Gonneville le juge « fort bien de sa
personne »{Souvenirs, S), mais lui reproche d'avoir « pressuré son
régiment de toutes les manières, comme si c'était une ferme ».
Cf. Thiébault, Mém., IV, 553, et I'arquik, Soiiv., 52 et 74.
TRÉVISE 193
malade (1). — N... (2), chef d'escadron, gros,
gras, figure longue. — N..., chef d'escadron,
petit, figure longue, mince, ridée, nez long.
Visite d'anciens officiers de 93. — Datons, tou-
jours le même (3).
La 9% Marpaiide, chef de brigade, âgé (4).
La 12% Girardon, âgé, ridé, instruit, bon ton (5).
(1) Desbordeliers (Anne-Marie-Louis Guinot), ne à Crépy-en-
Valoisen 1754, carabinier (1771-1 775), entré à Orléans-cavalerie en
1779, brigadier en 1781, fourrier en 1784, adjudant sous-lieute-
nant en 1786, lieutenant en 1792, capitaine en 1793, était clief de
brigade du H"" cavalerie, ci-devant Royal-Roussillon, depuis le
mois de septembre 1794. II devint chef de la 24" légion de gen-
darmerie à Avignon en novembre 1801, prit sa retraite en 1806
et mourut à Orléans en 1817.
(2) Les noms de ces chefs d'escadron manquent dans l'origi-
nal; il y avait alors quatre chefs d'escadron présents au corps,
L'Ëriveint, Tiphaine, Boiteux et Bernier.
(3) Jean Daions, né à Toulon en 1749, soldat au régiment de
Beauce ou 68* (1766-1786), lieutenant-colonel en second du
5« bataillon du Var en 1792, chef de bataillon dans la ligne en
1793, chef de brigade de la 69c depuis le 11 mars 1797. 11 com-
mandait la place d'Alba lorsqu'il fut, le 30 avril 1799, blessé
dans un village insurgé des environs par deux coups de feu à
la jambe gauche. Daions dut prendre sa retraite — qui fut de
2,400 francs — et le 13 septembre 1810, il mourut à Salernes,
dans le Var, privé de la vue et de l'usage de ses jambes.
(4) Le nom est en blanc dans l'original. François Marpaude,
né en 1755 à Pontarlicr, enrôlé au 1" régiment d'infanterie en
1773, et, de grade en grade, devenu en 1792 capitaine dans ce
régiment, puis chef de bataillon (28 février 1794), puis chef de
brigade (15 février 1795), fut blessé devant Saint-Jean-d'Acre.
(5) Le nom est en blanc dans l'original. Antoine Girardon, né
à Cliaumont on 1758, soldat à Brie-infanterie de 1776 à 1783,
capitaine au 1'' bataillon des volontaires de la Haute-Marne en
196 JOURNAL DE VOYAGE DU GENERAL DESAIX
Aussi, le lendemain, de la 69* (1), aussi de 93,
et de quelques bataillons du Rhin. — Visites flat-
teuses.
Dîné chez Leclerc; conversation; — soirée se
passe. — Sorti et passé revue d'artillerie : une
compagnie d'artillerie légère passe; tous des cha-
peaux de toile cirée; peu ont des bottes; chevaux
en état, chevaux de trait passables, neufs,
méchants et rétifs. — De là au café : société nom-
breuse; dames et cavaliers; le général Beau-
mont (2) avec Madame X..., née à Vienne en
1793, chef de bataillon dans la 70° demi-brigade en 1794, chef de
brigade de la 12* en 1796, général de brigade en 1799 et com-
mandant la subdivision de Maine-et-Loire, général de division
en 1805 et commandant les provinces vénitiennes, employé en
1806 à l'armée de Naples où il meurt des suites d'une maladie
contractée au siège de Gaëte.
(1) La 69» demi-brigade de bataille comptait à son entrée en
Piémont 3,400 hommes; elle n'en avait plus que 1,800. (Fabry,
Rapports historiques, 239-246.) Son chef de brigade était Pierre-
Henri Mésange, né à Mortain en 1730, enseigne au régiment de
Conti en 1757, capitaine commandant en 1779, lieutenant-colonel
en 1792, chef de brigade depuis le 30 janvier 1794. Ses chefs
de bataillon étaient : 1» George Duchayrou, né à Saint-Martin-
le- Vieux (Haute-Vienne) en 1747, sous-lieutenant au régiment de
Barrois en 1787, capitaine au 91« en 1792, chef de bataillon
depuis le 30 janvier 1794 ; 2° Jean Dalons (voir la note 3 de la
p. 195); 3" Jean-Joseph Gazagnaire, né à Gagnes en 1757, lieu-
tenant aux canonniers gardes-côtes de Provence en 1,779, lieute-
nant-colonel du 9° bataillon du Var en 1793.
(2) Marc-Antoine Bonnin de la Bonninière de Beaumont (1763-
1830), page du roi en la grande écurie et capitaine avant 1789,
colonel en 1792, général de brigade en 1795 et de division en
TRÉVISE 197
Autriche, pas jeune et jolie, gorge plate, beaucoup
de rouge ou de couleur, extrêmement polissonne,
aimable, parlant très bien français.
Il y a un théâtre petit, mais grand pour une
ville de 20,000 âmes. Dîné au 11' chasseurs. Jolie
campagne, agréable, bien située. Canal, gros
bateaux. — Retour à Trévise, voiture de Leclerc
— quelques tours — son aide de camp — son fils,
gros, graSj brun; — café. — Madame Albrizzi^
Grecque, très aimable, instruite, adroite, origi-
naire d'Athènes, née à Corfou, avait fait un
mariage médiocre pour la fortune, a divorcé pour
en faire un second très considérable (1). Près
1802, premier écuyer de Madame Mère, sénateur en 1807, comte
en 1808, pair en 1814. (Cf., sur lui, les Mémoires de Desver.nois,
publiés par A. Dufourcq, 43-52.) Beaumont était noble, et « se
sentait antipathique à cause de sa naissance »; aussi, après
Lodi, et à cause de la hkheté de ses hussards, — qu'il avouait
du reste, — fut-il remplacé à la tète de l'avant-garde. Clarke
disait qu'il avait de l'instruction, mais qu'il était « sans nerf »
et « froid en patriotisme ».
(1) Cf., sur Isabelle Teotochi-Albrizzi, le livre de Malamani
(1882). Isabelle Teotochi, de Corfou, avait épousé le 10 avril
1776 Carlo-Antonio Marin, commandant d'une galère vénitienne
et plus tard provéditeur de Céphalonie. Kn 1795, elle obtint le
divorce, et l'année suivante, le 28 mars, elle épousait Giuseppe
Albrizzi, inquisiteur d'État. Mme Vigée Le Brun avait fait son
portrait en 1791 et disait d'elle qu'elle était aimable, spirituelle,
et qu'elle avait infiniment de physionomie. Denon, son ami, la
nommait un « être délicieux », et trouvait sur son visage à la
fois la finesse grecque, la passion italienne et l'amabilité fran-
çaise.
198 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
d'elle, chanoine instruit. Général Fiorella lui fai-
sait la cour. Bains. Lit. Musique chez une jolie et
belle femme agréable, beaux yeux noirs, figure
un peu longue, d'une jolie physionomie, menton
long mais rond; poitrine sèche, taille mince, un
peu voûtée. La dame grande, d'une famille pas
riche, ayant le désir de se mieux marier, sage, dit-
on, pour cette raison, chantant à merveille, avec
un goût exquis et ravissant; très bonne musi-
cienne. Duo agréable. Rimes sur un air italien
exprimant à perfection la folie d'amour. Jolie
société s'y réunit.
De là, sorti pour aller voir émonder le riz et
l'orge. Grand moulin, où des fouloirs placés à la
suite les uns des autres, terminés à leur extrémité
par quatre dents de fer et levés alternativement,
enlèvent la pellicule du riz ou de l'orge. Puis,
autre machine, en fil d'archal, pour laisser tomber
les dépouilles et laisser le grain net.
Dîné chez Madame Paula. Le général Dugua de
retour. A 4 heures, départ.
Départ. — Route très agréable ; comme de
l'autre côté, très jolies campagnes; à tout instant
leur forme varie; elles sont remplies de volontaires
qui n'y paraissent pas à merveille.
TRÉVISE 199
J'ai remarqué une campagne dont l'entrée en
fer à cheval avait les murs surmontés de piques
de fer à extrémités dorées. L'habitation est un
carré perpendiculaire à la route ; elle est assez
belle, mais à côté s'élevaient perpendiculairement
deux bâtiments à grandes arcades qui étaient
beaux. Vis-à-vis l'habitation se trouvent une jolie
chapelle et un petit clocher carré quasi séparé,
d'une couleur rouge. — La vue n'est pas bien
étendue; cependant on voit les montagnes très
élevées, désertes, et qui contrastent avec le très
beau pays où l'on se trouve.
Chemin. — Au bout de deux beures de chemin,
le pays n'est plus tout à fait le même; il est plus
découvert, produit infiniment de millet. La terre
est plus sablonneuse et toute caillouteuse, coupée
de fossés. Plus d'arrosage. Les arbres, les vignes
pas plus petits qu'à l'ordinaire. Les maisons de
campagne, plus rares.
On découvre le pays un peu plus loin. Tout d'un
coup, une plaine immense se présente à la vue.
Elle est d'abord couverte de prairies pas très fer-
tiles. C'est dans cette plaine que coule la Piave. A
mesure qu'on en approche, le pays devient plus
aride : en effet, il ne produit plus rien; à travers
200 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
des cailloux et du sable, il sort encore quelques
buissons ou mauvaises herbes. On trouve un ter-
rain de quelques pas, tout de pierre calcaire. On
y a établi des fours à chaux près de la rivière. Elle
est contenue de ce côté -là par une digue très
épaisse, assez élevée, faite en grande partie en
grosses pierres informes et calcaires.
La Piave. — La rivière de la Piave, quoique
ayant un très long cours, n'est pas considérable
en été. Ses eaux sont rapides. Son cours varie
suivant sa grosseur; à en juger par la grandeur de
son lit, il doit être fort dans de certains moments.
Je l'ai passé sur un pont de bateaux assez mauvais
et qui ne paraît guère solide; il ne remplit pas le
quart du lit de la rivière, et, si elle grossissait un
peu fort, il serait sûrement emporté, ou au moins
inutile. Je n'ai pas vu de bateaux de rechange
pour l'augmenter quand cela est nécessaire.
La rive gauche de la Piave n'a pas de digue ;
aussi les eaux s'y jettent-elles souvent. Le pays
est la répétition de celui de la rive droite; d'abord
un terrain inculte, puis des prairies. Un pays un
peu cultivé, peu à peu davantage, enfin très riche,
très fertile. Par exemple, les routes sont abomi-
nables, inégales, vous exposent à des secousses
TRÉVISE 201
sans nombre. En même temps^ très étroites et
jamais droites. La vue dans cette partie est admi-
rable. On se rapproche des montagnes; on les voit
à merveille avec leurs formes arides. La vallée de
la Piave se voit très bien. Au pied de ces énormes
rochers se trouvent des coteaux qui leur sont
parallèles et agréables. Quelques-uns sont cou-
verts de bois; d'autres sont cultivés et ont sur
leur penchant et sommet de belles habitations, de
gros villages qu'on voit de loin et qui font un
superbe effet.
Conegliano. — Enfin, nous sommes arrivés à
Conegliano, mais déjà un peu tard. C'est un joli
endroit de quatre à cinq mille âmes, placé en
partie dans la plaine le long d'un coteau, en partie
sur ce même coteau dont le sommet est couvert
par plusieurs habitations jolies et agréables. Il
faut remarquer à l'entrée de la ville une maison
fort magnifique; elle ressemble à celle que j'ai
décrite plus haut et qui se trouve près de Venise.
A Conegliano se trouvaient deux bataillons de
la 21" légère (1); ils étaient là à merveille, très
(1) Le chef de brigade de la 21' demi-brigade d'infanterie légère
s'appelait Robin. (Cf. l'historique de la 21» dans les Rapports
hisloriijues de Fabhy, 396-398.) Antoine-Josepii Robin, né en 1762,
202 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
gais, peu malades, très contents. J'en ai vu un
grand nombre; reconnu — outre le chef de bri-
gade, très grand, mince, yeux de travers — qu'un
seul, de la Dordogne, le quartier-maître, je crois,
figure longue, yeux noirs (1).
Ils étaient très contents, donnaient à danser
tous les soirs et s'amusaient bien. J'ai passé une
demi-heure avec eux au café où se trouvaient plu-
sieurs femmes et beaucoup d'oisifs.
Je suis parti de Conegliano à la nuit close ; mais,
la lune éclairant, le temps était agréable. Le coteau
de Conegliano se prolonge, est cultivé, et leur
travail bien facile.
Sacile. — Nous arrivâmes tard à Sacile; nous y
trouvâmes plusieurs voitures qui relayaient comme
nous. Il fallut un temps infini pour être attelé, et
chef de bataillon du S*" de l'Ain en 1792, nommé chef de brigade
de la 21° légère le 24 août 1796, au passage du Lech, — c'est
pourquoi Desalx le connait, — devait être nommé par Desaix
général de brigade, le 7 octobre 1798, sur le champ de bataille
de Sédiman, et devenir général de division (14 décembre 1801).
(1) Desaix se trompe, mais légèrement. Ce quartier-maître de
la 21° légère, Jean-Marie Régeau, né à Calais en 1760, n'était pas
de la Dordogne; mais il sortait d'un corps de la Dordogne.
Ancien soldat au SI*" (1777-1788), il avait été nommé quartier-
maître-trésorier dans les chasseurs de Paris en 1792, puis de
la 1" compagnie franche de la Dordogne, par ordre de Cu.stine,
en 1793.
TRÉVISE 203
mettre bien la patience à l'épreuve en attendant
les postillons se disputer continuellement et n'être
jamais prêts. Les chevaux tirent avec plusieurs
petites cordes réunies qui à tout instant se défont
et demandent bien du temps pour être réunies de
nouveau quand elles se détachent. Enfin, après
bien du temps, de la colère, de l'ennui, nous
sommes parvenus à partir . Nous nous étions
arrêtés presque à l'entrée de Sacile; c'est un bourg
où il n'y a rien de remarquable. Il y a cependant
une place en carré long avec des arcades ; elle est
assez grande et régulière; les maisons pas hautes,
et l'air un peu antique.
Pordenone. — Nous avions fait poste et demie;
nous avons eu le même terrain à parcourir pour
arriver à Pordenone. Il était une heure du matin
quand j'y suis arrivé. J'étais iiorrihlement fatigué.
Je pris le parti de m'y arrêter pour dormir. En efl'et,
à la poste j'ai eu un lit. J'étais harassé, j'ai profon-
dément dormi et à merveille. Enfin, à 7 heures, je
me suis remis en route. J'ai été surpris au lit par
d'IIilliers allant à Passariano. Nous avons causé un
instant ensemble. Après un peu d'impatience pour
un déjeuner attendu une demi-heure, je suis parti
sans le prendre. La poste est grande, médiocre.
204 JOURNAL DE VOYAGE DD GÉNÉRAL DESAIX
Pordenone est un gros village dont nous avons
suivi la principale rue qui est un peu longue. Après
ce village, le pays est très beau, bien cultivé; les
villages, fréquents, riches, et environnés de beau-
coup d'enclos. Mais cela ne dure pas longtemps.
Bientôt on trouve un pays aride comme celui de
la Piave. C'est le cours d'un torrent à sec qui
ravage les différentes parties de cette contrée les
unes après les autres. Le pays n'offre que d'im-
menses prairies maigres coupées par quelques
petits bouquets d'arbres clairs. Du côté des mon-
tagnes, la vue est de même. Elle s'étend sur de
considérables étendues de terrain tout couvert de
pierre. A tout instant on traverse le lit différent du
torrent suivant les saisons. Le chemin est alors
désagréable et difficile. Enfin, on arrive dans un
canton plus uni, des pays plus riches, de bonne cul-
ture; alors on ne tarde pas à arriver à Valvasone.
Valvasone. — On a fait une poste. Là, nous ne
trouvons point de chevaux. Tous étaient employés.
Il fallut donc attendre que les chevaux eussent
mangé, qu'ils fussent prêts ; tout cela fut bien long
et impatientant. Qu'y faire? Valvasone n'est qu'un
bourg peu considérable. Nous y déjeunâmes; il y
avait des chasseurs du 19* venant de Sambre-et-
TRÉVISE 20o
Meuse; nous causâmes avec eux; ils regrettaient
le pays du lard et des légumes. Enfin nous par-
tîmes de Valvasone. Le village est petit.
Tagliamento. — Peu après, nous rencontrâmes
les plaines du Tagliamento; elles sont très consi-
dérables et étendues, et nous traversâmes beau-
coup de chemins creux. La rivière n'est contenue
par aucune digue; aussi coule-t-elle dans un terrain
plat dans tous les sens et varie de lit. Ses bords
sont, comme ceux de la Piave, des plaines et des
prairies peu fertiles. Il n'y a point de pont sur le
Tagliamento. Son cours est divisé en plusieurs
brandies. Il y a un bateau sur la rive de ce côté.
Là, comme dans toute l'Italie, se trouvent des obli-
geants importuns qui veulent vous rendre des ser-
vices inutiles pour avoir de l'argent. En effet,
quatre grands gaillards voulaient absolument nous
passer dans la barque, quoiqu'il y eût très peu
d'eau; et, voyant que nous voulions rester dans
notre voiture, alors ils se mirent dans l'eau pour
montrer le gué peu profond, soutenant la voiture,
et autres choses de ce genre. On passa sans avoir
beaucoup d'eau, pas plus que le jarret des che-
vaux.
Après ce bras, nous suivîmes longtemps un ter-
206 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
rain aride et nous eûmes plusieurs petits ruisseaux
à passer. Enfin, nous vînmes au dernier, très grand
et le plus considérable, pourchasses de la part des
importuns. Nous passâmes sans peine. La plaine
est grande, déserte, et devient après cultivée. On
arrive assez vite à Codroipo, village peu considé-
rable et rien d'extraordinaire.
PASSARIANO ET UDINE
Passariano. — Udioe. — Cliâteau. — Jardin. — Théâtre.
Passariano. — Tout près est Passariano, mai-
son de campagne du doge Manin (1) extrême-
ment riche. Cette habitation, où se trouve le
générai Buonaparte, est très belle, grande et bien
disposée; mais le goût n'est pas des plus brillants.
11 y a une salle immense, énorme, aussi élevée
que la maison et aussi grande à elle seule qu'une
habitation ordinaire. Elle est décorée de peintures.
Il y a un billard et beaucoup d'appartements. Le
jardin est grand et d'un singulier genre; il y a, à
l'extrémité, quatre hauteurs à côté les unes des
autres; elles sont couvertes de grosses statues
sans goût et mal faites en grosse pierre; elles
représentent tous les dieux de la Fable : Jupiter y
est assis sur son aigle; Neptune, dans un char à
' quatre chevaux, et ainsi de suite; tout cela est
(1) Manin ou Manini (Desaix écrit Mani).
208 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
d'un mauvais goût. Il y a aussi à remarquer un
théâtre où tout est en gazon, qui est très joli.
Ajoutez un relief d'une ville de guerre avec des
demi-revêtements. La cour de la maison est belle
et vaste; on y entre par un péristyle. A droite et à
gauche sont de grandes arcades pour arriver à la
maison. C'est là où le général Buonaparte tient tous
les deux jours conférence avec les plénipotentiaires
de l'Empereur. Il y a une cour nombreuse de per-
sonnes qui viennent de tous côtés pour affaire avec
lui ou pour le voir. A table, il y a toujours infini-
ment de monde. Le général Clarke (i) est avec
lui; ils vivent assez bien ensemble.
Je suis arrivé tard à Passariano, malade, fatigué.
Attendu longtemps. Enfin, à 7 heures, est arrivé
le dîner. J'ai vu Clarke qui m'a très bien traité.
Beaucoup de monde à dîner; deux dames : une, la
femme du valet de chambre du général Fiorella;
l'autre, une Romaine venue avec le général Victor.
— Dîner — Conversation — Fatigué, couché,
repos.
(1) Clarke, d'origine irlandaise, né à Landrecics en 176S, mort
à Neuwiller, dans le Bas-Rhin, en 1818, ministre de la guerre
sous Napoléon durant sept ans, et sous la Restauration durant
trois ans. Il avait des mérites, mais ce n'était, selon le mot
de Préval, qu'un commis de bonne compagnie, et, lorsque
Louis XVIII lui conféra le maréchalat, tout le monde le nomma
le maréchal d'Encre.
PASSARIANO ET UDINE 209
Lendemain, déjeuner, conversation avec le géné-
ral sur Mantoue, Venise, sur Arcole, sur la paix,
Mayence, intérieur, Jacobins détestés. Vu ensuite
Clarke chez lui. Latour-Maubourg (1). Conversa-
tion sur la guerre, la campagne, sur le général
Moreau, griefs contre B.p.te (2) et la paix, con-
duite envers le général Moreau, sur Berthier,
Reynier (3). Arrivée du général en chef : Egypte,
isthme de Suez (4). Dîner, départ.
Udine. — Grande ville. Dix mille âmes. Rempart.
La ville est longue. Une principale rue qui a des
arcades dans toute sa longueur. Il faut y remar-
quer quelques ruisseaux, un en dehors de la ville,
entre elle et le faubourg, et un dans son intérieur.
(1) Desaix et Clarke s'entretenaient évidemment de Latour-
Maubourg, de Bureaux de Pusy et de Lafayette, de ceux qu'on
appelait les prisonniers d'Olniiitz : dans une note, Bonaparte et
Clarke avaient fait part à Gallo de l'intérêt que le Directoire pre-
nait au sort de ces prisonniers; ils demandaient que Lafayette et
ses compagnons fussent mis en liberté et eussent la faculté de
se rendre en Amérique ou ailleurs, excepté en France.
(2) Buonaparte.
(3) Reynier, chef d'état-major de Moreau.
(4) Bonaparte est alors plein de cette idée de conquérir
l'Egypte : le 16 août, il écrit au Directoire qu'il faut, « pour
détruire véritablement l'Angleterre, s'emparer de l'Egypte; >• que
la dissolution de l'Kmpire ottoinan oblige la France* à prendre
des moyens pour conserver son conmicrce du Levant >>; le
13 septembre, que l'Egypte n'a jamais appartenu à une nation
européenne, qu'elle n'appartient même pas au Grand Seigneur.
14
210 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
Rien de remarquable. Place peu considérable. A
voir, deux statues en pierre, indécentes. Les sol-
dats ont ôté les plaques de fer, de manière qu'on y
voit des apparences brillantes et séduisantes pour
les dames. On doit y remarquer une fontaine assez
bien faite, mais sans eau. Dans ce quartier se
trouve la boutique ou le café où s'assemble tout
le monde et qui tient lieu de société.
Château. — Vis-à-vis la place et au-dessus, est
le château, ancienne demeure du provéditeur ou
général gouverneur, commandant la province pour
Venise. On en a fait une caserne. Il domine toute
la ville de soixante à quatre-vingts pieds.
Jardin. — On remarque à Udine une place qu'on
nomme le Jardin. C'est une espèce de promenade
qui, si elle était soignée comme en France, serait
agréable. Mais elle est négligée et déserte. Elle est
environnée de maisons, et a le château d'un côté.
Je ne vois rien d'autre d'intéressant à Udine. J'y
suis arrivé à la nuit.
Théâtre. — J'oubliais le théâtre. Il est petit,
mais élégant, propre, neuf, agréable, et d'un beau
luxe. Il a cinq rangs de loges. Le parterre a des
bancs où l'on ne peut s'asseoir qu'en payant quelque
PASSARIANO ET UDINE 211
chose, les sièges étant relevés et attachés. Les
loges, séparées comme dans toute l'Italie, sont
belles et riches, ornées de taffetas de soie bleu
céleste, et toutes appartiennent à des familles qui les
ont louées pour presque toujours; aussi les noms
sont-ils sur les portes. Il y a environ cent loges.
J'y ai vu jouer la pièce de la femme qui a quatre
amants et les trompe tous les quatre. La musique
est bonne. La première chanteuse a du talent, de
l'agrément; elle est bien. Elle a épousé un très
bon musicien, Napolitain^ joli homme, chantant
bien, musicien du duc de Parme, d'ailleurs jaloux.
Le bouffon de cette pièce est un bon acteur (des
bouffons, on en trouve toujours dans les pièces ita-
liennes). Il amuse dans celle-ci. C'est un paysan,
amoureux d'une villageoise, que la dame coquette
veut avoir dans ses filets; elle y réussit : il fait
dans son amour toutes les extravagances possibles
et amusantes.
Le ballet est assez bon. J'ai vu représenter
l'Amant statue. Je m'y suis amusé. Les figurants n'y
valent pas le diable; mais les acteurs du ballet sont
intéressants. Il y a toute une famille qui est jolie.
Le père est encore bien fait, droit. Mais il a son fils
et sa fille qui sont trèsjeunes, et, malgré cela, jouent
à merveille; ils sont tous deux de la plus agréable
212 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
figure. Ils ont dansé la hongroise avec toute la
grâce possible. Ces deux enfants sont très heureux.
Un riche et noble Vénitien est devenu amoureux
de la jeune personne et l'a épousée; sa mère l'est
devenue du jeune homme, et ils en ont fait autant.
Les grotesques de ce théâtre sont très forts. Ils
font vraiment des tours de force prodigieux, tou-
jours en costume de Turcs, longues culottes; les
femmes, en jupe courte. Ils font toute sorte de
gambades; toujours on leur fait enlever quelque
fille et puis reprendre; ce qui engage un petit
combat. Ils figurent chacun à leur tour ou ensemble,
et font des bonds prodigieux, s'élevant en l'air très
haut, sautant et tournant, frappant leur tète contre
leurs pieds, faisant enfin tout ce qui peut être
extraordinaire en danse.
J'arrivai à Udine, très tard; logé chez Buhot (1) :
il n'y était pas. Suis revenu, pas de logement. Con-
cert. La chanteuse, sonmari. MadameF.. .,sasœur,
hôtesse de Buhot, grosse dame peu jolie. Chant,
(1) Antoine-Pierre Buhot (né à Paris en 1761, mort à Montfer-
meil en 1825), celui que l'imbécile Casabiaoca appelait en son
jargon Bouillotte, commissaire des guerres dès 1785, employé à
l'armée du Rhin en 1793 et en 1794, — et, par suite, une vieille
connaissance de Desaix, — nommé commissaire-ordonnateur au
mois de janvier 1795 par les représentants du peuple jjrès les
armées du Rliin et de la Moselle, envoyé à l'armée d'Italie, inspec-
teur aux revues de 1800 à 1818, prend sa retraite le 20 mai 1818.
PASSARIANO ET UDINE 213
musique. Le général Dessolle très bon violon (1).
Soupe, couché.
Le lendemain, pluie; visite à tout le monde, dîné
chez Latournerie (2). De là, chez Buhot, logement
près la Casa Prospero Antonini (3). Lendemain,
visite aux ambassadeurs. Chez Buhot, Cetti (4).
Conversation longue sur le Frioul, la paix, les idées
générales du pays, sa fertilité, population, richesse.
A Udine, 80 voitures ou autant de familles riches,
pas d'industrie. Général Victor (5). Dîné. Comeyras
(1) Mme de Chastenay raconte dans ses Mémoires (II, 443)
qu'elle entendit en 1814 le célèbre Viotti dans une soirée chez le
général Dessolle; le musicien n'avait pas de violon, mais « il prit
celui du général, qui en avait parfaitement bien joué autrefois ».
(2) Etienne-Joseph Latournerie, un de ceux qui avaient obtenu,
en mars 1797, une gratification de 10,000 francs. Il était né à Con-
dom en 1761; lieutenant d'artillerie eu second (1783), lieutenant
en premier (1786), capitaine en second (1791), aide de camp du
général VietinghofT(1792), capitaine-commandant au 5« régiment, il
devint chef de brigade (8 décembre 1794) et mourut en Egypte le
24 septembre 1799, après avoir commandé l'artillerie à la bataille
de Samhoud. Cf. sur lui, Saint-Cyr, Méni., II, 78-80.
(3) La maison où se réunissaient les plénipotentiaires.
(4) Cetti, commissaire des guerres, le même avec qui Thiébault
rivalisa à Landau d'excentricités hippiques (Mémoires, I, 483);
il était attaciié en 1812 comme commissaire des guerres au
4' corps ou corps italien.
(5) Victor, le futur maréchal, ministre et duc de Bellune, s'était
particulièrement distingué dans la guerre d'Italie : il montrait en
aoîit 1796, à la tétede la 18» demi-brigade, laplus grande bravoure;
il emportait au pas de charge la ville de Roveredo; il contenait
Wurmser par son sang-froid au combat de Cerea; il obtenait après
la bataille de La Favorite le grade de général de division, et prenait
214 JOURNAL DE VOYAGE DU GENERAL DESAIX
aimable. Conversation. Spectacle. Visite de M. de
Merveldt (1). Généraux chez moi. Diné chez Buhot.
Conversation. Général Charton.
J'ai eu le plaisir de voir le général Chasseloup,
du génie (2) ; Vallongne (3), et un autre, beau-frère
quelques jours plus tard, sans coup férir, 1,200 papalins postés sur
les hauteurs en avant d'Ancône.
(l)Maximilien, comte de Merveldt, que Marmont juge un géné-
ral distingué, d'esprit droit et de manières polies, est assez mal
jugé par Bonaparte : « Il a peu de moyens et n'est nullement diplo-
mate, ne rougit jamais des sottises qu'on lui fait dire et des contra-
dictions les plus manifestes dans ses démarches. » 11 était né en
1764 et mourut en 181S. Major en 1790, aide de camp de Cobourg
et quartier-maître général de l'armée anglo-hanovrienne en 1793,
colonel en 1794, général-major en 1796, chargé de négocier avec
Bonaparte en 1797, lieutenant feld-marcchalenl799, il fui ambas-
sadeur à Saint-Pétersbourg de 1806 à 1808, et à Londres en 1814.
(2) François Chasseloup-Laubat (1754-1833), général de divi-
sion en 1799, l'ingénieur par excellence de l'armée d'Italie et
pendant longtemps le seul qui eût aux yeux de Bonaparte
l'avantage de sortir de l'ancien corps, de l'Ecole de Mézières; le
seul, avec Sauson, qui fît son métier tandis que les autres
n'étaient pas en état de tracer une flèche et ne faisaient que des
bêtises. Le général en chef ne cessait de louer ses services : Chas-
seloup, disait-il, était à la fois savant et intrépide (à Roveredo,
Chasseloup eut son habit percé de trois balles), un très bon offi-
cier, et, sur la demande de Bonaparte, Chasseloup était nommé
le 21 février 1797 général de brigade pour avoir assiégé le châ-
teau de Milan et la place de Mantoue, et fortifié Peschiera, Porto-
Legnago et Pizzighettone. Le nom de Chasseloup revient à tout
instant dans le récit de la campagne d'Italie, et c'est lui, par
exemple, qui, en mars 1797, jette un pont sur la Piave à l'endroit
où passe la route de Trévise à Conegliano, et qui met à l'abri
d'un coup de main les citadelles de Goritz et de Gradisca. Son rôle
dans toutes les guerres fut considérable : en 1812, il recevait
pour la septième fois le commandement en chef de l'arme du génie.
(3) Vallongne, né à Sauve, dans le Gard, en 1763, entré dans
PASSARIANO ET UDINE 215
de Poitevin (1). Chasseloup m'explique très au
long l'attaque de Saint-Georges. Il y eut là une
adresse du général bien ingénieuse. Il envoya dire
à la division Augereau qui, ayant attaqué la pre-
mière, se trouvait pressée par l'ennemi qui avait
rassemblé sur elle tous ses moyens, il lui envoya
dire que l'ennemi enveloppé cherchait à se faire
jour à travers. Dans un instant, toutes les troupes
se raniment, font des prodiges; l'ennemi est
repoussé.
Développements sur les différentes lignes de
places qui conviennent à la République cisalpine;
celle de l'Oglio soutenue par Sabbioneta , Cré-
mone, Crema; celle de l'Adda, Pizzighettone, tète
de pont à Lodi, Cassano, et tète de pont à Lecco.
l'arme du génie et devenu général de brigade en 1805, tué au
siège de Gaële en 1806.
(1) Il s'agit sans nul doute de Casimir Poitevin (1772-1829),
plus tard baron et vicomte de Maureilian, sous-lieutenant du
génie en 1792, capitaine en 1793, chef de bataillon en 1794, chef
de brigade en 1797, gén'^ral de brigade en 1805 et de division en
1814. i'oitovin de Maureilian avait une sœur, Marguerite-Jeanne-
Gabrieile (1768-1844), qui avait épousé en 1790 Jacques-David de
Martin de Campredon (1761-1837), lieutenant du gt-nie en 1789,
général de brigade en 1800 et de division en 1806. C'est Campre-
don que Desaix a vu à Udine avec Vallongne et Chasseloup, et
ce dernier jugeait ainsi Campredon dans une lettre du 3 avril
1797 : « Il n'est guère propre à la guerre, il a trop faible santé;
il a rendu de très grands services dans le commandement de la
Lombardie; à l'armée, il fait que je me trouve seul. »
216 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
Le général aime mieux fortifier la ligne de la
Chiese; il faut aussi fortifier sur la rive droite du
Pô Ferrare pour couvrir cette partie-là.
Le lendemain, j'ai dîné chez M. de Gallo (1).
Société nombreuse, plusieurs officiers autrichiens,
un colonel et un major des hussards Joseph (2),
deux de Karaiczay (3), jolis jeunes gens, deux
d'état-major, un sortant des régiments de prix. Un
très joli garçon, aimable, aide de camp de M. de
Merveldt, sortant de Klebeck, âgé un peu, fort
honnête. Un officier de KhevenliûUer. Tous les
généraux et officiers de rang du même côté de la
(1) « M. de Gallo, écrivait Bonaparte, est à la fois le favori de
l'impératrice, de l'empereur et de Thiigut, mais il est étranger et
il n'ose jamais, comme étranger, heurter les intentions de Thu-
gut. » Né à Palerme en 1753, ciioisi en 1790 pour accompagner
à Vienne la princesse Marie-Thérèse, fiancée à l'archiduc Fran-
çois, ministre de Naples à la cour impériale, chargé avec pleins
pouvoirs de l'Autriche de signer les prélimiciaircs de Léoben,
envoyé à Udine avec Cobenzl et Merveldt, le marquis de Gallo
sut, dit Marmont, par son esprit fin et conciliant, « réparer sans
cesse le mal fait par Cobenzl, et, à plusieurs reprises, renouer
des négociations rompues ou prévenir des scènes fâcheuses. » Il
fut employé à Naples de 1799 à 1813 et ministre des alfaires
étrangères sous Murât. Cf. sur lui les Mém. de Dedem, 88 et 150.
(2) Le régiment des hussards de l'archiduc Joseph avait alors
pour colonel le baron Vincent Knezevich et trois majors : Dobay,
Spleny et Fulda.
(3) C'est-à-dife deux officiers du régiment des chevau-légers
Karaiczay. (Ce régiment avait pour colonel le comte Joseph
Nimpstch, pour lieutenant-colonel Provenchères, et deux majors,
Walraoden et Ludwigsdorf.)
PASSARIANO ET UDINE 217
table; partout ailleurs, les aides de camp et les autres
officiers. Repas long. A la fin, dames assez jolies;
une, maîtresse de M. de Gallo, avec laquelle il a
fait une petite échappée assez plaisante.
Le général Chasseloup. Conversation. Homme
bien aimable et bien instruit.
Le lendemain, contrariété. Voulant aller à
Osoppo, pas possible, pas de voiture à deux roues
que je voulais, pas de chevaux, impatience fort
inutile, resté tranquille. Cependant j'ai couru la
ville; j'étais malade. J'ai passé dessous les arcades
de l'hôtel de ville; j'ai voulu aller chez Buhot, j'ai
suivi la rue où j'étais, me suis perdu, et n'ai pu
trouver la maison de Buhot. J'ai couru pendant
trois heures, je suis arrivé à la porte de la ville
pour aller vers Trieste; enfin, je me suis retrouvé
et me suis reposé chez moi avec délices. J'ai été
causer avec les officiers du génie et ai passé toute
ma journée tranquille dans ma chambre.
Je suis parti d'Udine avec plaisir L'espace entre
Udine et Codroipo est une très vaste plaine; en
général, elle est très découverte et laisse voir plu-
sieurs lieues à la fois; elle est coupée de fossés.
TRIESTE
Départ d'Udine. — Route. — Nogaredo, poste. — L'Isonzo. —
Monfalcone. — Le Timavo. — Pays, sa description. — Duino,
douane. — Sainte-Croce. — Habitants, leur costume. —
Femmes, costume. — Vue de Trieste. — Arrivée, description
de la ville. — Jetée et entrée du port. — Campagne à la
gauche de la ville. — Le port. — La ville. — Rues, maisons.
— Pavé. — Réverbères. — Places. — Fontaines. — Théâtre.
— Agrandissement. — Costumes des Levantins, variété. —
Femmes grecques. — Vaisseaux espagnols. — Troupes autri-
chiennes. — Casernes. — Hôpitaux. — Préparatifs de départ.
— Palma-Nova.
Départ d'Udine. — Obstacles — cheval déferré —
dispute — départ d'Udine à 8 heures — passeport
demandé, officier de Karaiczay, porte de la ville.
Route. — Description du pays, d'abord décou-
vert, présentant des plaines, puis très fertile et très
couvert. — Arrivé au bord du torrent de la Torre;
plaine découverte pas très au loin; plusieurs fossés
secs; vedette de hulans; puis passage de la Torre
à sec. Elle a un lit assez considérable, tout d'un
coup disparaît et n'est plus rien. Chemin suit à
tout instant ce torrent, le passe et repasse souvent.
TRIESTE 219
Nogaredo, poste. — Village de Nogaredo, poste,
chevaux pour relais — pas de postillon; le même
double. — Chasseurs de Mahony — leur costume,
chapeau, habit, bottes. — Officier, conversation;
sous-officier, demande de noms. — Départ— beau
pays, plaine riche et fertile, plusieurs villages occu-
pés par les Mahony fi). — Une revue, hussards
de Joseph, leurs corps de garde. — Montagnes
éloignées, peu élevées, pente assez douce cultivée
ou boisée. Plusieurs postes français traversent les
autrichiens. — Vue éloignée de Gradisca, plateau
qui se prolonge derrière, pays magnifique.
L'Isonzo. — Arrivé h. l'Isonzo, description de ce
torrent, pas très rapide, peu d'eau, offre des
gués, plusieurs bras recevant l'eau de la mer. —
Pont de bateaux. — Garde d'infanterie légère. —
Tête de pont peu considérable. — Digue autour
et en avant, très près. — Suite du chemin. —
Toujours des postes français.
(1) Ces chasseurs ou Foldjager étaient appelés ainsi du nom
de leur chef Wilheim, comte de Mahony (1760-1796). Mahony
était major lorsqu'il avait, après la mort de Dandini, pris le
commandement de ce cor[is de chasseurs, et il s'était distingué
en Flandre durant la guerre de la Révolution. Lieutenant-colo-
nel en 1793, colonel en 1796, il avait été tué dans la campagne
d'Italie, à Bassano, et remplacé par le lieutenant-colonel
Plank.
220 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
Monfalcone. — Arrivée à Monfalcone, pas de
chevaux de poste , — embarras , commence -
ment de querelle avec un officier de la 30' demi-
brigade, son air pas honnête — dispute pour
le départ avec le postillon qui ne veut pas
aller plus loin, embarras très grand, menaces,
bruit, municipalité; postillon de Nogaredo s'offre
à nous conduire en payant l'avoine des che-
vaux; arrangement; description du costume du
postillon : chapeau rond bordé d'argent, plu-
met noir, habit rouge, doublé bleu, galonné ar-
gent.
Arrivée de l'adjudant-général Berthier. Con-
versation. Il est chargé d'une reconnaissance sur
risonzo.
Monfalcone, petit bourg avec d'anciennes portes,
une seule rue, rien d'extraordinaire.
Départ. Route étroite, pierreuse, s'approche
d'un large plateau qui est la dernière extrémité
des montagnes; le pied est un marais; un canal
qui le traverse est navigable. La mer est à droite,
on la découvre. Terrain pierreux et peu élevé qui
vous en sépare. Pont. Route désagréable et caho-
teuse.
Jolie vue, rochers et pierres, la mer, ses bords,
quelques bâtiments de pêcheurs.
TRIESTE 221
Le Timavo (1). — Arrivé au bord d'une rivière
nommée le Timavo; on la passe sur un large
bateau plat. Difficultés, chevaux blancs rétifs.
Enfin, passage. Route devient belle et unie. Mon-
tée et descente peu rapide viennent fréquemment,
mais n'arrêtent pas.
Pays, sa description. — Montagne peu élevée,
extrêmement aride, toute de rochers en décom-
position et réduits en imperceptible quantité de
pierres. Vue s'étend au loin, à droite et à gauche
sur ces montagnes. On ne voit point la mer. Les
montagnes se prolongent au loin à gauche et tou-
jours tristes, âpres et presque désertes. Cependant,
en avançant, on est tout surpris de voir les hommes
avoir encore pu tirer parti de ce pays-là. Des cabanes
s'y trouvent, de petites cultures. A force de soin et
de peine, on a séparé les pierres, fait des murailles,
et quelques pas de terre font des champs grands
comme la main; on y trouve du blé noir ou sarra-
sin, des vignes petites comme celles de France, et
ces champs sont fréquents. Il vient entre les pierres
une quantité de buissons de toute espèce, tous
étrangers à la France, tous bien verts et bien
(1) Trompé par la prononciation italienne. Dosai x a écrit
UUimavo
2^2 JOURNAL DE VOYAGE DU GENERAL DESAIX
vigoureux. Nous avons vu un beau champ d'oli-
viers. Nous avons remarqué deux endroits inté-
ressants.
Duino, douane. — Duino, vieux grand château,
et village placé sur une hauteur. La route, tantôt
haute, tantôt basse, le présente sous mille aspects
différents; il est aussi remarquable parce qu'il est
un péage.
On nous y arrête, demande nos passeports
et 14 kreuzers de péage. Quantité de voitures
énormes et chargées prodigieusement, pour toute
l'Allemagne. Plaisir de voir tous les costumes.
Hongrois, en pantalon bleu céleste et habit à la
hussarde, chapeau rond; voiture basse; beaucoup
de petits chevaux attelés à la lorraine. Allemands;
grosses voitures; beaux chevaux; gros colliers,
bien tenus. Quantité considérable de voitures ainsi
chargées.
Jolie vue. De loin, nous découvrons un clocher
blanc comme neige; nous voyons seulement son
extrémité. Impatience de le voir. Arrivé. Vue
charmante. Petite vallée peu longue, plus étroite,
cultivée des deux côtés en terrasses, environnée
de déserts. Petits golfes. La mer. Petit village de
rien, bien placé. Route toujours intéressante.
TRIESTE 223
Santa-Croce. — Arrivée à la poste à Sainte-Croix.
Pas de chevaux. Tous pris par des officiers. Que-
relle, vivacité, dispute, situation pénible. On s'en-
tend. Nouvelle querelle. Situation plus pénible. On
en revient. Excuses de la part des officiers malhon-
nêtes et g-rossiers. Calme et repos. Dîner. On
trouve des chevaux. On repart. Route, la même.
Pays toujours aussi horrible, toujours aussi affreux .
Industrie des habitants. Champs plus grands. Sar-
rasin fréquent. Vignes pauvres. Enfants fréquents ;
leur humilité pour exciter la compassion des voya-
geurs, à genoux, etc. Pays. Bestiaux assez fré-
quents, vivant d'herbes excessivement courtes.
Beaucoup de vaches. Des moutons mal soignés,
mauvaise mine, leur laine encore en septembre.
Habitants, leur costume. — Les habitants ont
l'air bien misérable. Costume, hommes : petit cha-
peau rond enfoncé d'un pouce ou deux au plus;
cheveux plats, de coupe assez courte; bas de grosse
laine, souliers cependant; culotte très large de
toile, pas fermée en bas, la chemise, et dessus les
épaules, une petite veste. Habit très souvent blanc
dont les manches ne sont point passées. Les habi-
tations assez l>elles, en pierre; poêle en faïence
comme en Allemagne
224 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
Femmes : costume horrible, les cheveux du
toupet et des côtés tout joints et courts, pas
tressés; par-dessus, un mouchoir blanc de très
mauvaise grâce et bien mal placé. Beaucoup avec
chemise de toile et un jupon dessous, attaché par
une laide ceinture. D'autres sont habillées de très
grosse étoffe grise.
Rencontre d'un village, d'une barrière; demande
de passeport. On écrit : « Vu, laissez passer. » La
route se continue; alors on monte au pas et on
arrive au sommet de ces hauteurs qu'on prendrait
pour des montagnes effacées par le temps. En effet,
elles dessinent deux chaînes entre lesquelles on
voyage. Beaucoup de vallées venant de droite et
de gauche, mais toutes, dirait-on, aux trois quarts
comblées par des montagnes détruites.
Vue de Trieste. — Arrivée au sommet. Là on
jouit d'une vue délicieuse ; toute la mer à perte de
vue, le golfe Adriatique, tout le golfe particulier
de Trieste, la ville elle-même, qui se présente très
bien. Les environs sont riants dans une partie,
l'autre est montagne aride. Descente assez douce
et bien ménagée, en enrayant. La nuit malheu-
reusement approche peu à peu et nous prive du
spectacle.
TRIESTE 225
Arrivée. Description de la ville. — Arrivé. Bar-
rière, garde, demande de noms, etc. Traversons la
ville. Auberge nommée la Gravide Auberge. Mu-
sique de régiment. Place remplie. Souper attendu
longtemps et bien gagné.
Trieste est en demi-cercle, autour des extré-
mités du golfe. Elle est resserrée par les hauteurs.
Vers la droite qui regarde la mer, elle est assez
large. Mais, vers la gauche, le plateau s'approche
bien de la mer et de ce côté-là aussi il n'y a qu'une
vue principale avec des petites à droite vers le port.
A gauche, vers la montagne, dans l'autre partie, il
y a plusieurs grandes rues qui s'étendent assez-
loin. Il y en a deux ou trois parallèles les unes aux
autres.
La ville n'a pas d'enceinte. On peut y entrer de
plusieurs côtés. Il n'y a point, par conséquent, de
fortifications. Il serait difficile d'en faire, les mon-
tagnes la dominant de toutes parts. En effet, du côté
d'où je suis arrivé, les hauteurs sont tiès élevées,
assez désertes. Cependant, en approchant du fond, à
moitié route, on trouve un bois bien vert et riant,
et ensuite beaucoup de terrasses soutenant des
cultures de vignes et autres, des jardins et quantité
de jolies maisons de campagne faisant très bon
effet, et un beau coup d'œil.
15
226 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
Un torrent à sec arrive à Trieste. Sur sa rive
gauche se trouve alors un coteau peu élevé qui
borne la ville. Comme la population s'augmente
tous les jours, les maisons déjà en occupent le
sommet et le penchant. 11 se trouve sur ce sommet
une espèce de fort ou plutôt de vieux château dont
on a conservé le parapet à moitié hauteur (1); il
sert de citadelle ; le pavillon autrichien y flotte. Je
ne conçois guère l'utilité de cette fortification.
Jetée et entrée du port. — H y a encore, à l'extré-
mité gauche de la ville, une jetée très bien cons-
truite qui fait une espèce de fort et défend l'entrée
du port. — Bâtiment servant de caserne aux inva-
lides faisant encore le service à l'entrée de cet ou-
vrage. Sa construction en pierres de taille. Un
grand talus, en pierres à la base, près des pointes.
Batterie de canons dans sa longueur et à son extré-
mité, flanquant l'entrée du port.
Port peu fermé; grand espace jusqu'à l'autre
rive.
Campagne à la gauche de la ville. — Sur le plateau
qui est à la gauche, jolie habitation, agréable cam-
(1) Le Castello.
TRIESTE 227
pagne sur le penchant du coteau. A remarquer sur-
tout une villa ou casin appartenant à un Turc ou
à une Grecque et jolie femme. Description de la
maison. Jardin on avant, terrasse basse, grille
de fer à l'entrée, ses dimensions, le tout un peu
massif. Jardin joli, pas large; plantes et arbris-
seaux étrangers; maison neuve, crépie en plâtre, ce
qui fait qu'elle est jaunâtre. Trois grandes arcades
en bas, voilure dessous celle du côté et celle du
milieu. Grande salle en perspective d'un joli jardin
terminé par des saules pleureurs. Agréable vue;
maison grande; deux étages; au premier et au
centre se trouve une espèce de galerie en demi-
cercle faite de pierres de taille, soutenue par des
colonnes qui forment portique. Dessus, il y a une
loiir qui la couvre; on y peut jouir du frais et du
magnifique coup d'œil de tout le pays. Plus loin
est une autre campagne dans le même genre; au
centre de l'édifice s'élève aussi une espèce de vaste
tour, mais elle s'élève jusqu'au liaut du bâtiment;
point de jardin.
Port. — Le port de Trieste, vu de loin, paraît
très petit, et il est, en eifet, garni de peu de bâti-
ments. Mais, quand on est à la ville, on le trouve
grand.
228 JOURNAL DE VOYAGE DU GENERAL DESAIX
A noter le port, ses détails, ses divisions et
bâtiments pêcheurs près de la jetée.
La ville, ses rues, ses maisons, son pavé, ses
places, ses fontaines, la place triangulaire, fouloirs
et comptoirs; une fontaine avec des dieux (une
Renommée s'élève avec un empereur en bronze
tenant un globe et un poignard) ; l'autre en marbre,
tenant la main gauche levée. Théâtre. Cafés. Cos-
tumes levantins, grecs, turcs. Femmes. Général
Gomer, colonel de Mittrovsky, pris à Luxembourg
et à Mantoue (1). Dîner à table d'hôte. Officier du
génie. Colonel de Stuart. Fatigué.
Trieste, 30,000 âmes, ses agrandissements suc-
cessifs Port. Détails. A Trieste, fabrique de sa-
vons. Immenses fabriques de liqueurs, et beau-
coup de teintures. Entrepôts. Vaisseaux espa-
gnols, trois : le premier, de 54 ; détails ; le deuxième,
frégate, joli officier, bien tenue; le troisième, de 60,
bien sale. Chirurgien. Bâtiments de toute espèce :
quarante. Hôpitaux autrichiens; quantité de ma-
lades; un huitième.
Le port. — Le port est, comme je l'ai déjà dit,
protégé par une jetée en pierres de taille qui le
(1) Voir plus loin, p. 240, une note sur ce personnage qui se
nomme Gummer, et non Gomer.
TRIESTE 229
couvre, et, ainsi que la montagne, le met à l'abri
de plusieurs vents. Mais celui d'ouest, venant de
Venise, y donne en plein; il rend alors la mer hou-
leuse, et j'ai vu des bâtiments un peu petits éprou-
ver un gros roulis. Tout près de la ville, les grands
vaisseaux n'en ont rien à craindre.
Ce port se divise en plusieurs bras qui pénètrent
dans l'intérieur de la ville, de sorte que sans la
moindre peine on peut aller des quais aux bâti-
ments. Ce sont des espèces de canaux où trois
bâtiments peuvent aller de front. Le plus grand
de ces canaux et le plus avancé dans les terres
reçoit les plus gros vaisseaux. On les y répare en
les couchant de côté, on les cliarge et décharge.
On passe ce canal sur un pont qui s'ouvre pour les
laisser aller. Ce canal en contient un grand
nombre. Il y a aussi un autre canal, mais beau-
coup moins long; il se termine vers une place
triangulaire environnée de maisons neuves. Un
autre port, mais pour les petits bâtiments de cabo-
tage, se trouve encore plus à gauche. 11 était, sous
mes fenêtres, rempli à ne pas jeter une pierre qui
pût aller jusques à l'eau. En avant et sur les côtés
sont aussi bien des bâtiments. Ils sont dans la
rade. C'est aussi là que se tiennent les gros vais-
seaux de guerre. J'en ai vu trois, espagnols, do
230 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
60, 54 canons, et une frégate de 36 canons. Tous
ces ports sont protégés par quelques batteries
aux lieux les plus favorables.
La ville. — La ville de Triesle est peu grande,
quoiqu'il y ait plus de 30,000 âmes. Elle est prodi-
gieusement peuplée. C'est une ville presque toute
neuve. Dans dix ans, elle a augmenté d'un tiers.
Elle doit son existence à Joseph II (1) qui, en fai-
sant d'elle un port franc, y attira un commerce
énorme.
Rues, maisons. — Toutes les rues sont bien
pavées, très droites, larges et assez propres. Les
maisons sont bien bâties; elles sont à deux, trois
et quatre étages, toutes crépies en blanc; et beau-
coup ont des ornements d'arcbitecture, une porte
à ordre dorique. Le bas forme d'ordinaire des ma-
gasins ou des caves : on n'y en creuse pas ; le voi-
sinage de la mer dont l'eau fdtrerait, en est peut-
être la cause. Ces rez-de-chaussée alors ont leurs fe-
nêtres fermées par de grosses grilles de fer et sont
un peu hauts. Les autres étages, ornés de balcons,
(1) C'est l'empereur Charles VI, et non Joseph II, qui fit de
Trieste un port franc, et, après lui, Marie-Thérèse y exécuta
de grands travaux.
TRIESTE 231
ontleurs fenêtres pas grandes et étroites, mais assez
fréquentes. Les appartements sont trop chers pour
ne pas les augmenter tant qu'on peut; par consé-
quent, ils sont peu grands et disposés dans le genre
de l'Allemagne, avec des poêles de faïence.
Pavé. — Les rues sont toutes pavées par de
gros et larges quartiers de pierre taillée. Cela fait
un beau pavé, mais pas très commode. Ces pierres
ne se joignent pas exactement, de manière qu'il y
a bien des inégalités et que les voitures sont un
peu cahotées. Il me semble que ce pavé, fait avec
un peu plus de soin, pourrait être superbe.
Béverbères. — Les rues sont éclairées le soir.
C'est par des réverbères, pas suspendus comme
les nôtres, mais attachés aux maisons alternative-
ment de ciiaque côté de la rue, à quarante pas de
distance. Ils sont fichés dans la muraille, sont
propres et bien tenus. Ils sont à hauteur du
dessus des portes. Il faut nécessairement une
petite échelle pour y atteindre
Places. — Les monuments d'ornement d'une
ville sont rares à Triestc. Il faut remarquer beau-
coup de places; mais aucune n'est extraordinaire.
£32 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
Deux sont agréables (1). La première est une
triangulaire. Tous les bâtiments qui l'entourent
sont beaux; je ne saurais dire pourquoi, malgré
cela, elle n'est pas belle ou ne frappe pas. Il y a
plusieurs grands cafés et un casin particulier pour
des réunions de négociants. Elle a une petite fon-
taine, mesquine et basse, où se trouve une statue
de Neptune armé d'un trident. Cette fontaine
donne peu d'eau.
La seconde place est à quelques pas de là. Elle
est moins grande; elle est de la forme d'un carré
long. On y voit le théâtre, assez joli bâtiment
avec des arcades élevées, larges et profondes. Elle
est augmentée par une petite place qui se trouve
à son extrémité. 11 faut y remarquer une colonne
de quinze à vingt pieds de hauteur avec un piédes-
tal, et surmontée d'une statue pédestre de grandeur
naturelle d'un empereur en bronze couvert de cuis-
sards et autres armes, tenant à la main gauche un
globe et de la main droite un poignard; il a sur
la tête une couronne surmontée d'une croix. On
trouve à peu près la même répétition à quelques
(1) Il s'agit évidemment des deux places qui se nomment
aujourd'hui place de la Bourse et Grande-Place; sur la première,
8'élève la statue de l'empereur Léopold I"; sur la seconde, celle
de l'empereur Charles VI.
TRIESTE 233
pas de là; c'est une colonne absolument de même,
surmontée d'une statue du même genre, mais en
marbre blanc, couverte d'un grand manteau, la
main gauclie levée en signe de commandement.
Fontaines. — H y a aussi une fontaine sur cette
place. Elle est assez belle, formée de grosses
pierres qui s'élèvent à huit ou dix pieds; ces
pierres paraissent placées irrégulièrement, et re-
présentent un rocher d'où sortent plusieurs fon-
taines. Il y en a plusieurs (sic) et à chacune une
nymphe est couchée auprès, tenant une urne; le
tout est couronné par une Renommée.
Le grand désagrément de Trieste, c'est que les
eaux y sont très rares. Toutes ces fontaines ne
donnent que des filets d'eau bien petits^ de manière
que les habitants sont obligés d'être toujours à la
fontaine pour ne pas perdre de l'eau et pour en avoir
assez pour leur ménage. En eflet, il y a toujours
affluence.
Théâtre. — C'est tout ce que j'ai remarqué à
Trieste. J'y ai bâillé au théâtre. Il est très petit,
dans la forme italienne; c'est le même arrange-
ment des loges; seulement, au parterre, on est
toujours assis, et les bancs, pas levés.
534 JOURNAL DE VOYAGE DU GENERAL DESAIX
Agrandissement. — Trieste s'augmente tous les
jours. Dans peu, elle deviendra très considérable.
Par toutes les extrémités, on voit s'élever de nou-
veaux bâtiments, très grands et très beaux. De
toutes parts on entend le bruit des charpentiers et
des maçons. Les rues sont pleines de grosses
pierres de taille qui annoncent des maisons qu'on
prépare et qui vont très vite s'élever.
Costumes des Levantins, variété. — Il y a à Trieste
une chose bien intéressante. C'est tous les cos-
tumes différents qui s'y trouvent par les gens de
toute nation et de toute espèce en route : tous
les Allemands, Hongrois qui viennent charger sur
des voitures les marchandises pour leur pays, les
Hongrois en costume de hussard, petite veste
bleue, pantalon, bottes courtes et chapeau bien mi-
sérable, petits chevaux attelés à de grandes voi-
tures très simples, harnais le moins coûteux possible
dans le genre des Lorrains; les Allemands, beaux
chevaux, voiture énorme comme nos rouliers; et
tant de Levantins de toute espèce. Grecs, Turcs de
l'Asie Mineure, de l'Afrique, chacun, des costumes
particuliers, tous, de grandes culottes, larges exces-
sivement, dont le fond est à hauteur des genoux;
un grand nombre ont leurs cheveux noirs liés
TRIESTE 235
en queue, une petite veste brune, une ceinture
rouge, une grande culotte noire, des bas blancs et
le chapeau rond. J'ai vu un élégant en drap fin
dans ce costume, le tout en noir avec des souliers
élégants, les cheveux en rond; je trouvai cela
superbe. Ceux de Smyrne ont de très grandes
tuniques qui vont jusques au talon; ils retroussent
celle de dessous seulement; elle est fixée par une
ceinture; celle de dessus est flottante; ce sont des
dessus de soie ou de coton. Ils ont des chapeaux
ronds à haute forme, des bas et des souliers. Les
Turcs ont des sandales ; beaucoup la jambe nue, des
grands pantalons descendant jusque dessous le
mollet, et des vestes dont l'extrémité inférieure est
cachée par le pantalon et remonte aussi dans la
ceinture; leur tête est rasée ou leurs cheveux très
courts, et par-dessus est un turban peu élevé; ils
fument presque continuellement et ont des pipes
extrêmement longues, s'assoient sur tous les bancs,
les jambes croisées, disant souvent : « Allah, Allah.»
J'en ai vu avec des bottines, une veste violette
galonnée en or, une grande robe et un magni-
fique poignard à la ceinture. Je ne saurais assez
parler de ces costumes. Leur variété m'a bien
amusé.
Les hommes sont charnus, gros, et paraissent
236 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
très vigoureux. Ils sont musculeux, en général
pas très grands.
Femmes grecques. — Les femmes grecques m'ont
paru grandes, bien faites. Je les crois jolies; à
Trieste , je n'en ai pas vu de ce genre . J'ai
remarqué leur costume. Il ressemble un peu à
celui des hommes. Elles ont un habillement qui
paraît tout d'une pièce. En effet, la jupe est attachée
au corps de l'habit, mais l'endroit est recouvert
souvent par une espèce de ceinture. Leur habille-
ment a des manches étroites; par-dessus cela, elles
placent une grande robe sans manches qui flotte
jusque terre et laisse voir cependant par devant tout
l'autre habillement. Elles ont des mouchoirs qui leur
couvrent la poitrine qu'on ne voit pas. Leur tête est
serrée d'une espèce de turban. A celles pas riches,
c'est une espèce de bonnet de coton tenu droit sur
le haut de la tête, y entrant peu et enveloppé dans
une partie de sa hauteur de mousseline ou autres
objets fins; cela forme une espèce de turban haut
d'un demi-pied qui leur fait paraître la figure longue .
Vaisseaux espagnols (1). — J'ai vu à Trieste trois
(1) Il y avait depuis longtemps trois bâtiments espagnols dans
le port, et Bonaparte avait demandé au mois de mars 1797 qu'ils
TRIESTE 237
vaisseaux de guerre espagnols venus avant la dé-
claration de la guerre pour charger du mercure à
Trieste et y restant, craignant d'être pris par les
Anglais. Ils ont une cargaison de 5,000,000 de
livres, valeur du mercure. Le vaisseau amiral est
de 54 canons. Il est court, vieux, et peu marcheur.
Je l'ai été voir. J'ai été bien reçu. Il était tenu
médiocrement; l'équipage, assez occupé ; quelques
matelots à faire l'exercice du fusil sur le pont de
l'état-major. Le commandant de l'escadre nous a
assez bien reçus. Nous sommes entrés dans sa
chambre bien large, assez grande et propre. C'est
laque sontles sabres, les pistolets destinés à l'abor-
dage, le tout bien propre. La salle du conseil est
très grande. Le capitaine est bien logé; il a une
alcôve pour son lit, une chambre pour lui. A côté
de son alcôve, vis-à-vis, il y en a une aussi pour le
maître pilote.
Grande ouverture pour recevoir les différentes
embarcations, la chaloupe, le canot, etc. Descente
vers la deuxième batterie par les écoutilles. La
forme de celte batterie. Sabord. Pièces de fer. Affût
à quatre roues très basses. Hamac. Cadres. Dessous
fournissent huit canons pour armer les batteries du port, puis,
en juin, qu'ils se rendissent à Venise pour partir de là avec
l'escadre française.
238 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
la chambre du capitaine, grande salle, sert à man-
ger; à côté, petite chambre d'officier. Descente à
la première batterie. Répétition de la deuxième.
Dessous les appartements dont j'ai parlé, une
chambre assez grande qui s'appelle la soute. Elle
sert à l'écrivain, au commissaire du vaisseau. C'est
dessous elle que se trouve la poudre, et à son côté
sont placées les gargousses.
Il y aussi de petits appartements pour le chirur-
gien, aumônier, les commissaires-élèves.
Dessous tout cela se trouve encore l'entre-pont
qui est très bas et très sombre. On n'y entre qu'avec
de la lumière. C'est là où l'on panse les blessés, où
on les établit. C'est aussi un grand dépôt de beau-
coup de choses.
Enfin, c'est dessous que se trouve le fond de
cale où dessous les lests se placent, en ordre, de
manière à pouvoir en faire le tour, tous les ton-
neaux contenantl'approvisionnement du vaisseau,
l'eau, le vin, le biscuit, la viande salée.
Les cuisines sont vers l'avant du vaisseau.
D'un côté sont celles de l'équipage; de l'autre,
celles de l'état-major. Au bout se trouve un
four. Tout cela est à la première batterie. A la
deuxième je n'ai rien vu. C'est à l'avant que sont
les commodités. C'est aussi là que se trouvent
TRIESTE 239
attachés des deux côtés les ancres et grappins.
C'est aussi dessous le mât de beaupré que se
trouve peinte la figure qui donne son nom au
vaisseau.
Officiers de ce vaisseau, parlant peu français,
assez honnêtes.
De là, à une frégate. Joli officier, jeune, parlant
très bien français, très agréable, regrettant bien
de ne pouvoir pas faire la guerre. Frégate bien
tenue, pont très propre^ bastingages ressemblant
au vaisseau, sur tous les points mieux tenu. Disci-
pline austère. Matelots malpropres, grosse casaque
brune, cigare. Punition des fers de plusieurs façons.
Un fer au pied, il pouvait marcher, coucher à terre ;
ayant un pied ou deux passés dans des trous et
fermés à ne pouvoir pas remuer les genoux, on
lui place la tète dans les ouvertures; ce qui doit
être très douloureux et fatigant.
La différence que j'ai remarquée pour moi, sur la
frégate, c^est que l'entre-pont se trouvait éclairé
par le moyen de petits sabords ouverts. Le reste,
comme au vaisseau.
Le troisième vaisseau est de 60 canons. Peint
extérieurement en blanc. Il paraissait le plus mal
tenu et le plus sale. Les cochons, les dindons cou-
raient partout et rendaient tout sale extrêmement.
240 JOURNAL DE VOYAGE DU GENERAL DESAIX
Vieux vaisseaux, tous employés au transport
du mercure de Trieste en Espagne, de là en
Amérique.
Outre les matelots, il y a sur les vaisseaux des
soldats de la marine, habillés en bleu, avec des cha-
peaux bordés de poil de chèvre jaune.
Rien n'est joli comme ces vaisseaux avec tous
leurs pavillons et leurs signaux de tous les genres.
Celui des Espagnols est rouge et jaune, et il y
avait de ces pavillons placés en plusieurs endroits
différents. A tout instant les autres bâtiments
avaient aussi les leurs : blanc chez les Napolitains,
violet chez les Hollandais, rouge et bleu chez les
Turcs, rouge avec un lion d'or chez les Vénitiens.
Cela est tçès agréable à voir. Le dimanche matin,
tous les vaisseaux en sont ornés ; ce qui fait très bon
eff'et. Les Espagnols tirent tous les jours, le matin
et le soir, le canon de réveil et celui de retraite.
Troupes autrichiennes. — J'ai vu à Trieste un
général autrichien nommé Grumm ou à peu près
comme cela(l). Il y commande. Il était logé à l'au-
(1) Ce personnage, que Desaix nomme plus haut Gomer, et ici
Grumm, s'appelait en réalité Gummer. Né en 1744, à Bozen,
Pierre de Gummer avait acheté le 1" novembre 1767 une place
de lieutenant et le 21 janvier 1769 une place de capitaine dans
le régiment d'infanterie de Mittrovsky (aujourd'hui le 40^). Major
TRIESTE 241
berge. Il est Tyrolien, a été colonel de Mittrovsky
dans Luxembourg-, a passé en Italie, enfermé dans
Mantoue; gros homme âgé de quarante-cinq ans,
figure très ronde, pleine, colorée; honnête et doux.
Les régiments de Wartensleben et de Stuart y
sont en garnison; bien tenus, propres; beaucoup
de recrues paraissant chétifs, faibles et mala-
difs (1). J'ai vu faire l'exercice près de la mer à
leur manière. Dans la marche, ils font feu pour
attaquer; alors ils se portent en avant au pas
redoublé, l'arme haute, font feu, et puis présen-
tent la baïonnette. Détails. Sous-officier, avec la
canne, très propre.
Casernes. — Les casernes sont assez belles. J'en
>■
ai vu deux ; une, près de la jctée^ en dehors de
la ville, qui ne doit pas en être une habituelle-
ment; une seconde, au milieu de la ville; elle est
grande, élevée, et parait considérable.
le 19 mai 1784, lieutenant-colonel le 5 février 1790, colonel du
régiment le 8 janvier 1791, il devint gOnéral-major (4 mars 1796),
lieutenant feld-maréchal (2 octobre 1799). 11 fut mis à la retraite
le 17 février 1800 et mourut la même année, le 12 juillet. En 1797,
lorsque Desaix le vit, il commandait à Trieste où il avait succédé
au général-major Kôbl;is.
(1) « Les Autrichiens, écrivait Desaix à Reynier le 18 sep-
tembre, se sont rassemblés plus qu'ils ne l'étaient. Je les ai vus
à Trieste; ils ont des recrues bien chélivcs et bien des ma-
lades. »
16
242 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
Hôpitaux. — Derrière, et après l'avoir traversée,
se trouve un hôpital pour trois cents malades ; il
est bien tenu ; les malades ne sont qu'un par lit,
et propres. Il y a un autre hôpital sur la mon-
tagne; il est plus considérable; il contient quatre
cents lits; ce qui fait en tout sept cents malades
qu'il y avait à Trieste. On assurait que le total de
toute leur armée en avait quinze mille; c'est beau-
coup.
Dîné à table d'hôte. Nombreux. Assez mal servi,
bien lentement surtout, plat à plat, et présentés
par le maître d'hôtel qui les distribue à chaque
partie de la table. Officiers des deux régiments.
Chefs de corps à côté de moi. Un officier du génie.
Conversation sur Kehl, sur Mantoue, sur M. de
Vaux (i). Jeune homme costumé en noir, cheva-
lier de Malte, Belge, riche, assez instruit, ayant
voyagé. Promenade. Café. Théâtre. Conversation
avec le principal agent des douanes. Environs de
Trieste. Il m'a appris qu'on y fabriquait beaucoup
de savon, de liqueurs, et qu'il y avait aussi bien des
teintures; que ses habitants devaient leur exis-
tance au transport des marchandises, que tout ce
qui leur appartient servait d'entrepôt. Jolie femme,
(1) Sans doute le baron Thiérj' de Vaux, colonel du génie
autrichien, que Desaix avait connu antérieurement.
TRIESTE 243
parlant un peu français; conversation; éloge de
Trieste; bien reçu pour cola et vu avec plaisir.
Préparatifs de départ. — Préparatifs de départ.
Obstacle. Maître de poste refuse des chevaux parce
que la voiture est un cabriolet qu'il faut faire
porter aux chevaux. Sa malhonnêteté, ses propos;
plusieurs refus. Enfin, un voiturier consent à
nous conduire à 6 heures du lendemain à un prix
considérable. A 7 heures, ne vient pas, et se
moque quand on le va chercher et qu'on lui dit de
nous conduire. Chagrin. Nouvelle course, nou-
velle recherche. Enfin, à 9 heures nous pouvons
partir. Un bon conducteur nous mène deux
bons chevaux avec deux roues pour les placer
dessous les brancards. Pluie. Enfin, départ!
Dimanche : vaisseau espagnol tire des coups de
fusil et deux petits pierriers. Montée longue, diffi-
cile et rapide. Nous la montons doucement en
jouissant du coup d'œil du coteau rempli de
petites maisonnettes et aussi de petites cultures.
Grande quantité de chevaux, très grands, tous
gros et en bon état, avec des harnais bien propres;
employés à monter les voitures jusqucs au sommet
de la montagne. Rencontre d'une, attelée de cinq
paires de petits bœufs et de quatre chevaux attelés
244 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
par côtés. Arrivés au sommet de la hauteur et à la
douane. Peur faite à Larrey pour des marchan-
dises achetées à Trieste et qui étaient de contre-
bande ; elles étaient cousues dans les coussins qui
nous servaient de siège. Tonneau de vin de Malaga
pour le commissaire général Aubernon (1). Nous
passons librement à la douane et sans obstacles
d'après un ordre du chef des douanes qui avait
autorisé à passer du vin soi-disant pour le général
en chef. Ce vin avait été vendu par le maître
d'hôtel d'un des capitaines espagnols. Il revenait à
environ trente-six sous la bouteille.
Route. Sainte-Croce . — Arrivé jusqu'à Monfalcone
sans accident. Là, obligé d'attendre longtemps. Im-
patience. Dîné cependant. Spectacle horrible d'un
bœuf manqué qui échappe; avait les jarrets coupés
et était conduit à la boucherie; déchiré par les
chiens, il était tout en sang et faisait horreur.
Palma-Nova. — Départ pour Palma; route
presque la même qu'Udine; passage de l'Isonzo.
EnfiUj arrivée à 5 heures. Palma-Nova est une
place assez considérable, construite en 1500; elle
(1) Philippe Aubernon, né à Antibes en 1757, mort à Paris en
1832, commissaire des guerres en 1792, commissaire-ordonnateur
depuis 1793, ordonnateur en chef de l'armée d'Italie, plus tard
inspecteur aux revues.
TRIESTE 245
a huit côtés et elle est construite dans le genre
ancien. Ses bastions sont assez grands, défendus
par des flancs doubles, mais plus vraiment par des
cavaliers placés aux extrémités des courtines; ils
sont élevés et ont encore de la capacité. Le pro-
longement des faces vient tomber sur les cavaliers
et non au sommet de l'angle flanquant. Les revê-
tements ne sont pas assez hauts, l'enceinte n'étant
qu'à demi revêtue. Le surplus est en terre dont
la pente est bien roide, quoique solide, puisqu'il
y a des siècles qu'elle est ainsi. 11 y a un che-
min de ronde à fraise en avant du revêtement. Les
fossés sont larges, profonds, mais sans eau; j'y ai
remarqué une cunette qui n'est pas le moindre
obstacle. Les ouvrages étaient en grande partie
éboulés; on les rétablit avec rapidité. Les chemins
couverts sont presque partout rétablis, ainsi que les
contrescarpes; elles ne sont pas revêtues, mais
rapides et hautes. On recreuse les fossés des demi-
lunes; ils sont peu profonds. Cette place, quand
«'lie sera finie, sera assez bonne. Il ne faut pas plus
de soixante ou quatre-vingt mille livres pour les
travaux et six semaines; alors elle sera très sus-
ceptible de résistance (1).
(1) Bonaparte avait fait tous ses efToits pour fortifier Palma-
Nova qui lui scralilait « dans unr situation ellrayante » pour les
246 JOURNAL DE VOYAGE DU GENERAL DESAIX
La ville est assez grande, puisque son enceinte a
un grand développement et demande 6,000 hommes
de garnison. Mais elle contient peu d'habitants.
Les maisons sont très éloignées, en beaucoup
d'endroits, les unes des autres, et ont toutes des
jardins, des cours assez vastes. Il y a à Palma une
très grande place fort belle; elle est à huit côtés
comme la ville, et ornée de maisons passables.
A Palma, il se trouve assez de souterrains; les
bastions qui sont vides en ont tous. Ces bastions
se trouvent presque tous fermés à la gorge par un
excellent retranchement; ce sont les cavaliers des
courtines qui les avoisinent. Il faudrait peu de tra-
vaux pour les joindre et augmenter la défense de
la place d'autant, car il m'a paru que ce bastion
ainsi retranché aurait un peu de valeur.
Le général Guillaume (1) commande à Palma.
Autrichiens. Le 18 mars 1797, il ordonnait à Chaseeloup de pres-
ser les travaux avec toute la diligence possible, et, au mois de
juillet, il y envoyait Bcrnadotte qui devait ordonner au génie do
redoubler d'ardeur. « J'y ai fait travailler, écrivait-il, avec la plus
grande activité; cette place seule change la nature de notre posi-
tion en Italie; ce serait pour eux un siège de premier ordre à
entreprendre. »
(1) Paul Guillaume, que Bonaparte nommait le brave général
Guillaume et que Clarke reconnaît probe et très propre à com-
mander une place près de l'ennemi, était né à Courcelles-
Chaussy, dans la Moselle, en 1744 : artilleur en 1764, professeur
en Prusse, puis dans la gendarmerie française, procureur de la
commune de Vaudoncourt, chef de la 1" compagnie franche de
TRIESTE 247
C'est un homme déjà âgé, les cheveux gris, mais
la figure d'un homme encore bien vert; il est plein
de confiance, croit la ville imprenable et s'en tient
bien assuré; mais il prend des précautions à l'infini
et superflues pour éviter une surprise; les portes
sont toujours fermées ; il n'y a d'ouvert que des
petites port&s ; on ne laisse entrer dans la ville qui
que ce soit sans son ordre, etc. Je le trouvai se
promenant avec le commandant, officier du génie,
un jeune homme instruit et agréable, connaissant
Dubayel, ayant été avec lui à Conslantinople. Il me
donna des détails sur les Turcs et leur nullité ; il
se nomme Morio (1); il fonde une grande espé-
la Moselle en 179-, général de brigado on 1793, accusô, non sans
raison, d'avoir causé le désastre de l*irniasens et mis en arres-
tation, employé en 179i à l'armée des Pyrénées-Orientales et en
1795 à celle d'Italie, il avait connnandé à Peschiera avant de
commander à Palma-Nova, et il devait mourir en mars 1799, à
Brescia. Son Gis, Gnillaume de Vaudoncourt, l'écrivain militaire
(1772-1845), est plus connu que lui.
(1) Le nom est en blanc. Mais cet officier était évidemment Morio,
né en 1771, lieutenant d'artillerie en 1793, capitaine du génie en
1795. A son retour de Constantinople, il avait été attaclié à la place
de Palma-Nova. Employé ensuite aux îles du Levant, il fut en 1798
promu chef de bataillon. Puis on le trouve à l'armée de réserve
en Italie où il assiste au siège de Pescliiera, dans la Pouille, en
Lombardie, en Hanovre, à la Grande Armée (1805-1806). Colonel
depuis la fin de 1801, il acconipagno Jérôme, roi de Westphalie,
comme adjudant, et devient, au service du nouveau roi, général
de division, grand écuy er, colonel-général des chasseurs de la garde
et comte. Le 24 décembre 1811, il fut assassiné par un maréchal-
ferraiit, du nom de Lesage, qu'il avaitrenvoyé des écuries royales
248 JOURNAL DE VOYAGE DU GENERAL DESAIX
rance de défense sur ce que le terrain des environs
est tout pierreux, par conséquent difficile à travail-
ler pour les tranchées et d'ailleurs très montueux
pour le canon.
Il y a à Palma des mines assez passables et en état,
ce qui est rassurant pour la défense de la ville. On
avait pu mettre de l'eau dans les fossés, ou essayé ;
cela réussit très bien les premiers jours, mais bientôt
elle filtra, remplit toutes les mines et disparut.
A Palma, je n'ai pas pu avoir de chevaux, il n'y
en avait pas; mais, heureusement, mon jeune offi-
cier du génie m'a procuré des mulets et, après
quelque retard et sans avoir rien dépensé au géné-
ral Guillaume, très économe, je partis à la nuit
bien close à 8 heures. Nous fîmes très leste-
ment toute la route. Je n'eus pas, soit en allant,
soit en venant, un instant pour m'ennuyer avec
Larrey qui me raconta ses aventures. Il est du
Languedoc, élevé chez un de ses parents, très
habile, à Toulouse. Il eut un prix qui était une
médaille de vermeil qui lui fit grand plaisir; il fut
à Paris étudier, et obtint à l'école de chirurgie une
médaille, devint chirurgien de vaisseau sur une
frégate, s'embarqua à Brest pour aller à Terre-
Neuve. Ses descriptions des tempêtes, avec tous
les termes marins que je comprenais très bien
TRIESTE 249
depuis que j'avais vu des vaisseaux, m'amusaient
beaucoup. Deux anecdotes. Une sur un bâtiment
qui, dans un brouillard, s'engagea entre deux
glaces, fut ouvert par elles et périt; l'équipage se
jeta partie sur la glace pour y périr de froid, de
faim et de soif, et partie sur la chaloupe au
nombre de vingt-trois ; plusieurs eurent les pieds
et les mains gelés, enfin les autres furent sauvés
par le vaisseau de Larrey. Autre tempête horrible
sur la côte, qui menace le vaisseau de la destruc-
lion; rien ne peut l'arrêter et l'empêcher d'aller se
briser contre la côte; il entraîne les ancres, casse
les chaînes et les cordes qui l'attachent au corps-
/mort de la rade; enfin, l'ancre de miséricorde l'ar-
rête elle sauve. Les petites embarcations ou petites
chaloupes sont emportées par la tempête; le capi-
taine, très dur, veut les avoir absolument et envoie
les braves de l'équipage dans la grande chaloupe
pour aller les chercher, ils les attrapent; un, deux
matelots s'y jettent; au môme instant les vagues
séparent les chaloupes; l'une est jetée sur la côte
et y périt; les matelots se sauvent avec une peine
horrible, l'un sur un rocher où il périt; l'autre est
retrouvé mourant, et sauvé; désespoir du capi-
taine . Pêche des morues ; leur détail . Larrey
marié avec une femme bien née, a été en Corse,
250 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
à l'armée des Pyrénées-Orientales, en Italie (1).
Je suis arrivé à Udine à 10 heures du soir; nous
avons bien causé des hôpitaux, des friponneries
des chirurgiens, tous riches et roulant en voi-
tures magnifiques. Voici leur manière d'avoir de
l'argent. Ils arrivent dans une ville pour établir
un hôpital et menacent les couvents riches, les
particuliers à grandes maisons de l'établir chez
eux, les rançonnent cher et finissent par l'établir
chez des pauvres moines, dans des églises ou chez
ceux qui peuvent le moins payer.
(1) Dominique Larrey, né à Beaudéan (Hautes-Pyrénées) en
1766, raort à Lyon en 1842. Il commença ses études de médecine
de 1780 à 1787 auprès de son oncle Alexis Larrey, chirurgien en
chef d'un hûpital de Toulouse, et sa llièse sur la carie des os lui
valut une médaille de vermeil aux armes de la ville, décernée
par l'Université et le Conseil de la cité. Après un voyage à
Terre-Neuve sur la frégate la Vigilante (mai-octobre 1788), il
poursuivit ses études à Paris, sous Desault et Sabatier, de 1788
à 1791. Nommé chirurgien aide-major, il servit à l'armée du
Rhin; à Toulon, sur l'escadre qui tenta inutilement par deux
fois un débarquement en Corse; à l'armée des Pyrénées-Orien-
tales où il pansa les blessés de la Montagne-Noire, de Figuières
et de Roses; à Paris, à l'hôpital du Val-de-Grâce. Envoyé à
l'armée d'Italie, il était arrivé à Milan le 13 mai 1797, et il avait,
avec le commissaire-ordonnateur Villemanzy, inspecté les hôpi-
taux des villes occupées par les troupes françaises. Il avait
épousé, le 4 mars 1794, Elisabeth Le Roulx de Laville, fdle de
l'ancien ministre de 1792 et sœur de l'Emilie à qui Demouslicr
écrivit ses Lettres sur la mythologie. Cf. dans ses Mém. de chi-
rurgie militaire et campagnes, I, 23-28 et 41-44, les récits de nau-
frage et de tempête qu'il a faits à Desaix.
ANECDOTES ET CONVERSATIONS
Je ne veux pas oublier que le général a fait faire
cent sabres de grenadiers assez beaux avec le cein-
turon et ces mots écrits : Donné par le général
Bonaparte de la part du Directoire exécutif; de l'autre
côté, détail de l'action de valeur brillante; joignez
à cela une haute paye et une somme de 500 livres
de pension, payée par la République milanaise (1).
(1) Le 28 août, Bonaparte ordonnait que quatre-vingt-dix sabres
de grenadiers et dix de cavalerie, « avec lame de Damas et la
monture dorée et travaillée par les meilleurs ouvriers d'Italie, »
seraient donnés aux militaires qui s'étaient distingués par des
actions d'éclat pendant les deux dernières campagnes. Sur la
lame étaient écrits en lettres d'or, d'un côté : Armée d'Italie,
division de..,, demi-brigade. Donné, de la part du Directoire exé-
cutif de la liépublique française, par le général Bonaparte, au
citoyen , le an ; et, de l'autre côté : République fran-
çaise. Liberté, Égalité, et l'action d'éclat pour laquelle le sabre
était donné. Tout militaire qui recevait un de ces sabres avait
double paye et une pension de 100 francs sur le Mantouan.
(Cf. Corr., 111, 563-568, annexe à la pièce n° 2347, 1" « Élat nomi-
natif des hommes auxquels le général en clief Bonaparte accorde
des sabres pour leur conduite distinguée. ») Ces sabres furent
remis apjès la fête funèbre célébrée le 31 octobre en l'honneur
de Hoche.
252 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
Le général a aussi eu l'adresse de rassembler tous
les officiers auxiliaires qui sont à la suite des corps;
il les a formés en espèces de compagnies qu'il
a placées dans les grandes villes, comme Gênes,
Brescia, Bologne, pour les mettre à même, comme
étant à charge à l'armée, d'y faire de bons ma-
riages et s'établir d'une manière utile et inté-
ressante à la France. De ces officiers surnu-
méraires, il en a placé la moitié dans les troupes
italiennes, quelques-uns dans les Polonais, de
manière que voilà la République soulagée d'au-
tant (1).
Le général avait fait des marchés pour des sou-
liers et des habits, il les a trouvés mauvais, il ne
les a payés que leur valeur. Les souliers étaient
en mouton; ils ont été payés 35 sous; les entrepre-
neurs ont été condamnés à payer double habit,
parce que l'habit n'avait que moitié valeur (2). Il a
défendu les réceptions par experts et obligé les
(1) Il avait autorisé Lahoz, le 29 septembre 1796, à faire entrer
dans la Légion lombarde des ofûciers français surnuméraires, et
dés le 28 mars, avant de commencer la campagne, il écrivait à
Carnot qu'il placerait le plus possible dans les administrations,
et pour régir le pays d'Oneille, de vieux officiers qui n'avaient
pas de pain.
(2) « Tant que mes forces dureront, écrivait Bonaparte au
Directoire, je ferai une guerre impitoyable aux fripons et aux
Autrichiens. » Et il ne voyait parmi les commissaires des guerres
que cinq à six hommes qui ne fussent pas fripons.
ANECDOTES ET CONVERSATIONS 253
commissaires à recevoir eux-mêmes, afin qu'ils
fussent responsables eux-mêmes.
A celte armée, les charretiers ont été au compte
des entrepreneurs, habillés, payés comme canon-
niers.
Caractère de l'armée d'Italie, exagération de
toutes ses têtes, leur fermentation. La 69' se ré-
volte, ne veut pas aller à l'exercice, enfin revient;
le général lui parle et lui demande pourquoi.
« Nous sommes sans rien faire, dirent-ils; nous
nous ennuyons, il nous faut des événements. »
Trait extraordinaire à Lodi : cinq grenadiers
passent par-dessus la muraille, et ouvrent la porte
au milieu du combat (1).
Grenadiers qui ont sauvé Saint- Georges; ils
étaient en avant, coupant du bois ; surpris par les
imssards, ils crient aux armes; on n'a que le temps
de tirer deux planches du pont pour empêcher
d'entrer, et de fermer la barrière (2) .
(1) Ils appartenaient à la fameuse 32\ « A la prise de Lodi,
cinq de nos grenadiers firent un trait de valeur remarquable.
L'ennemi s'était réfugié dans la ville et avait fermé les portes.
Impatients d'y entrer les premiers, ils grimpent sur la muraille
en s'enlr'aidant, sautent dans la ville, où ils trouvent encore des
hiilans, et font ouvrir la porte. Leurs camarades s'y précipitent
eu foule, et la ville est à nous. » (Fabkt, Rapports historiques,
128-129.)
(i) Ils étaient de la 69'", et voici comment le fait est raconté
254 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
Idées sur l'Égyple, sur ses ressources. Projet
sur elle. Développement. Paix avec l'Autriche et
l'Angleterre. Départ de Venise de 10,000 hommes
et 8,000 Polonais pour l'Egypte (1); s'en emparer,
avantages, détails. Avec 5 divisions, 200 canons.
Assemblage de tous les moyens, des hommes bien
instruits. Voyages, Savary, Volney, etc. (2). Com-
munication avec les pachas grecs, imprimerie
dans l'historique de ceUe demi-brigaile (Fabkv, Rapports histo-
riques, 243) : « Quelques hussards aulricliiens se présentent à
une portée de fusil de Saint-Georges. Deux de nos grenadiers,
qui étaient sur la route à couper du bois, leur parlent, les pre-
nant pour des dragons français; les liussards autrichiens leur
disent tout doucement de se rer^re prisonniers, les assurant
qu'ils ne leur feront point de mal. Les grenadiers, reconnaissant
alors leur erreur, crient aux armes, et s'échappent en se jetant
dans les fossés ; le poste voisin prend les armes, les hussards se
retirent, on bat la générale, la troupe est prête en un instant. »
Napoléon a rapporté l'incident dans ses Mémoires : les deux
Français étaient, dit-il, un vieux sergent et un tambour aux-
(|uels « il parut que les manteaux blancs des hussards étaient
bien neufs pour être do Berohiny : ils se jetèrent dans Saint-
Georges, criant aux armes, et poussèrent la barrière. »
(1) Bonaparte propose également, dans une lettre du 13 sep-
tembre au ministre des relations extérieures, de partir de
Venise : « L'on pourrait partir d'ici avec 25,000 hommes, escortés
par huit ou dis bàtinicnts de ligne ou frégates vénitiennes, et
s'en emparer. »
(2) Claude-Etienne Savary avait publié (1785-1786) des Lettres
sur l'Egypte qui eurent un très vif succès, et Volney (1787), un
Voyage en Egypte et en Syrie qui, selon le mot de Berthier, fut
le seul guide de l'armée française en Egypte et le seul qui ne la
trompa jamais. Cf. Corr. intime de l'armée d'Egypte, par Larchey,
85 et 136 ; les Français jugent que Savary les a trompés, mais
que l'ouvrage de Volney est très exact et très bien fait.
ANECDOTES ET CONVERSATIONS 255
grecque à Ancône, lettres des Maïnotes ou des-
cendants de Sparte, peuple libre, indépendant,
offrant 4,000 hommes (1); lettre du pacha de Scu-
tari (2).
Pacha de Bosnie qui appelle le général l'homme
fort de la grande nation (3). Les Albanais, surtout,
extrêmement favorisés, bien traités, ont offert
6,000 hommes au général s'il en a besoin. Les
Bosniaques lui ont offert de se réunir à lui pour
marcher contre les Autrichiens ; il y a des corres-
pondances, des agents; il y caresse leurs goûts,
leurs principes, leur manière d'être; il en est extrê-
mement aimé.
(1) Bonaparte écrivait au Directoire que le chet des Maïnotes
lui avait envoyé un des principaux du pays pour lui mar-
quer le désir d'être utile au « grand peuple », et le général
répondait au chef des Maïnotes, le 30 juillet : « Les Français
estiment le petit, mais brave peuple maïnote, qui, seul de
l'ancienne Grèce, a su conserver sa liberté. Les porteurs de
la présente ont le plus grand désir de voir de plus près les
dignes descendants de Sparte auxquels il n'a manqué, pour
être aussi renommés que leurs ancêtres, que de se trouver
sur un plus vaste tliéâtre. »
(2) On trouvera dans la JOorrespondance de Napoléon (16 août
1797) sa réponse aux « choses flatteuses » contenues dans la
lettre du pacha de Scutari; il envoie au pacha quatre caisses de
fusils et lui assure qu'il protégera les Albanais en toute occasion,
qiiC la France estime particulièrement la brave nation albanaise.
(3) Cette lettre du pacha de Bosnie, « beau-frère du sultan
régnant, » est envoyée par Bonaparte le 13 septembre au ministie
des relations extérieures.
256 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
Le général a une grande et habile politique :
c'est de donner à tous ces gens-là une grande idée
de la nation française. Il a reçu ordre du Direc-
toire de la répandre dans toute l'Afrique, la Grèce,
par des imprimeries, des proclamations. Il gagne
les cœurs de toutes ces nations; il leur rappelle
leur ancienne gloire, leur ancien nom; il les ins-
truit des choses étonnantes et prodigieuses qu'ont
faites les Français. Aussi tous sont-ils surpris de
savoir ce qu'ils apprennent; ils sont très avides de
nouvelles; ils viennent en quantité à Ancône pour
y charger des marchandises et un de leurs grands
plaisirs est de prendre de ses proclamations pour
les lire et en porter dans leur pays.
Les lettres écrites par ces pachas sont en style
oriental très plaisant; ils l'appellent l'homme
grand, l'homme fort de la grande nation.
Anecdotes à ne pas oublier. — Pyramide élevée
au 14 juillet, noms des hommes tués à la guerre
écrits dessus; prisonniers de guerre crus morts,
rentrés et riant beaucoup d'y voir leur nom, mais
satisfaits de penser que leur nom serait connu en
cas de mort (1).
(1) Le 14 juillet 1797, chaque division avait célébré une
fête pour la réception des nouveaux drapeaux, et, au mi-
ANECDOTES ET CONVERSATIONS 257
Secours envoyés par le général aux blessés de
son armée dans les départements de l'intérieur.
20,000 livres à Marseille.
40 millions, le pape.
10
—
Modéne.
2
—
Naples.
2
—
Toscane.
4
—
Parme.
• 2
—
Piémont.
4
—
Gênes.
50
—
Milan.
3
—
Idria.
3
—
Trieste.
10
—
Allemagne ou Tyrol
40
—
Venise.
170 millions (1).
Grande punition : n'être pas de l'armée d'Italie.
Fuite de d'Antraigues, marié avec la Saint-
Huberty; il avait donné par écrit sa parole d'hon-
lieu du cliamp d'exercices, une pyramide reproduisait les
noms des officiers et soldats morts au champ d'honneur de-
puis Monlenottc,
(1) Ce tableau, tracé en marge de la page 130 du manuscrit de
Desaix, est évidemment le tableau des contributions levées par
Bonaparte. On ne sait où Desaix se l'est procuré et s'il est exact.
L'auteur anonyme d'un ouvrage publié en 1800 et intitulé : Le
riehezze deW Italia paisate in Francia donne les chiffres sui-
vants : Lombardie, 62 millions; Parme, 3i6o0,000; Modène, 10;
Venise, 6; légations de Ravenne, Bologne et Ferrare, 12,500,000;
Naples, 15; Gênes, 4; le pape, 30; Toscane, 8. (Tbolard, De
Rivoli à Magenla, 310.)
17
258 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
neur de ne pas sortir de sa chambre que pour aller
dans les principales bibliothèques (1).
Anecdote du cardinal Pignatelli. A la première
entrée dans les États du pape, le cardinal com-
mandait une garnison dans le fort Urbain ; elle fut
faite prisonnière de guerre, le cardinal aussi. Le
général le renvoya, ayant donné sa parole de ne
plus servir et de se représenter quand on le deman-
derait; il fut à Rome et s'opposait à ce que voulait
le général; celui-ci lui fit dire de se rendre; il se
mit en route, mais à moitié chemin, par réflexion,
s'en retourna ; il obtint une dispense du pape pour
ne pas obéir et l'envoya au général (2).
(1) Desaix, ne se souvenant pas du nom, a écrit « Fuite de
d' ». Cf., sur cet épisode, le livre de Léonce Pingaud, le
Comte d'Antr aiguës, p. 157-171 ; d'Antraigues, détenu à Milan,
avait, en effet, donné sa parole d'honneur de ne pas s'évader, et
il allait librement par la ville, notamment à la bibliothèque de
la Bréra; il s'enfuit le 29 août 1797.
(2) Napoléon se souvenait plus tard de cet incident : « Un car-
dinal, fait prisonnier, dit-il dans ses Mémoires, obtint la permis-
sion de se rendre à Rome sur sa parole; quelques mois après,
comme il se comportait fort mal, Berthier lui signifia l'ordre de
revenir au quartier général; il répondit, dans un style très spé-
cieux, qu'un bref du Saint-Père le dégageait de sa parole; ce qui
fit rire beaucoup l'armée. » Mais il faut rectifier un peu les asser-
tions de Desaix. Le fort Urbain (et non, comme écrit Desaix, le
fort d'Urbin), situé sur la route de Castelfranco, aux confins du
territoire de Modène, était commandé, non par le cardinal
Pignatelli, mais par un chevalier de Malte. Le cardinal, qui était
légat du Saint-Siège à Ferrai-e, fut fait prisonnier dans cette ville,
ANECDOTES ET CONVERSATIONS 2f)9
Anecdote sur cette guerre, très plaisante. Le
général Lannes, avec une petite escorte, trouve une
troupe de cavalerie papale nez à nez. Très surpris,
il s^avance sur le commandant et lui dit : « De la
part de la République française, je vous ordonne
de mettre pied à terre. — Vous allez être obéi, lui
dit le commandant. — Posez vos armes. » Ainsi de
suite. Il les fait prisonniers (1).
A Ancône, la garnison se place trois lieues en
avant sur une hauteur, au lieu d'être dans la place
et environs de la place (2) .
et ce n'est pas lui qui eut permission de se rendre à Rome sur
sa parole; ce fut le cardinal légat Vincenti, fait prisonnier à
Bologne.
(1) Cf. le livre II des Mémoires de Marmont. Cette campagne
contre le pape, dit le duc de Raguse, « fut la petite pièce du
grand spectacle auquel nous assistions. Lannes commandait
l'avant-garde. Il se trouva face à face avec un corps de cavale-
rie, et il n'avait avec lui que deux ou trois ofûciers et huit ou
dix ordonnances. Kn vrai Gascon, il paya d'effronterie et fit le
tour le plus plaisant du monde. Il courut au commandant, et
d'un tOB d'autorité : « De quel droit osez-vous faire mettre le
sabre à la main? Sabre au fourreau! — Subito, répondit le
commandant. — Que l'on mette pied à terre, et que l'on con-
duise ces chevaux au quartier général. — « Adesso, » reprit le
commandant. Lannes me dit le soir : " Si je m'en étais allé,
les maladroits m'auraient lâché quelques coups de carabine; j'ai
pensé qu il y avait moins de risque ù payer d'audace et d'impu-
dence, n
(2) Marmont se récrie pareillement sur cette extravagance de
la petite armée que Victor nomme la sainte armée et qui atten-
dit les Français, non à AncAne, mais sur la hauteur d'OImo, si
bien, comme dit Berthier (bulletin du i février 1797), que nos
280 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
L'armée d'Italie est composée de 8 divisions
actives, 3 de cavalerie et 5 divisions territoriales.
La 1" division, commandée par Masséna, com-
posée de la 2' légère, de la 18% 25% 32' et 75* demi-
brigades, fortes chacune d'environ 2,000 hommes,
fait 10,000 hommes avec le 24* chasseurs, de
400 chevaux, et 14 bouches à feu. Elle est à
Padoue. Les généraux sont Motte, Rampon,
Ménard et Mignotte. Solignac est adjudant-général.
La seconde est commandée par Brune à pré-
sent. Elle est à Vérone. Elle a la 27' légère, la 4%
40% 43% 51' de ligne, environ 2,000 hommes
chacune, faisant 10,000. Elle a le 9° de dragons,
150 hommes, et 13 pièces d'artillerie. Les géné-
raux de brigade sont Duphot, Verdier, Point;
adjudant-général, Sherlock.
La 3% Bernadotte, Frioul. Elle a la 13% légère,
la 30% 61% 88% 95' de bataille, chacune à peu près
troupes entrèrent dans la forteresse pêle-mêle avec les papistes :
« Ancône, fortifiée régulièrement, pouvait, avec les plus mau-
vaises troupes du monde, nous arrêter longtemps ; mais il y
avait dans la manière d'agir de l'ennemi une espèce de forfante-
rie toujours condamnable... Un coup de canon donna le signal
de l'attaque, et toute la ligne ennemie se coucha par terre. On
battit la charge, et, sans tirer ni recevoir de coups de fusil, on
arriva aux retranchements. Ils étaient difficiles à franchir; mais,
avec l'aide de ceux qui étaient chargés de les défendre, la chose
devint aisée. Toute cette petite armée mit bas les armes et Ancône
ouvrit ses portes. »
ANECDOTES ET CONVERSATIONS 261
de 1,800 hommes, faisant 9,000 hommes d'infan-
terie, le 19' chasseurs de 540 hommes. Elle a
20 bouches à feu. Elle est commandée par les
généraux Vial, Priant, Mireur et Fiorella. Les
adjudants-g-énéraux sont Sarrazin et Hector.
La 4' est commandée par le général Serurier.
Elle a la 21" d'infanterie légère, 2,100, et les 12%
69% 64' et 6' de bataille, chacune à peu près 1,600,
faisant ensemble 9,000 hommes, et le 15' dragons^
de 240; elle a les généraux Chabran, Meyer et
DessoUe, et 16 bouches à feu.
La 5' division, commandée par le général Jou-
bert, est à Vicence. Elle est composée des 4" et
22' d'infanterie légère, d'à peu près 1,000 à
1 ,200 hommes chacune, et des 1 1° (1 ,800 hommes),
14' (1,300 hommes), 33' (1,700 hommes) et 85'
(2,300 hommes) demi-brigades de bataille, faisant
en tout 9,500 homrnes, avec le 5' dragons
(240 hommes) et 18 bouches à feu. Elle est com-
mandée par les généraux Veaux, Belliard, Mon-
nier. Elle a les adjudants-généraux Liébault et
Blondeau.
La 6' division, commandée par le général Del-
mas, est à Bellune. Elle est composée de la
20' d'infanterie légère, de 1,400 hommes, des 39*
(1,600 hommes) et 93" (2,000 liommes) demi-
262 JOURNAL DE VOYAGE DU GENERAL DESAIX
brigades d'infanterie de bataille, faisant ensemble
5,000 hommes, avec le 13' régiment de chasseurs
faisant 468 hommes, et 10 bouches à feu. Elle
est commandée par les généraux Verges et Pijon,
et elle a l'adjudant-général Valentin.
La 7% d'Hilliers, à Venise, a la 17' d'infanterie
légère faisant 900 hommes, et les b% 13" et 63"
de bataille faisant tant [d'hommes (sic), avec le
25' régiment de chasseurs d'environ 300 hommes;
elle est commandée par les généraux Dufresse,
Gardanne, Malye et l'adjudant-général Partou-
neaux. Elle a 10 bouches à feu.
La 8' division, commandée par le général
Victor, est composée des 5" ejt 18" d'infanterie
légère, faisant, la première, 1,400, et la seconde,
1,600 hommes, et des 57" et 58" de ligne faisant
chacune 2,500 hommes, — le total d'infanterie est
de 8,000 hommes, — sans le 18" de dragons, de
188 hommes. Elle a les généraux Rusca et Cham-
barlhac avec l'adjudant-général Argod. Outre cela,
son artillerie est de 18 bouches à feu.
La 1" division de cavalerie, à Trévise, com-
mandée par le général Dugua, est composée
du 1"' régiment de cavalerie, 210 hommes, de
100 hommes du 5", 240 du M", 450 du 4" de
chasseurs et 450 du 10". Elle est commandée par
ANECDOTES ET CONVERSATIONS 263
les généraux Leclerc et Beaumont; Dugommier,
adjudant-général : 1,100 hommes, en tout. Elle a
6 pièces d'artillerie.
La 2" division de cavalerie est commandée par
le général Dumas, est à Rovigo; elle est composée
du 7' hussards (500 hommes), des 14' et 3' dragons,
(chacun de 300 hommes), au total 1,400 hommes,
commandés par le général Walther et l'adjudant-
général Lorcet. Elle a 6 pièces d'artillerie légère.
La 3' division, commandée par le général Rey,
à Brescia, a le 1" de hussards, 600 chevaux; le
20* dragons et le 15' chasseurs, chacun de
400 hommes, faisant en tout 1,400. Elle est com-
mandée par les généraux Kellermann, Murât et
l'adjudant-général Requin.
La 1" division, appelée colonne mobile, com-
mandée par le général Leclerc, se trouve à Milan.
Elle est composée des 11% 12' et 20' demi-brigades
d'infanterie légère (la première, 900 hommes; la
deuxième, 1,000; la troisième, 1,200), de la 45' de
bataille, et du 22' chasseurs à cheval ainsi que du
8° dragons. Elle est commandée par les généraux
Leclerc et VignoUe et l'adjudant-général Boyer.
Le général Lannes s'y trouve.
La 2* division est celle de Mantoue, commandée
par le général Miollis; elle est composée de la
264 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
29' demi-brigade légère (950 hommes), de Polo-
nais et Lombards. Il s'y trouve les généraux Char-
ton et Pelletier ; Beaurevoir, chargé des dépôts de
cavalerie, et Verrières, de l'artillerie.
La 3' division est à Tortone, commandée par le
général Sauret : à Tortone se trouve la 9° de
bataille; à Alexandrie, la 5".
La i' division est à Coni, sous le général Casa-
blanca; bataillon polonais.
La 5% commandée par le général Vaubois, est
en Corse : il y a là la 19' de ligne, de
1,250 hommes.
A Corfou, le général Gentili, avec la 19" de
bataille, faisant 1,200 hommes (1).
Le total de l'armée active est : les 8 divisions
actives : 70,000 hommes d'infanterie, 6,700 de
cavalerie et 1,600 hommes d'artillerie. Les pièces
qui sont à l'armée active sont au nombre de 120,
dont 39 obusiers, 37 pièces de différents calibres,
27 de huit, 11 de douze et 6 de quatre.
L'armée, au total, est de 79,290 hommes d'in-
fanterie, de 7,170 de cavalerie et 2,970 d'artille-
(1) Il serait superflu de donner une notice sur tous les géné-
raux et adjudants-généraux qui figurent dans ce tableau ; on s'est
contenté de rétablir les noms qui manquaient et d'orthographier
exactement ceux que cite Desaix.
ANECDOTES ET CONVERSATIONS 265
rie, non compris 4,000 de l'armée des Alpes qui y
sont joints.
Outre cela, guides à cheval, 300, et 4 pièces
d'artillerie; guides à pied; 6.000 chevaux d'artil-
lerie, beaucoup de mulets.
Monge. Conversation. Pierres antiques taillées
d'abord par veines, puis à nu, exprès, sont expo-
sées au frottement qui leur donne la forme désirée
Imitation d'antique : pâte argileuse, empreinte sur
l'antique, couleurs donnés par des verres ou plutôt
des émaux placés avec dans un four très chaud où
l'émail se fond à demi, et puis, pressé fortement,
donne la couleur; perfection par le talent de l'ou-
vrier qui, d'une main légère, répare les imperfec-
tions de l'empreinte.
Conversation sur les grands hommes, leurs
jalousies, leur ambition. D'Alembert. Monge, à
vingt-six ans, va à Paris; songe à l'Académie, voit
peu le monde, se lie avec Vandermonde (1), ami de
Diderot; présenté chez d'Alembert, le voit souvent,
une fois la semaine D'Alembert avait chez lui infi-
niment de monde, tout ce qu'il y avait de fameux,
savant, riche, voyageurs, ambassadeurs : lui,
(1) Alexis-Théopliile Vandermonde (1735-1796), célèbre malhé-
malicien.
266 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
pauvre, n'avait que 6,000 livres, mais estimé,
considéré des ministres et de tout le monde, avait
de l'influence (1). Jalousie profonde contre Rous-
seau. Lorsque les Confessions parurent, intrigues
de d'Alembert pour les faire tomber, en occuper
peu la société. Met en jeu Bléton avec sa baguette
divinatoire afin que, par ce prodige qui plut tou-
jours à tout le vulgaire, chacun y courût, s'en
occupât, ne pensât pas à Jean-Jacques. En effet,
TAcadémie s'en occupa d'abord, sollicitée par deux
membres médiocres, dévoués à d^Alembert. Mais
celui-ci fut bien battu par Monge qui prouva très
naturellement le jeu de la baguette, qui était courbe
et devait se remuer lorsqu'on faisait les mouve-
ments de main nécessaires. Alors d'Alembert, de
son immense crédit, appuya la demande de s'occu-
per de Bléton, et cela, adroitement, de manière à ne
pas se compromettre en paraissant croire à la ba-
guette, et il parvint à faire nommer une commission
pour s'en occuper. C'était tout ce qu'il voulait (2).
Conversation sur la marine, sur son peu d'offi-
(1) Cf. ce que raconte Hérault de Séchelles (Œuvres liltéraires,
p. Dard, 170) : « J'ai vu d'Alembert dans une espèce de taudis;
il était entouré de cordons bleus, de ministres, d'ambassa-
deurs. «
(2) Voir sur ce Bléton, chercheur de sources, les Mémoires
ecrets dits de Bachaumont, tomes XX, 14 mai 1782, et XXVI,
ANECDOTES ET CONVERSATIONS 2fi7
ciers. Grimouard, venant de la Martinique, appelé
à Paris, reste trois semaines auprès de Monge, tra-
vaille très assidûment et utilement; gagné après
par des aristocrates, s'en va et périt à Rochefort,
guillotiné. Homme de grand talent et grandes
espérances (1).
Conversation sur Naples, son port, ses facilités;
sur la Grèce, l'Egypte, sa situation, ses moyens,
ses richesses; sur l'utilité de la France d'y porter
ses regards et de s'en emparer.
Conversation sur les places avec le général Chas-
seloup sur Padoue, sur Osoppo, fort ou plutôt châ-
teau, fort par lui-même, placé eur un rocher inac-
cessible, inattaquable, soutenant très bien un camp
retranché, prenable à tout instant; mais si bien
sous les coups de la place qu'il n'est pas conscr-
12 juillet 1784, ainsi que Pierre Thouvenel, Mémoire physique et
médicinal montrant les rapports évidents entre les phénomènes
de la b<iguette divinatoire, 1781, et Second Mémoire, 1784.
(1) Le comte de Grimouard, et non Grimoard, comme écrit
Desai.x, garde-marine en 1758, lieutonant de vaisseau en 1778,
capitaine de vaisseau en 1781, major de la 2" escadre, puis
contre-amiral, avait, après avoir « travaillé auprès de Monge »,
gagnù Roclieforl; mais, à Port-au- Prince où il était durant les
troubles di' Saint-Domingue, il avait eu pour adversaire un
colon, nommé Brudieu, et Brudieu, revenu, lui aussi, sur le con-
tinent, était greffier du tribunal de Rochefort : il dénonça Gri-
mouard et le fit condamner (7 février 1794).
268 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
vable ; d'après cela, devant être repris à tout instant.
Fort placé pas de manière à pouvoir défendre la
gorge, mais assez près pour en gêner la marche et
forcer d'y laisser des troupes pour arrêter la garni-
son. Le fort ne demande pas plus de 600 hommes;
il ne produirait pas assez d'effet; 2,000 autres doi-
vent aller au camp retranché pour de là aller faire
des sorties et gêner les communications et les tra-
vaux couverts des ennemis (1).
Anecdotes sur la cour de Vienne. A l'arrivée des
Français à Léoben, on délibéra si la cour s'en irait
ou non. On proposa qu'elle se retirerait à Cracovie
et de là en Russie. Peu d'énergie par conséquent.
Envoi d'un cadet à Mantoue. Il parvient aux
avant-postes, aux dernières sentinelles; là, arrêté
heureusement; conduit au général Dumas. Celui-ci
l'examine, lui .dit : « Vous avez quelque chose dans
le ventre. » L'autre se défend. « Eh bien! envoyez
chercher un chirurgien pour qu'on ouvre mon-
sieur, » dit froidement le général Dumas. Effrayé
(1) Cf. le jugement de Marmont dans le livre IX de ses
Mémoires : le fort d'Osoppo, selon lui, ne remplit que très
imparfaitement son objet parce que la vallée est trop large sur
ce point pour être fermée: « il peut servir à conserver des
magasins, à recevoir des dépôts; c'est un coffre-fort où on peut
mettre en sûreté des trésors; mais, sous le rapport stratégique,
il n'est qu'une gêne, et non un véritable obstacle, au mouve-
ment d'une armée ennemie. »
ANECDOTES ET CONVERSATIONS 269
de cet ordre, rAutrichien se trouble; il avoue qu'il
a reçu un ordre de se rendre à Mantoue, qu'il a
avalé dans du fer-blanc un papier. On l'enferme,
on parvient à avoir le papier qui donnait à la garni-
son l'ordre fou d'aller de l'autre côté du Pô (1).
27. (2).
Conversation avec Mong-e sur les habillements,
les habitants des montagnes; enfin, bien plus inté-
ressante, sur V Origine des cultes de Dupuis (3).
Toute religion a pour base celle du soleil et tout
peut s'en expliquer par les événements qui lui arri-
vent dans son cours. En effet, la fête de Noël s'ex-
(1) L'anecdote est rapportée dans les Mémoire$ de Thiébault.
II, 30-31 ; Thiébault dit tenir le fait de Dumas lui-même, mais le
récit de Thiébault est mélodramatique : suivant lui, l'espion
aurait été mis nu et attaché par les quatre membres sur une
table devant les bouchers du camp aux mains et tabliers pleins
de sang. Bonaparte a conté l'anecdote plus exactement dans une
lettre du 28 décembre 1796 au Directoire : « Le 22 décembre,
Dumas surprit un espion qui entrait par la ville : c'est un cadet
expédié de Trente. Après de grandes façons, il avoua qu'il était
porteur de dépêches, et, effectivement, il rendit, vingt-quatre
heures après, allant à la garde-robe, un petit cylindre où était
renfermée la lettre ci-jointe de l'empereur. « (Cf. E. d'Hadte-
BivB, le Général Alexandre Dumas, p. 85-87.)
(2) Date du jour où écrit Desaix, 27 fructidor an V ou 13 sep-
tembre 1797,
(3) On sait tout le bruit que flt l'ouvrage de Cliarles-François
Duruis, Origine de tons les cultes ou Religion universelle, paru en
1795. « Avec M. Dupuis, disait Joseph Chénier dans son Tableau .
historique de la lillérature française, l'érudition raisonnable
cherche l'origine commune des diverses traditions religieuses. »
270 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
plique ainsi : elle est le premier jour de l'année
qui arrivait là clans la constellation de la Vierge; le
premier jour de l'année étant représenté par des
hiéroglyphes, ne pouvait l'être que par un enfant
qui vient de naître; ainsi on le représentait comme
cela, né d'une Vierge, c'est-à-dire sous ce signe.
Mais cette Vierge n'est pas une Vierge ordinaire,
puisqu'elle est dans le ciel; alors on l'a représentée
avec une couronne et des étoiles. Elle passait pour
céleste. De là toutes nos idées de la Vierge, de sa
naissance, etc. Le serpent est l'ennemi du soleil
parce qu'il descend sous ce signe dans les heux bas.
Conversation sur Rome, sur le tombeau d'Ha-
drien, sur l'église de Saint-Paul construite, dit-on,
par Constantin. Voie Appienne; tombeaux qui la
bordent. Panthéon, ses détails, ses richesses, son
sommet représentant le soleil, sa couverture et
beaucoup de choses employées à Saint-Pierre de
Rome.
Conversation sur la cour de Vienne. Thugut, un
vieux bonhomme de soixante-dix ans, figure contre-
faite et extrêmement étonnante, riant presque tou-
jours. Homme d'esprit, d'usage, et un de ceux qui
ont le plus de moyens. Sans naissance, espèce de
bâtard, protégé par Marie-Thérèse qui le nomma
Thungut, qui en allemand veut dire faire bien; fut
ANECDOTES ET CONVERSATIONS 271
élevé par ses soins dans les afl'aires; y fut heureux
et réussit ( 1) . Il resta bien longtemps dans les places
inférieures, y était encore au commencement de la
guerre, fut alors gagné par les Anglais. Il est très
vieux et très avare, il ne fut pas difficile à prendre.
Il vit très retiré, toujours seul, sans tenir état de
maison, faisant apporter son dîner de l'auberge, ne
parlant à personne; n'est pas marié; n'a pas d'en-
fant; fait argent de tout, des présents qu'on lui
donne, les revend aux autres ministres pour l'em-
pereur, et le double de leur valeur. Protégé par Col-
loredo (2), qui a élevé l'empereur et qui a très peu
de moyens, qui sait de Thugut ce qu'il doit dire et
ce qu'il doit faire; de manière que par ce moyen
il paraît éclairé aux yeux de l'empereur, qui le
respecte au delà de ce qu'on peut dire. Thugut,
(1) Jean-Amédée-François-de-Paule Thugut, né le 31 mars
1736 à Linz, avait soixante ans, et non soixante-dix. Son
arrière-grand-père, maître d'écolo à Stein, dans le cercle de
Budweis (1647-1684), se nommait Thuenitguet ou Thunitgut; son
grand-père, Urbain (1673-1744), était laboureur et changea son
nom de Thunitgut en celui de Thugut; son père, Jean (1691-
1760), était employé dans l'administration des finances im-
périales, et, lorsqu'il mourut, Marie-Tliérèse prit soin de se.s
cinq enfants et notamment de son plus jeune fils, le futur
ministre, qu'elle fil élever à l'Académie orientale.
(2) François-de-l'auieGundaccar, prince de Colloredo-Mansfeld
(1731-1807), ambassadeur à Madrid, commissaire principal près
le tribunal de la Chambre impériale, vice-chancelier de l'Empire
depuis 1789.
272 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
ayant été vendu aux Anglais, il y a quelque temps,
ne peut plus sortir de leur joug parce qu'alors
ceux-ci le menacent de révéler ce qui est arrivé,
de le déshonorer et de le perdre (1). Les Anglais
emploient des sommes énormes pour la corruption
en France. Avant la Révolution, le parlement donna
au gouvernement 24 millions dont il pouvait ne pas
rendre compte. Dans ce moment, ils retiennent à
la maison d'Autriche les sommes qu'ils emploient
à gagner la France (2).
(1) Cf. ce qu'avait écrit Bonaparte au Directoire le 30 avril et
le 3 septembre : « Les plénipotentiaires de l'empereur gémissent
sur les sottises de M. Thugut; ils ne dissimulent pas même,
dans la conversation particulière, qu'ils le croient vendu à l'An-
gleterre... Le ministre d'Angleterre à. Vienne s'est fortement
fâché avec M. Thugut; il parait que les Anglais le prennent fort
haut et taxent l'empereur de mauvaise foi. « Mais Thugut
n'avait rien à craindre; comme l'écrit Vami à d'Antraigues, « il
faut rendre justice aux Anglais : rien ne s'échappe de ce qu'on
appelle secret du cabinet. »
(2) Les Français disaient même que Thugut avait été gagné
jadis par leur gouvernement. Le 23 février 1797, à Bologne,
Berthier et Ciarke « s'exhalent en invectives sanglantes contre sa
vénalité », et Ciarke assure à Lucchesini qu'il produira des quit-
tances de la pension payée autrefois à Thugut par l'ambassa-
deur de France en Turquie. (Lu.mbroso, Revue napoléonienne,
1902, t. II, 49-50.) Bonaparte, dans sa proilamation du 1" avril
1797 au peuple de la Carinthie, déclarait que « les ministres de
la cour de Vienne, corrompus par l'or de l'Angleterre, trahis-
saient l'Allemagne et leur prince », et Talleyrand — Qiiis tule-
rit Gracchos? — écrivait le 16 septembre à Bonaparte qu'on
pouvait prendre Thugut et le « démasquer à plein » en publiant
des pièces officielles qui démontraient qu'il avait « ancienne-
ment reçu de l'argent » et « en recevait encore ».
ANECDOTES ET CONVERSATIONS 273
Plaisanteries sur la diplomatie autrichienne.
M. de Gallo, beau garçon, bonne tournure, sédui-
sant, Napolitain, aimant les dames, ayant une
intrigue, àUdine, avec une jolie femme qu'il mène
au café. Anecdote du dîner chez lui. Il l'emmena
dans sa chambre, malgré le chevalier servant.
M. de Gallo doit sa fortune au bonheur d'avoir
plu à la mère de l'impératrice, qui l'a mis en fa-
veur. Dans ce moment-ci, il jouit d'une très grande
à Vienne; il est l'amant de l'impératrice d'à pré-
sent (1); par conséquent, a un grand empire; aussi
en jouit-il bien. Il reçoit difficilement les grands
qui viennent le voir; il faut se présenter chez lui
deux ou trois fois avant que d'être reçu, et, au
moindre signe de sa volonté, les principa'ux s'y
rendent. Cependant, on en fait cas à Passariano,
parce qu'il paraît désirer la paix de très bonne foi
et y donner ses soins. Il a toutes les formes poli-
tiques les plus austères et les plus diplomatiques
(1) Cette « impératrice d'à présent » était la deuxième femme
de François I", Marie-Thérèse, princesse de Sicile, qu'il avait
épousée le 15 août 1790 (après avoir perdu au mois de février
précédent sa première femme Elisabeth de Wurtemberg), et qui
lui donna trei,2;e enfants, dont Marie-Louise, femme de Napoléon,
Ferdinand qui succéda comme empereur à son père, et Fran-
çois-Charles qui fut le père de l'empereur François-Joseph. On
sait que Marie-Thérèse mourut en 1807 et que François I" se
maria deux fois encore, en 1808, à Maric-Lonise-Béatrix de
Modène, et en 1816, à Caroline-Auguste de Bavière.
18
274 JOURNAL DE VOYAGE DU GENERAL DESAIX
du monde. Le plus grand soin de cet ambassadeur
est de rendre compte des détails les plus petits et
les plus minutieux des cours, pas beaucoup des
affaires, infiniment des personnes. On a intercepté
de ses lettres où il mandait que la reine se portait
assez bien, quoiqu'elle n'eût pas eu ses règles, et
beaucoup de petitesses de ce genre; on ne peut
pas assez en rire.
Une grande affaire, lorsqu'on prépara les confé-
rences, fut que des ambassadeurs ne pouvaient
pas s'assembler dans un lieu où il n'y avait pas de
quoi manger et des endroits pour placer des garde-
robes. A l'arrivée du général, les ambassadeurs
furent le voir; ils étaient bien intrigués de savoir
s'il leur rendrait leur visite et bien inquiets. Ils
furent contents quand ils le virent arriver, mais
fâchés de le voir de suite entrer en matière et
profiter de l'occasion pour une séance.
Merveldt a une maîtresse, son hôtesse, Mme de
Trauber; il a quelques petites aventures.
28 (1).
Conversation du matin sur les gouvernements.
Notre ignorance en ce genre. Sur la maladresse de
faire faire une constitution par ceux qui auront
(1) Sans doute 28 fructidor au VII (14 septembre 1797), date du
'our où écrit Desaix.
ANECDOTES ET CONVERSATIONS 275
part à un des pouvoirs. Ils se ménagent. Danger
de faire le Corps législatif en partie exécutif, de
manière à ne pouvoir être hors de fonction. Idée
du général : il voudrait l'établissement d'un corps
formé de tous les hommes de l'État qui se trouve-
raient par leur position être entrés dans les affaires,
tels que ministres, ambassadeurs, généraux, etc.
Ce corps aurait la connaissance de toutes les affaires
d'administration générale, ne serait pas public et
aurait le droit de censure sur le gouvernement. Cela
réduirait les Conseils au simple rôle de législateur,
soit en justice civile, militaire et tous détails (1).
Le général jouit d'une si grande considération
parmi tous les Italiens que des paysans de Bologne
viennent, d'il y a cinquante ou soixante Ueues, pour
le consulter sur leurs affaires. Un est venu pour
lui demander qu'on lui fasse épouser sa maîtresse
qu'il a enlevée et que son père veut faire enfermer
parce qu'elle est riche et l'autre pas. Un autre vint
pour ne pas être obligé de comparaître devant les
juges, mais devant un commandant militaire, pour
(1) Cf. la lettre de Bonaparte du 19 septembre i797 : « ... Nous
sommes très ignorants dans la science politique morale... Le
pouvoir consisterait dans deux magistratures, dont une très
nombreuse, où ne pourraient être admis que des hommes qui
auraient déjà rempli quelques-unes des fonctions qui donnent de
la maturité sur les objets du gouvernement. Ce pouvoir législa-
tif ferait toutes les lois organiques... »
276 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
un procès avec un habitant qui lui demande vingt
écus; ce qui m'a étonné, c'est que son voyage ne
lui a coûté que quarante sols (1).
Nous avons bien causé sur la religion, sur Jésus-
Christ, prophète comme il devait y en avoir beau-
coup dans un pays où on n'avait rien à faire, et où il
y avait une religion qui promettait un avenir admi-
rable, de la gloire, des honneurs et très grande
prospérité; une nation pauvre, d'après cette espé-
rance, devait avoir une énorme quantité de gens
qui se tourmentaient dans tous les sens et se pro-
mettaient de toutes les façons le bonheur promis
aux Hébreux. De là, conversation sur l'origine des
cultes, etc. Répétition.
De là, vues sur les rivières; observé que toutes
les rivières paraissent avoir un lit plus considé-
rable; idée de Monge pour l'expliquer. L'atmos-
phère actuelle de 15 Ueues, autrefois double à sup-
poser, emportée par une comète qui a approché
de nous et a emporté la moitié de cette atmosphère.
Mais il est de fait que le Pô est une rivière
cruelle qui jouera un tour terrible à l'Italie,
ainsi que toutes ces rivières qui obligent à un tra-
(1) Cf. MioT, Mémoires, 1, 150 : « 11 dînait en public, et, pendant
son repas, on faisait entrer dans la salle où il mangeait des
habitants du pays. »
ANECDOTES ET CONVERSATIONS 277
vail excessif. Une g^rande partie n'a pas de lit
creusé, de manière que la moindre chose qu'elles
augmentent, elles ravagent tout, et cela très au
loin, les plaines étant très plates. Ce qui produit
au Pô son lit si plein, c'est qu'il reçoit de l'Apen-
nin une quantité de torrents prodigieux pour des
instants, qui lui apportent dans leur violence de
grandes quantités de pierres et de débris qu'il n'est
pas ensuite assez fort pour entraîner, vu que sa
pente très douce ne lui permet plus d'avoir assez
de rapidité pour les entraîner.
Il faut un peuple vigoureux pour le combattre;
les Italiens^ devenus paresseux, se laissant gagner
par lui, peuvent voir leur pays bien ravagé. Le
Mincio se trouve à présent plus bas que le Pô,
dans ses eaux un peu hautes, de manière que ses
eaux refluent et forment le lac de Mantoue qui
augmente tous les jours et augmentera à propor-
tion que le Pô se haussera.
Il est essentiel que tout ce pays-là soit réuni
sous le même gouvernement, pour lutter tous
ensemble contre le danger commun (1). L'Adige
est aussi à peu près de même, coulant sur un lit
très haut. Le général voulait, au moment où il
(1) Voir, sur cette « menaçante masse (J'eau » du Pô et de
l'Adige, les réflexions de Marmont, Mi-moires, livre XXVII.
278 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
était si faible, et que la rivière était haute, ouvrir
une de ses digues de manière à inonder toute la
partie inférieure de l'Italie ; cela aurait fait un dégât
considérable et réparable qu'avec plusieurs mil-
lions. Par ce moyen, il raccourcissait beaucoup sa
ligne de défense et la rendait susceptible de n'être
pas forcée. Il avait aussi formé le projet de jouer
le tour à Wurmser de l'inonder, s'il avait voulu
passer par le bas de l'Adige; Wurmser se serait
trouvé obligé de passer à travers des inondations
effroyables, qui l'auraient peut-être fait périr (1).
Le général ne perd jamais de vue un des moyens
qui lui appartiennent pour s'assurer des succès. Les
négociations vont avec lenteur, sont 'difficiles (2).
Il y a une déclaration que, si au 1" octobre les
négociations ne sont pas terminées, nous n'en pre-
nons plus pour base l'armistice de floréal, mais
notre situation présente, et nous discutons d'après
(1) Il écrit en effet à Chasseloup, le 10 juin 1796, qu'on pourrait
inonder une grande partie de Mantouan, puisque le lit de l'Adige
est plus élevé que le niveau du terrain : « Visitez les bords de
l'Adige, et sachez me dire le parti qu'on pourrait tirer de cette
inondation pour rendre inaccessible à l'ennemi le pays compris
entre Mantoue, le Pô et une partie de l'Adige. Quelle influence cette
terrible inondation pourrait-elle avoir sur la place de Mantoue?»
(2) « Les négociations, mandait Bonaparte à Masséna le 7 sep-
tembre (Gachot, Campagne d'Italie, 313), vont avec beaucoup de
lenteur; si, pour le 1" octobre, rien n'était décidé, nous pour-
rions bien nous battre. »
ANECDOTES ET CONVERSATIONS 219
cela. Par ce moyen, on évite les désagréments des
préliminaires qui nous gênent, et nous profitons
de tous nos avantages du passage du Rhin et
des victoires de Sambre-et-Meuse, qui nous don-
nent de très belles espérances^ pour appuyer tout
cela et tout faire valoir. Alors, on fait avancer l'ar-
mée ou la tient prête à marcher. Par ce moyen, les
Vénitiens, abattus, inquiets, se réveillent et ont
des espérances : les patriotes déjà sont venus
demander à élever l'arbre de la liberté, se sont
montés, et on en tirera parti. Déjà on prend tous
les moyens possibles pour les animer, pour les
faire armer. Mme Buonaparte va à Venise^ on
lui donne des fêtes; tout cela ranime et remet en
espérance; tous les Français y paraissent; à la
suite des plaisirs, du rapprochement, tous les
esprits s'électrisent (1).
Si la campagne s'ouvre, le général a ses der-
rières alors libres (2), parce qu'il s'attache les
(1) « II y a en, mande Desaix à Reynier le 18 septembre, de
très grandes fêtes à Venise, au passage de Mme Buonaparte qui
y resta trois jours. Rien de plus brillant : fêtes, bals, illumina-
tions, courses de barques, repas à la flotte de l'amiral Bruix. »
(Voir, sur ces fêles, des extraits d'écrits et journaux du temps
dans Tbolard, De Rivoli à Magenta, 203-207.)
(2) C'est le mot même de Bonaparte qui écrit à Paris, le
^" octobre, qu'il organise « robustement » l'Etat de Venise et
qu'ainsi « les derrières de l'armée seront tranquilles pendant les
grands mouvements ».
280 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
Vénitiens. Il prend d'ailleurs ses moyens pour ne
pas les craindre; il prendra trois cents otages qui
répondront de la conduite des autres; ce seront
des chefs de famille; outre cela, autant de jeunes
gens qu'il mettra dans ses guides et qui, près de lui,
lui serviront aussi d'otages, et qu'il gagnera aisé-
ment en les caressant, les encourageant et les envi-
ronnant des manières françaises et des principes
de la nation (1). Il les aura bien vite convertis à lui.
Outre cela, il établira une convention de patriotes
bien prononcés, et solides, et chauds, réunira sous
eux la terre ferme en départements administrés
par des patriotes; d'après cela, il est tranquille et
sûr (2).
Une bonne politique du général a été de deman-
der le chapeau de cardinal pour l'archevêque de
Milan; par ce moyen, il le tient bien dans sa dépen-
(1) Le 25 septembre, les généraux de division Masséna, Seru-
rier, Joubert, Bernadotte, Delmas, Baraguey-d'Hilliers et Brune
avaient ordre de former chacun une compagnie de hussards, de
vingt à soixante jeunes gens riches qui s'équiperaient à leurs
frais; les officiers et le maréchal des logis instructeur seraient
Français; ces jeunes gens n'auraient d'autre paye et indemnité
que la ration de leur cheval; ils portaient un uniforme parti-
culier.
(2) Le 4 octobre, Bonaparte ordonnait à chaque général divi-
sionnaire commandant dans un arrondissement des États véni-
tiens en deçà de l'Adige, d'envoyer deux hommes, les plus
patriotes et les plus éclairés, à une assemblée générale qui se
tiendrait le 11 suivant à Venise.
ANECDOTES ET CONVERSATIONS 281
dance, par la reconnaissance, l'espérance, et par
conséquent tout le clerg^é soumis à l'archevêque,
d'ailleurs flatté de voir son chef décoré de cette
dignité par le général (1).
Il a écrit à celui de Gênes une très belle lettre
de félicitations sur ce qu'il s'était très bien conduit
dans les derniers troubles; qu'il était un pasteur
des premiers temps de l'Eglise ; il se l'est dévoué
par ces éloges, et l'oblige à employer tout son cré-
dit afin de conserver cette opinion très flatteuse (2) .
Dans le Frioul, il va aussi conserver une grande
influence en gagnant les carés contre les cha-
noines, en faisant rendre aux premiers les droits
usurpés par les seconds.
Conversation avec Clarke. Aventure avec sa
femme anglaise, jolie, aimable, l'aimant, bien
amoureuse, folle de lui; il lui cède enfin; il en
(1) Cet archevêque était Filippo Visconti, né en 1721, nommé
archevêque de Milan en 1783, et qui mourut subitement le
31 décembre 1801 à Lyon où il siégeait à la Consulta. Napoléon
le jugeait ainsi : « Respectable par son âge et son caractère,
mais sans esprit ni réputation. »
(2) Cf. la lettre du 10 septembre. Bonaparte écrit au « citoyen
archevêque » qu'il a cru, en lisant sa pastorale, entendre saint
Paul ou un des douze apùlres : « Que la religion est respectable
lorsqu'elle a des ministres comme vous! Véritable apôtre de
l'Évangile, vous inspirez le respect; vous obligez vos ennemis à
vous estimer, à vous admirer; vous convertissez même l'incré-
dule. «
282 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
naît un enfant, une fille, au bout de dix mois, à
Wissembourg ; il l'épouse, la laisse à... à la
retraite; le frère cadet ne peut pas l'emmener.
Elle s'enfuit, elle est en Bohême, elle y veut vivre
ignorée. Sa famille ne sait rien de son aventure.
Le frère vient pour en être instruit, ne sait rien.
Enfin, bref, elle veut être inconnue, et retirée, et
oubliée. On propose une bonne affaire : un peintre
ami. M.. g. t.; le père, riche, de ma connaissance;
fille unique ; espérance des honneurs l'engage,
famille, intérieur; oncle estimable, sa femme,
ancienne gouvernante, peu agréable, pie-grièche,
revêche et éloignant bien des gens. Histoire de sa
nomination. Proposé par quelqu'un de sa connais-
sance et qui l'aimait; accepté de suite par plu-
sieurs; mais repoussé par un, d'un caractère
brusque, dur et peu agréable. Anecdotes du départ
assez plaisantes; embrassades; bien reçu de plu-
sieurs, paraissant être refusé d'un dernier, forcé
à être accepté par celui-ci, rire plaisant de protec-
tion. Envoyé avec un traitement de 30,000 livres
et les frais de poste et de voyage ; arrangements ;
appointements de 24,000, et puis, de 18. Dans ce
moment, espérance d'aller à une superbe place. A
droit d'y prétendre, et on croit qu'il l'aura. Cepen-
dant, dernier événement contrarie un peu fort.
ANECDOTES ET CONVERSATIONS 283
Celui qui est à la tête, pas très ami. Lettre écrite
pourrait être dangereuse. Cependant espère fort (1) .
Conversation sur une connaissance à nous dont
j'ai connu le mari. A fait d'excellentes affaires.
Trente mille livres de marchandises anglaises à
Livourne, dans un matin; présents de toutes parts;
un de Lombardie estimé 200,000 livres. Refus de
quelqu'un qui était avec moi, qu'on a obligé de
consentir à accepter. Aveu d'une possession très
considérable achetée vers la Loire. Peu d'esprit,
dents pas agréables, bouche aussi, assez aimé (2).
Monge. Conversation sur Rome, sur Naples,
Vésuve. Sa lave, longue de plusieurs lieues, large
(1) Voir l'introduction, p. lxxii, où nous essayons d'expliquer
ce passage. Clarke (le nom est elTacé dans le manuscrit) avait,
pendant son séjour à Londres, en 1790, épousé une Anglaise,
Élisabeth-Christiane Alexander, dont il eut une fille (qui fut dotée
par Napoléon et qui se maria avec le baron de Montesquieu, plus
tard générai et duc de Fezensac). Il divorça en juillet 1795 et
chercha, à ce moment, à épouser Mlle de Launay ; mais, en jan-
vier 1798, il contractait sa seconde union au temple décadaire de
Bouxwiller, en Alsace, avec une jeune fille de Saverne, Joséphine
Zœpffel. (Gaston Dry, Soldais ambassadeurs, II, H4-121.) Le
peintre M.. g. t. ne serait-il pas Ménageol?
(2) Ne s'agirait-il pas de Joséphine que Desaix n'ose nommer,
et dont il « a connu le mari » (Beauharnais, à l'armée du Rhin);
de Joséphine qui, en Italie, a reçu tant d'hommages et de pré-
sents et qui les a parfois reçus malgré Bonaparte (« quelqu'un
qui était avec moi » et « qu'on a obligé de consentir »); de José-
phine qui a, en eQ'et, peu d'esprit et de mauvaises dents, et qui,
malgré tout, se fait aimer?
284 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
(le soixante toises ou cent, haute de douze pieds,
toute rouge, va très lentement, ne coule qu'un
mille par jour. Village renversé par la dernière
lave qui va jusqu'au-dessus de la porte de l'église
et forme un monticule de peu de hauteur. Les
maisons ont été rebâties à côté. Terrible explosion
du temps de Pline. Le sommet de la montagne à
côté du Vésuve sauta par une explosion, et fît
alors une poussière noire portée par le vent sur
Pompeia; il la combla jusqu'au premier étage.
Fut découverte par hasard. La grande rue est
découverte à moitié en commençant par les deux
extrémités. Description des maisons. Des mosaï-
ques partout. Les planchers. Les belles maisons
ont toutes une petite cour qui est faite en larges
pierres avec deux ou quatre petits puits élevés
pour prendre les eaux des citernes qui sont des-
sous. Autour de la cour sont les appartements dif-
férents. Ils n'ont point de fenêtres, d'autres ouver-
tures que la porte. On y a trouvé des villas, un
amphithéâtre. A remarquer la maison d'un faiseur
de mosaïques; tout y est disposé comme s'il allait
être à l'ouvrage (J ) .
(1) Cf. avec ce que dit Monge, ce qu'avait écrit Dupaty dans
ses Lettres sur l'Italie en 1 785 (1788, tome second, lettre cxii,
à Pompéia, p. 275-284.)
ANECDOTES ET CONVERSATIONS 285
Herculanum est à deux lieues de Pompeia. Il a
été renversé par la même explosion du sommet;
mais, plus près, en a été couvert davantage. Après
cela, sont venues des pluies énormes qui ont
entraîné une partie de la poussière, ont fait une
boue qui a rempli tous les intervalles de toute la
ville et qui, desséchée, est enfin devenue de la
pierre. On y a découvert, en creusant une carrière,
un amphithéâtre considérable où se trouvent de
très belles statues.
Baies, toute souterraine, très longue, haute
de cinquante pieds, large de cinq cents pas.
1,500,000 habitants autrefois autour du golfe de
Naples. Immensité de débris qui annoncent les ha-
bitations. Temple dont les colonnes annoncent qu'il
a éprouvé des événements prodigieux, enfoncé de
tout le piédestal, six pieds au-dessous dans la mer,
rongé par les coquillages, à présent hors de l'eau et
à son niveau. Très belles mosaïques de son passé.
Rome Ses révolutions. A eu 2,500,000 âmes
et un moment que 13,000 âmes. A présent,
180,000 âmes. Sainte-Marie-Majeure. Un des tom-
beaux de la Voie Appienne, formé de grosses
pierres assez mal taillées, mais jointes ensemble
de manière à être raboteuses et fatigantes à rouler.
Rangée de tombes. Leur beauté. Passe pour être
286 JOURNAL DE VOYAGE DU GENERAL DESAIX
du temps des rois. Trop beau pour cela. Deux-
avis : ou que Rome est plus ancienne qu'on le dit
ou qu'il y en a eu deux, la première ayant été
détruite par quelque événement.
Manière dont se font les sabres damassés qui ne
se font plus à Damas (1). Acier fait du fer com-
biné avec le charbon, et combiné plus ou moins
avec lui et rendu plus ou moins cassant. Fer par
lui-même pas assez fort pour couper l'acier très
cassant. Alors le damas se fait en mêlant le fer
avec l'acier, de manière à ce qu'il se combine et
remplisse l'objet qu'on veut. On le fait aisément en
battant ensemble des fils de fer et d'acier; alors
ils se combinent ensemble en tous sens et par-
viennent à faire un mélange excellent. On les
damasquine en y mettant de l'eau-forte qui ronge
le fer et le charbon. Nos ouvriers sont parvenus à
combiner le fer et l'acier ensemble, de manière à
avoir ce qu'ils voulaient et faire des figures.
Travail à Meudon d'obus de 24 qui, extrême-
ment épais et lourds, étaient assez forts pour péné-
trer dans les bois sans se casser, et y éclater mal-
gré le peu de poudre, parce que celle employée est
de l'invention de BerthoUet, qui est deux fois et
(1) Ce sont les sabres dont Desaix parle plus haut et que Bona-
parte offre aux plus braves de l'armée.
ANECDOTES ET CONVERSATIONS 287
demie plus forte que celle d'ordinaire. Expé-
riences, éclats prodigieux; 40,000 obus ainsi
chargés prêts à être envoyés. Douze capitaines de
vaisseau arrivent pour être consultés et refusent de
les employer, parce que cette poudre est infiniment
inflammable et demande des soins prodigieux.
Buonaparte a été employé au bureau topogra-
phique par Doulcet-Pontécoulant (1); il y a resté
quelque temps. Employé ensuite au 13 vendé-
miaire, a commandé l'armée de l'intérieur avec
infiniment de succès, d'art et d'adresse; s'était
emparé de la police et, par une grande quantité
d'agents secrets, par les adjudants-majors des ba-
taillons, par mille autres moyens. Il avait l'atten-
tion de n'employer les troupes de ligne qu'à la
défense des corps constitués, les gardes nationales
à celle de leurs propriétés, prenait rarement des
(1) Gustave Doulcet de Pontécoulant, député du Calvados à la
Convention, proscrit avec lus Girondins, rappelé après Thermidor
et membre du Comité du salut public, s'était occupé surtout des
affaires militaires (il avait été jadis sous-lieutenant des gardes
du corps) et avait eu l'occasion de protéger Bonaparte. (Fr. Mas-
so.N, Napoléon et »a famille, I, 120-123.) Aussi le premier consul
le Ot-il préfot de Bruxelles, sénateur et comte. Il avait épousé
Mme Le Jay, la veuve do ce libraire dont Mirabeau fréquentait
la maison, parce qu'elle l'avait sauvé pendant la Terreur. On a
publié ses Souvenin, mais il faut s'en défler. (Cf. Lanz.^c de
Ladorie, la Domination française en Belgique, II, 361.)
288 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
moyens trop irritants et s'est tiré de tous les em-
barras avec facilité.
, A la fermeture du Panthéon, où 4,000 Jacobins
s'assemblaient (1), il connaissait par ses agents
les seize principaux orateurs qui, dans toutes les
assemblées, avaient fortement parlé; il les fait
venir, leur dit tout ce qu'il pouvait dire de raison-
nable pour les engager à ne pas faire de rassem-
blements. Mais, comme il ne pouvait pas leur faire
entendre raison, il leur dit : « Vous êtes tous
connus; j'ai vos noms; j'ai la force; le moindre
événement qui arrive, je m'en prends à vous, et
vous m'en répondez sur vos têtes. » Ils ont beau
se défendre, beau dire; il faut en passer par là, et,
comme leur tête leur était chère, ils firent tant
qu'ils engagèrent tout le monde à ne pas y aller.
Ces rassemblements pour la paix étaient terribles
et nombreux : il fallait bien de la sagesse pour les
dissiper.
Deux anecdotes. La première sur les impri-
meurs des assignats qui tout à coup, au nombre
(1) Les républicains démocrates avaient tenté de restaurer la
société des Jacobins en fondant le club du Panthéon ; ce club
fut fermé le 8 ventôse an IV, ou 27 février 1796, par un arrêté du
Directoire.
ANECDOTES ET CONVERSATIONS 289
de 4,000, veulent venir se faire payer chez Merlin,
ministre de la police, et menacent de le pendre.
Le danger est pressant. Il faut des troupes pour le
dissiper; il n'y a pas là de moyens tout de suite. Il
y va avec deux personnes, voit ce qu'il en est, y
envoie un de ses agents qui harangue ces ouvriers
et leur dit : « Ce n'est pas ici qu'il faut s'adresser;
le ministre n'a pas d'argent; c'est au Directoire
qu'il faut se rendre; il a tout en mains; nous nous
en ferons payer. » La motion est suivie. Mais de
suite des troupes avaient été dans leur marche au
Directoire; il y avait des moyens. Cinq députés
seulement furent reçus par le Directoire, et ren-
voyés contents de très belles promesses. Ainsi il
les dissipa sans peine.
Deuxième anecdote. La foule et le peuple,
très nombreux, murmurant dé faim, s'étaient ras-
semblés en grand nombre près du Directoire. L'at-
troupement pouvait être dangereux; le dissiper
par force l'était aussi, car les soldats n'auraient
peut-être pas obéi; on les aurait gagnés en disant
qu'on était sans pain et sans moyens. Alors il fait
passer par des rues détournées deux ou trois déta-
chements, qui se placent aux avenues qui mènent
à la place. Alors une douzaine de mouchards se
rendent dans le tumulte et disent : « Sauvons-nous
19
290 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
de tel côté, sans cela nous sommes environnés de
toutes parts! » Alors tout fuit sans regarder der-
rière.
Le gouvernement donne ordre qu'on joue des
airs patriotiques. A la première fois, malgré les
soins du ministre de la police, ils sont siffles et ne
peuvent pas avoir lieu. Il se fait donner ordre de
faire respecter les ordres du gouvernement. Alors
il fait venir les directeurs des spectacles; il leur
annonce que, si dans leur théâtre le moindre air
est sifflé, le théâtre sera fermé : qu'ils prennent
leurs précautions. Ceux-ci, tremblants, emploient
tout leur crédit sur leurs habitués et par leurs ac-
trices et leurs entreteneurs pour qu'on soit calme.
Il fait, outre cela, retenir cent billets par spectacle,
fait faire des patrouilles, place un officier d'état-
major à chaque théâtre : il doit faire mettre au
violon toutes les personnes qui, soit dans une loge
ou fauteuil, sifflent. Personne ne siffla.
Merlin de Douai est l'homme qui connaît le
.mieux toutes les lois possibles. Il est impossible
de les mieux connaître. Très utile par là au Direc-
toire (1).
(1) Merlin de Douai venait d'entrer au Directoire. Bonaparte
le regardait comme un petit esprit qui n'entendait rien au
ANECDOTES ET CONVERSATIONS 291
Il est fier, dissimulé, vindicatif, ne pardonne
jamais. Il suit son ennemi au bout du monde. Ex-
trêmement intrigant. Il a beaucoup d'argent, très
naturellement, puisqu'il touche les revenus de
tout un pays. Il ne présente jamais de compte.
Cependant une fois pour toutes dans six mois
290,000 livres. On a bien de la peine à trouver à
dire sur lui, parce que tQut est bien arrangé.
Cependant les mines d'Idria (i) ont été vendues
3 millions. Elles en valaient 5. Collot (2), qjiii les a
achetées, a distribué 800,000 livres. Quelqu'un
qui l'a dit. Il y a eu distribution entre tout l'état-
major; le chef en a eu sa part; les principaux aides
de camp, 15,000 livres, les autres 8 à 10,000.
Un d'eux, Junot, a touché, dit-on, en Romagne,
50,000 livres (3).
gouvernement, mais, le 23 septembre, il le félicitait en disant
qu' « on ne pouvait pas choisir un liomrac qui eût rendu cons-
tamment plus de services à la liberté ». Cf. sur lui les Mém. de
Pasquier, I, 267.
(1) Idria, ville de la Carniole, dans le cercle de Loitsch, au
fond d'une vallée arrosée par l'Idrizza. La mine de mercure qui
y est exploitée, et qui fut découverte en 1497, produit par an
3,000 quintaux et emploie 600 ouvriers environ. (Cf., sur cet
épisode, l'introduction, p. lxx.x.)
(2) De même que plus haut, p. 64, Desaix a écrit Colaud.
(3) Junot, dit Mme de Chastenav (Mémoires, II, 234-235),
« envoyé en Portugal, usa très amplement de la circonstance
pour s'enrichir; au reste, on n'a jamais vu de méchanceté en
lui, et le pillage, dans ses idées, n'était que le ravage d'une
292 JOURNAL DE VOYAGE DU GENERAL DESAIX
Fait sur Augereau. Dans une ville de Romagne,
il entre dans un mont-de-piété, se remplit les
poches de diamants, d'objets précieux, place une
sentinelle qu'il fait fusiller froidement, parce
qu'elle a pris quelque chose.
Il ne croit pas à la probité et à la délicatesse; il
appelle cela d'un sot; il prétend que cela est inu-
tile et ne se trouve pas dans le monde.
Conduite envers Clarke. A son arrivée, assez
mal traité, mal vu, invité à aucune fête et assem-
blée à Milan (1). Seul à Turin pour un traité
d'alliance offensive et défensive avec le ministre
de l'empereur (2). Il y avait déjà eu des ouvertures
faites l'année précédente par le moyen d'un député
de Franconie. Sujet du départ de Clarke pour
Vienne; premier jour, cela a eu lieu. Arrivée de
Clarke à Tolentino, réception de tous les alentours
pas agréable. Enfin retour à Turin; manière de
s'y conduire : n'y voir que le premier ordre, par
bombe. » (Cf. Notet historique! de Baudot, 216, et Thiébault,
Mémoires, IV, 158.)
(1) Clarke arriva à Milan dans la nuit du 29 au 30 novembre
1796, et son arrivée parut extraordinaire. Berthier s'étonnait
qu'on n'eût trouvé d'autre négociateur qu'un ami de Carnot,
Irlandais et jadis secrétaire intime du duc d'Orléans.
(2) Plus exactement, pour décider le roi de Sardaigne à ratifier
le projet d'un traité d'alliance dont Bonaparte avait jeté les
bases à Bologne dans ses entretiens avec Saint-Marsan et pour
s'aboucher avec le ministre de l'empersur, Gberardini.
ANECDOTES ET CONVERSATIONS 293
conséquent celui qui approche la cour, donner et
recevoir des dîners, faire causer les gens de cour
les uns des autres; ils ne s'aiment pas et ne
demandent pas mieux de se déchirer (1).
(1) C'est ce que Clarke avait écrit au Directoire le 6 décembre
1796, qu'il faut à Turin « voir la bonne société »; que le ministre
de la République doit à Turin avoir « argent, politesse et consi-
dération personnelle »; que Turin est « un point d'espionnage
très intéressant ».
TABLE DES NOMS CITÉS
Aar d"), 7, 8, 9, 10,
Aarbourg, 9, H.
Adda (V), 103-106, 215.
Adigc (V), 135, 277.
Adriatique, 224.
Afrique, 234, 256.
Aiguillon (Mlle d"), 66.
Airolo, 26.
Albanais, 255.
Albrizzi (Mme), 191, 197.
Alcaini, 175.
Alembert (d'), 265-266.
Alexandrie, 264.
Alincourt (d'), 171.
Alpes (Armée des), 265.
Altorf, 15-16.
Allemagne, 222, 223, 231, 234.
Amant statue (1'), 211.
Amérique, 57, 58, 240.
Amsteg, 17.
Ancône, 255-256, 259.
Andréossy, 69.
Anglais, 58, 237, 271, 272.
Angleterre. 58. 186, 254.
Antoine (Saint-) de Padoue,
148.
Antraigues (d*), 257.
Apennint, 80, 277.
Appiani, 56-57.
Arco (d'), 120.
Arcole, 49, 137, 209.
Argod, 262.
Asie Mineure, 234.
Alhénes, 197.
Aubert-Dubayet, 170, 247.
Augereau, 50, 215, 291.
Auvergne, 23.
Bacchus, 124.
Bâcher, 156.
Bâcler d'Albe, 59.
Baies, 285.
Bàle, 1-6.
Baraguey d'Hilliers, 166, 181,
203, 262.
Barbacane, 158.
Bassaa, 185.
Batlaglia, 151.
Beauharnais (Eugène de), 53.
Beaumont, 196, 263.
Beaurevoir, 129, 264.
Béguin, 131.
Belge, 247.
Belgiojoso (Général), 47, 175.
— (Palais), 95.
— (Régiment), 54.
Beliiard, 261.
Bellinzona, 33-35.
Bellune, 261.
296 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
Benzon (Mme), 174.
Bergame, 186.
Bernadotte, 70, 260.
Berne, 11.
Berthelemy, 170.
Berthier, 59, 67, 74, 209.
— (César), 73.
— (Léopold), 73, 220.
— (Mme Léopold), 66.
Berthollet, 169, 286.
Bevilacqua, 137.
Bironico, 36.
Birse (la), 3.
Bléton, 266.
Blondeau, 261.
Bologne, 252, 275.
Bonaparte (Général), 37-42, 54-
64, 70, 105, 169, 207, 208,
251-256, 274-281, 29 J.
Bonaparte (Joseph), 53.
— (Joséphine), 56, 58,
67, 279, 283.
Bonaparte (Pauline), 67.
Bordeaux, 139.
Bonnio, 41.
Borromée (Saint Charles), 78.
Bosnie, 255.
Boulogne, 70.
Bourrienne, 53.
Boussard, 155.
Boyer, 72, 263.
Bozzolo, 109, 117.
Bréra, 82-84.
Breno (le), 32.
Brtnta (la), 144, 145, 158, 161.
Brescia Bt Brescian,. 71, 173,
186, 252, 263.
Bresse, 117.
Bresse (Régiment de), 49.
Brest, 248.
Britannicus (Ballet de), 188
Bron de Bailly, 156.
Bruck, 48.
Brune, 139, 26ft.
Brunnen, 15.
Bruyère, 76.
Bucentaure (le), 179, 180.
Buhot, 212, 213, 214, 217.
Burano, 178.
Burthe, 157.
Calanca, 32.
Campi, 112.
Campredon, 215,
Camut, 154.
Canova, 58, 183.
Capolago, 42.
Casablanca, 264,
Cassagne, 154.
Cassano, 215.
Castel franco, 192,
Castellaro, 133.
Castelluehio, 114.
Castiglione, 74.
Cavalerie (11« régiment de),
194, 262.
Ceracchi, 57.
Cerese, 118, 119, 120.
Cervoni, 49.
César (Mort de), 188.
Cesaris, 82.
Cetti, 213.
Chabran, 261.
Chambarlhac, 262.
Cl) arton(Charles-François), 1 34 .
Charton (Joachim), 128, 214,
, 264.
Chasseloup-Laubat, 214-217,
267. -
Chasseurs à cheval (Régiments
de) :
4% 191, 194, 262.
5% 262.
10», 262.
11», 194, 197, 262.
13% 262.
15% 263.
19», 204, 261.
22s 263.
24», 156, 260.
25% 191, 262.
TABLE DES NOMS CITES
297
Chevalier, 74.
Chiavenna, 41.
Chiese (la), HO, 216.
Chioza (la), 162, 187.
Clarke, 208-209, 281-283, 292.
Clément, 130.
Codroipo, 206, 217.
Colbert, 77, 143.
Colleoni, 176.
Colloredo, 271.
Collot, 64, 291.
Comeyras, 41, 213.
Como. 42-45, 79.
Conegliano, 201-202.
Coni, 264.
Constajitinople, 170, 185, 247.
Contarini, 184.
Corfou, 197, 264.
Corse, 249, 264.
Côle-d'Or, 169.
Coussaud, 168.
Craeovie, 268.
Crema; 215.
Crémone, 108-113, 215.
Croizier, 50.
Dalmatie, 164, 185.
DaloDS, 195.
Damas, 286.
ûelmas, 261.
Demi-brigades d'infanterie de
ligne ou de bataille :
4«, 165, 260.
5", 262.
6«. 261.
9«, 195, 264.
H», 261.
12", 195, 261.
13», 262.
14% 261.
18', 61, 260.
19% 264.
25», 154, 260.
30% 260.
32% 61, 138, 152, 260.
33% 261.
39% 62, 261.
40% 260.
43% 260.
45% 263.
51% 260.
57% 61, 262.
58% 262.
61% 260.
63% 262.
64% 261.
69% 196, 253, 261.
75% 153, 260.
79% 262.
85% 261.
88% 260.
93% 261.
95% 260.
Demi-brigades d'infanterie lé-
gère :
2% 260.
4% 261.
5% 262.
6% 131.
11% 263.
12% 263.
13% 260.
17% 166, 262.
18% 262.
20% 263.
21% 201, 261.
22% 261.
26% 261.
27% 136, 200.
30% 130, 131, 264.
30% 220.
Desbordeliers, 194.
Dessaix, 136.
Dessolle, 169, 213, 261.
Deuccation et Pyrrha, 88, 90.
Diderot, 265.
Dolo, 161.
Donzelot, 156.
Dordogne. 202.
Dorneck, 2.
Dotti (Mme), 143.
298 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
Doulcet-PoQtécoulant, 287.
Doumerc, 191, 193, 194.
Dragons (Régiments de) :
3% 263.
5% 76, 128, 261.
8% 263.
9% 260.
10% 157.
14% 263.
15% 261.
18% 156, 262.
20% 15S, 160, 263.
Dubayet (Voir Aubert-Du-
bayet.)
Dufresse, 168, 262.
Dugommier, 141.
— (fils), 263.
Dugua, 51, 191, 198, 262.
Duhesme, 166.
Duino, 222.
Dumas (Alex.), 263, 268-269.
Duphot, 260.
Dupuis (Ch-Fr), 269.
Dupuy (Dominique -Martin),
152.
Durance (la), 169.
Dutaillis, 76.
Egypte, 209, 254, 267.
Emme (1'), 3.
Emmenthal (V), 13.
Emo, 174, 183.
Engelberg (!'), 19.
Escale, 137.
Espagnols (Vaisseaux), 236.
Espagne, 34.
Este, 137, 140.
Eugène (Prince). 108.
Ferrure, 216.
Fiorella, 165, 198, 208,261.
Fluelen, 15.
Forfait, 172.
Fornésy, 166.
Franceschi, 89.
Frauenfelden, 37, 40.
Friant.261.
Friedlingen, 2.
Frioul, 213, 260, 281.
Fririon (F.-N.). 154.
Gafforini (les sœurs), 175.
Galle, 216-217, 273.
Gardanne, 168, 262.
Garde (Lac de), 114, 118, 171.
Gardes françaises, 76.
Gênes, 171, 252, 257, 281.
Gentili, 264
Gers au, 13.
Gianni, 71.
Girardon, 193.
Goito, 117.
Gonzague (les), 121.
Gouin, 132.
Gradisca, 219.
Gray, 92.
Grecs, 179, 227, 234-236, 234-
256, 267.
Grimani, 187.
Grimouard, 267.
Grisons, 31, 32, 41, 46.
Gros, 58. _
Guérin d'Étoquigny, 191.
Guillaume, 246-248.
Guillon, 154.
Gummer, 228, 240.
Hadrien, 270.
Haller, 55, 64.
Hamelin, 64.
Hector, 261.
Herculanum, 85, 284.
Hollandais, 240.
Hongrois, 222, 234.
Hospental, 23-24.
Houdar de Lamotte, 167.
Huningue, i.
Hussards (1" et 7^=), 263.
Idria, 237, 291.
Iliade, 57.
/// (1'), 106.
Iséo, 110.
Isonzo (!'), 219-220, 244.
Istrie, 164, 187.
TABLE DES NOMS CITÉS
299
Italie (Armée d'), 45, 59-64,
104, 178, 251-265.
Jacobins, 209, 288.
Jésus-Christ, 276.
Joseph (Régiment des hus-
sards), 216, 219.
Joseph II, 230.
Jouhert, 49, 261.
Jullien (T.-P.), 77.
Junot, 52, 291.
Jupiter, 207.
Jura, 3, 4, 5.
Karaiczay (Régiment de che-
vau-légers), 216, 218.
Kehl, 247.
Kellermann (fils), 263.
Khevenhidler (Régiment de),
216.
Kister, 131.
Klebecic (Régiment de), 216.
Kûtsnacht, 15.
Laharpe. 39, 49, 54.
Laharpe (le), 164.
Lahoz, 54.
Lallement, 173.
Lamberti (Mme), 58, 67.
Lamotle (Mme), 66.
Langenbruck, 4.
Languedoc, 248.
Larmes, 72, 259. 263.
Larrey, 244, 248-250.
Latour-Maubourg, 209.
Latournerie, 213.
Lausanne, 23.
Lavalletle, 51.
Lecco, 215.
Le<l.ic d'Ostoin, 142,188, 192,
196, 263.
Leclerc (Fr.), (ils du précé-
dent, 143, 192.
Lc( 1ère (V.-E.), 68, 263.
Lelong (Mme), 66.
Le Murois, 53.
Léobni, 268.
Léonard de Vinci, 84
Lespinasse, 75.
Leturcq, 76.
Levant, 186.
Levantins, 234.
Le Vavasseur, 167.
Levenlina, 27, 31.
Lévêque, 166.
Lido, 187.
Liébault, 261.
Lieslal, 3.
Livourne, 283.
Locnrno, 35.
Lodi, 57, 193-106, 215, 233.
Loire, 283.
Lombardie, 101, 283.
Lombarde (Légion), 2S2, 264.
Lorcet, 263.
Lorraine, 32, 222. 234.
Lucerne, 2, 12, 13, 15, 16.
Lxigano, 16, 36-38, 40, 42.
Luxembourg, 228, Î41.
Lyon, 98.
Mahony, 219.
Maïnotes, 235.
Majeur (Lac), 35.
Malaga, 244.
Malamocco, 162, 187.
Mallet du Pan, 39.
Malte, 247.
Malye, 262.
Mangilli, 175.
Manin, 175. 207.
Manloue, 100, 114-127, 130, 136.
209, 228, 241-242, 268-269,
277.
Marie-Thérèse, 270.
Marigny, 194.
Marmont, 52.
Marpaude, 195.
Muneille, 66, 139, 186, 257.
Martinique (la), 267
Masséna, 140, 160, 180, 260.
Maubert, 172.
Maugras, 153.
Mayence, 209.
300 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
Médée, 86.
Médoc (Régiment de), 138.
Ménftrd, 140, 260.
Merlin de Douai, 289-290.
Merveldt, 214, 216, 274.
Mesocco, 32.
Mestre, 162, 190.
Meudon, 296.
Meyer, 261.
Mignotte, 141, 260.
Milan, 37, 45-100, 257.
Mincio (le), 118-119, 277.
Minotto, 174.
MioUis, 127, 264.
Mireur, 261.
Mittrovsky (Régiment de), 228,
241.
Mocenigo, 174, 180-181.
Modéne, 98, 257,
Monfalcone, 220, 244.
Monge, 85, 169, 265-269, 276,
283.
Monnier, 261.
Monselice, 137.
Montagnana, 137.
Montpellier, 132.
Moreau, 68, 209.
Morio, 247.
Moselle (la), 135.
Motte, 140, 260.
Muiron (la), 164.
Murano, 178.
Murât, 67, 71, 77, 263.
Naples, 173, 257, 267, 283, 285.
Napolitain, 211,240, 273.
Neptune, 207, 232.
Néron, 188.
Neustrie (Régiment de), 107.
Nîmei, 98.
Nogaredo, 219-220.
Nord (Armée du), 49.
Noventa, 160.
Oglio (V), 110, 114, 215.
Olten, 8.
Oriani, 82.
Osoppo, 217, 267.
Padoue, 143-158, 260, 267.
Palma-Nova, 244-248.
Panthéon (Club du), 288.
Papafava (Mme), 141.
Parme, 112, 113, 211, 257.
Partouneaux, 262.
Pascalis, 55.
Passariano, 203, 207-208, 273.
Paula (Mme), 193, 198.
Pelletier, 128, 264.
Perrée, 170.
Pétrarque, 86.
Pfaffensprung, 19.
Pfyffer, 14.
Philippe, 129.
Piave (la), 199-201, 204-205.
Picardie, 170.
Piémont, 257.
Pietole, 125.
Pignatelli, 258.
Pijon, 262.
Pilale (Mont), 12.
Pizzighettone, 103, 106-108,
215.
Pline, 44, 284.
Pô (le), 25. 109, 111, 216, 269,
276-277.
Point, 260.
Poitevin, 215.
Polcastro (Mme), 142.
Polonaise (Légion), 47, 51, 252,
254, 264.
Pompéi, 85, 284.
Pont du Diable, ii.
Pordenone, 203-204.
Porto-Legnago, 135-136.
Pradella, 115, 118, 119.
Properce, 86.
Pyrénées-Orientales, 141, 250,
Querini, 174.
Raguse, 173.
Rampon, 138, 260.
Régeau, 202.
Reggio, 82.
TABLE DES NOMS CITES
301
Regnaud de Saint-Jean d'An-
gély, 54, 65.
Réguius, 124.
Reinach-Suisse (Régiment de),
166.
Requin, 263.
Reuss (la), 13, 16, 19, 21, 25.
Rey, 2.
— (G.-V.), 75, 263.
Reynier, 209.
Rheinfelden, 2.
Rhin, i.
— (Armée du), 63, 279.
Rio (le), 120, 126.
Riom, 50.
Riva, 42.
Robin, 201.
Rochefort, 267.
Romagne, 291.
Romain (Jules), 122.
Rome, 53, 57, 58, 183, 238, 270,
283, 285.
Rousseau (J.-J.), 266.
Rovigo, 263.
Royal-Corse (Régiment de),
166.
Roze (Mme), 68.
Ruga (Mme), 67, 71.
Rusca, 262.
Sabbionela, 117, 215.
Sacile, 202.
Saint-Christophe, 178.
Saint-Georges, 119, 131, 133,
215, 253.
Saint-Gothard (le), 17, 25, 26.
Saint-Hilaire, 77.
Saiut-Huberly, 257.
Saint-Jacques, 2.
Saint-Mesme, 64.
Saint-Ours, 152.
Saint-Seeondo, 178.
Sainte-Marguerite, 2.
Sainte-Sophie, 182.
Salis (Régiment de), 46.
Salvani, 174.
Sambre-et-Meuse (Armée de),
45, 63, 204, 279.
Sanguinetto, 134.
Santa-Croce, 223, 244.
Sarrazin, 261.
Sarre (la). 111.
Sarre (Régiment de la), 141.
Sarrelouis, 111.^
Sauret, 264.J
Savary (Ch.-Et.), 254.
Scalfort, 194.
Schérer, 72,
Schwyz, 15, 34. •
Scutari, 255.
Sempach, 13.
Serurier, 69, 261.
Sherlock, 260.
Sibille, 171.
Sicile, 173.
Silène, 124.
Smyrne, 112, 235.
Soissonnais (régiment de), 127.
Soissons, 69.
Soleure, 4, 8, 9.
Solignac, 137, 260.
Songis, 171.
Sornet, 139.
Soverani, 174.
Sparte, 255.
Spire, 131.
Spiringen, 17.
Slanz, 15.
Stengel (le), 164.
Strà, 160.
Strasbourg, 1, 106.
Stuart (Régiment de), 228, 241 .
Suez, 209.
Sulkowski, 51.
Sursee, 12.
Tagliamento (le), 205.
Tarare (Opéra de), 88.
Tauber (Mme de), 274.
Terray, 155.
Terre-Neuve, 248.
Tessin (le), 25, 28, 32, 35.
302 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
Teufelsbriicke, 21.
Thiébault, 156.
Thugut, 270-271.
Timavo (le), 221.
Tinet, 170.
Tintoret (le), 185.
Titans (les), 123.
Tolentino, 292.
Torre (la), 218.
Tortone, 264.
Toscane, 257.
Toulon, 130, 141.
Toulouse, 248.
Touret, 130.
Trajane (Colonne), 123.
Trelliard, 194.
Trente, 63, 161.
Tréviie, 192-198, 262.
Trieste, 181, 217, 224-244, 257.
Tunis, 183.
Turcs, 185. 212, 227, 234, 235.
240, 247.
Turin, 49, 292-293.
Turquie, 97, 186.
Tyrol, 49, 74, 131. 187, 241, 257.
Udine, 209-218, 244, 250, 273.
Untenvalden, 19, 34.
Urea, 135.
Vri, 34.
Urseren, 23.
Valais, 23, 39.
Valette, 74.
Vallongne, 214.
Yalteline, 41.
Vah'asone, 204-205.
Vandermonde, 265.
Vaubois, 264.
Vaud, 23.
Vaux (de), 247.
Veaux, 261.
Venise, 162-190. 192-193, 201,
209-210, 229, 254, 257.
Vénitien, 58, 181, 186, 194, 240,
279.
Vcrdier, 260.
Vergés, 262.
Vérone, 49, 113, 184, 260.
Véronèse, 146, 176, 184.
Verrières, 129,264.
Verrocchio, 176.
Versailles, 66, 128.
Vésuve, 283-284.
Vial, 49, 261.
Vicence, 261.
Victor, 208, 213, 262.
Vienne, 196, 267, 270, 273.
Vignolle, 263.
Viliars, 2.
Villetard, 173.
Virgile, 85, 125.
Visconti (Filippo), 280-281.
- (Mme), 58, 67, 74.
Wissembourg, 282.
Volney, 254.
Vosges, 4.
Waldenbourg, 4.
W^alther, 3.
Wartensleben (Régiment de),
241.
Wassen, 18, 19.
Wurmser, 134, 135, 278.
Zofingen, 11.
Zollhaus, 27, 28.
Zug, 27,
TABLE DES MATIÈRES
Préface v
Introduction vu
SUISSE
Bàle. — Sainl-Jacques. — Licstal. — Passage du Jura. —
Olten. — Aarbourg. — ZoGngen. — Sursee. — Lucerne.
— Lac. — Altorf. — Amsleg. — Avalanche. — Pfaffen-
sprung. — Wassen. — Roclier du diable. — TeufelsbrOcke.
— Urseren. — Hospental. — Description de la roule. —
Source de la Reuss. — Hospice du Saint-Golbard. —
Airolo. — Cibles des Suisses. — Zollhaus. — Description
de la vallée. — Habitants du Levantin. — Rencontre. Con-
versation. Vallée do Mesocco. — Belliazona. — Lac
Majeur. — Montée. — Gibet fréquent. — Lugano. —
Lac, embarcation. — Discussions des Suisses. — Capo-
lago 1
MILAN
Como. — Route de Conao à Milan. — Milan. — Hommes.
— Encouragements pour les soldats. — Administration
de l'armée d'Italie. — Femmes françaises figurante Milan.
— Dôme. — Citadelle. — Bréra. — Couvent des Grâces.
— Bibliothèque Ambrosienne. — Palais archiducal. —
Théâtre. — La ville. — Remparts. — Cours. — Lazaret.
— Cimetière des nobles. — Promenade. — Rues. — Habi-
tants 44
304 JOURNAL DE VOYAGE DU GÉNÉRAL DESAIX
CRÉMONE
Départ de Milan. — Bœufs, cochons, moutons. — Habitants. —
Lodi. — Pizzighettone. — Crémone. — Bozzolo. — L'Oglio.
— Crémonn 99
MANTOUE
Roule de Mantoue, environs, lac. — Arrivée à la porte Pra-
della. — Description de Mantoue. — Enceinte. — Palais
Gonzague. — Château. — Palais du Tè. — Hommes. —
Administration mantouane-française 114
PADOUE
Départ de Mantoue. — Castellaro. — Sanguinetto. — Urea.
— Porto-Legnago. — Bevilacqua. — Este. — Monselice.
— Padoue. — Saint-Pierre. — Rues. — Enceinte. —
Grande place. — Jardin des plantes. — Saint-Antoine de
Padoue. — Salle de justice. — Caractère des habitants.
Hommes. — Existence de Padoue. — Départ de Padoue.
Campagne magnifique. — La Noventa. — Strà. — Dolo. 133
VENISE
Venise. — Port. — Vaisseaux. — Arsenal. — Français. —
Italiens. — Murano. — Place Saint-Marc. — Emo. —
Palais du doge 162
TRÉVISE
Trévise. — Chemin. — La Piave. — Conegliano. — Sacile.
— Pordenone. — Valvasone. — Tagliamento 192
PASSARIANO ET UDINE _
Passariano.— Udine. — Château. -^ Jardin. — Théâtre,. 207
TABLE DES MATIERES 305
TRIESTE
Départ d'Udine. — Route. — Nogaredo, poste. — L'Isonzo.
— Monfalcone. — Le Timavo. — Pays, sa description.
— Duino, douane. — Santa-Groce. — Habitants, leur
costume. — Femmes, costume. — Vue de Trieste. —
Arrivée, description de la ville. — Jetée et entrée du
port. — Campagne à la gauche de la ville — Le port.
— La ville. — Rues, maisons. — Pavé. — Réverbères.
— Places. — Fontaines. — Théâtre. — Agrandissement.
— Costumes des Levantins, variété. — Femmes grecques.
— Vaisseaux espagnols. — Troupes autrichiennes. —
Casernes, — Hôpitaux. — Préparatifs de départ. —
Palma-Nova 218
Anecdotes et conversation.s 251
table des noms cités 295
20
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